Ces
quelques lignes de ma sœur aînée Simone n'ont pas
été écrites pour l'opération "Rutabagas",
elles ne sont qu'une réponse et suite à notre dernière
rencontre pendant laquelle nous nous remémorions quelques souvenirs,
en essayant d'en respecter l'ordre chronologique, ce qui n'est pas toujours
évident après tant d'années.
Nous
sommes nés et avons vécu à Paris 11ème,
dans un quadrilatère borné par la Place de la Bastille,
la Place de la Nation, la Place de la République, la Place du
Combat - renommée Colonel Fabien après la guerre - sans
oublier le cimetière du Père-Lachaise et son " Mur
des Fédérés ", tous ces lieux symboliques
empreints des luttes des hommes pour la liberté.
Jacques
Extrait
d'une lettre de ma sœur Simone :
« Bien que plus de 65 ans se soient passés
depuis ces événements, je vais essayer de me remémorer
leur importance au niveau familial. Les tous premiers jours de la déclaration
de guerre, Papa a poussé Maman, pas très contente, à
partir chez ses sœurs avec toi et notre petite sœur Annie
afin de vous mettre à l'abri. A la première alerte d'avions
allemands, supplié par les voisines, il nous a accompagnés,
à son corps défendant, au plus proche abri. Nous en sommes
ressortis au petit matin. Encore une alerte passée au métro
Goncourt et c'en a été fini pour nous de la descente aux
abris.
J'ai eu 20 ans dans
les premiers temps de la guerre ! Si celles de 1914 ont été
appelées dans une chanson celles qui n'ont pas eu de printemps,
le mien n'a pas été florissant non plus. Je passe sur
la vie quotidienne, le froid, les engelures, le manque de chauffage.
Pas trop la nourriture, pour nous car la Bretagne y pourvoyait un peu
avec des conserves.
II faisait très
froid dans notre immeuble où les canalisations d'eau, placées
l'extérieur, gelaient régulièrement, nous obligeant
à descendre chercher l'eau à la cave, soit six étages.
Par manque de combustible et pour dégourdir l'atmosphère,
Papa allumait les deux brûleurs du réchaud à gaz
et y plaçait, à l'envers, deux pots de fleurs vides. Par
ailleurs, pour économiser le gaz utilisé pour la cuisson
des aliments, il avait bricolé une « marmite norvégienne
» avec les moyens du bord (vieux chiffons, bouchons, résidus
de liège et différentes matières isolantes).
Ce qui m'a beaucoup
manqué ce sont les bonnes chaussures ! Les semelles en bois,
qu'elles soient rigides, ou articulées m'ont toujours blessé
les pieds m'obligeant à me protéger les talons et orteils
avec du sparadrap. A cette époque les filles essayaient malgré
tout de rester coquettes et pour simuler les bas nous nous badigeonnions
les jambes de fard à maquillage sur lequel les plus habiles traçaient
de fausses coutures avec un crayon gras. Ce maquillage des jambes servait
aussi à camoufler les dégâts causés par la
gale (la frotte) qui sévissait périodiquement, occasionnant
sur tout le corps de minuscules vésicules créant d'insupportables
démangeaisons que les hôpitaux spécialisés
(Hôpital St Louis, à Paris) soignaient en crevant les vésicules
avec un gant de crin avant de les badigeonner d'un cicatrisant coloré,
exposant aux quolibets de certains les pauvres femmes frappées
au hasard par ce handicap bénin transmissible par une simple
poignée de mains (les femmes ne portaient pas de « Jean
» à cette époque).
Nous occupions tous
deux au-dessus de chez nos parents un petit logement au cinquième
étage où, je m'en souviens, un soir d'hiver où
tu étais de passage à Paris, deux chefs d'îlot frappaient
à la porte du 5ème, j'étais au 4ème et je
suis sortie pour leur dire que certainement tu dormais et ne les entendais
pas. Ils pensaient qu'avec la lumière que l'on voyait de la rue
Oberkampf, (500 m à vol d'oiseau) il n'était pas possible
que tu dormes. Tout à coup, ta porte s'est ouverte et ils se
sont esclaffés devant le spectacle que tu leur offrais l Pensant
que j'avais oublié ma clef et que c'était moi qui frappais
à la porte, tu étais venu l'ouvrir en vitesse et reparti
le coucher ! Mais tu étais en petite tenue, les fesses à
l'air, le chapeau sur la tête et les mains gantées pour
lire au lit car il faisait très froid.
Un jour est arrivé
pour moi un papier me demandant de me présenter à l'Hôtel
de Ville, où j'ai en la surprise de voir apparaître tante
Louise qui était au courant pour les convocations pour le S.T.O
et cherchait à nous prévenir que tu étais sur la
prochaine liste. Après un entretien avec Papa, je suis allée
à la poste pour t'envoyer un télégramme ! Tu étais
à cette époque à Douarnenez où, avec notre
cousin Armand, vous cherchiez à vous embarquer pour rejoindre
de Gaulle en Angleterre ! A la réception de mon télégramme
tu es revenu à Paris pour passer la visite du S.T.O afin de ne
pas attirer l'attention, puis reparti presque aussitôt pour Saulieu
où tu avais des contacts. Je m'en souviens aussi du policier
venu à la maison après ton départ pour savoir où
tu étais passé ! Papa lui ayant dit qu'au cours d'une
discussion, il t'avait giflé et que là-dessus, tu étais
parti on ne sait où ! II s'était alors tourné vers
Annie, lui promettant de revoir bientôt son grand frère.
Peut-être espérait-il savoir la vérité par
la petite sœur ?
Un jour tu es arrivé
en coup de vent ! Tu étais venu de Saulieu avec un chauffeur
qui faisait habituellement le trajet ! II avait l'habitude de s'arrêter
chez un commerçant de la rue Campagne-Première à
Montparnasse. Là, il déposait des colis, à mon
avis pour le marché noir et toi tu l'ignorais. Ce jour là,
des policiers (ou des Allemands ?) l'attendaient. Tu as pu te dissimuler
et t'éclipser après avoir déposé un colis
de victuailles à notre intention dans un café voisin.
Après avoir récupéré ce colis et devant
l'abondance de son contenu en regard de notre ravitaillement habituel,
il a été décidé que je partirais avec toi
en train pour Saulieu. Je me souviens de la Roche en Brenil, et de la
station suivante au nom de St André la Terre Pleine où
nous avons dû descendre car la résistance avait fait sauter
les aiguillages. (Il se disait que nous étions tombés
dans un nid de réfractaires).
A pied, le chemin m'a semblé interminable jusqu'à Saulieu
mais le temps était beau.
Nous sommes arrivés
à Saulieu où tu étais logé sous un faux
nom. Guy Kervarec, je crois. Le soir, nous avons fait un petit tour
en ville.
Il n'y avait pas grand monde dehors. Je me souviens d'une patrouille
de gendarmes faisant mine de ne voir personne (l'un des leurs prenait
ses repas à la table d'hôtes de l'hôtel où
tu logeais) et des bruits circulaient concernant des nomades ayant,
parait-il, dénoncé des réfractaires à la
kommandantur la plus proche.
Le lendemain je suis
repartie pour Paris par le train. Je ne me souviens plus ce que j'ai
rapporté. En plus la patronne de l'hôtel m'avait confié,
d'un air assez gêné, un colis pour sa sœur qui habitait
un vieil immeuble derrière la gare de l'Est sur lequel une plaque
indiquait que Victor Schœlcher, qui avait aboli l'esclavage, avait
habité là pendant la Convention.
Les victuailles rapportées ont dû être assez copieuses
pour que l'on me renvoie à Saulieu ! Cette fois-ci avec la nièce
de Maria, mais les transports étaient perturbés et nous
avons échoué près de Sens, sans pouvoir aller plus
loin.
C'est la dernière fois que je suis partie
pour une expédition de ce genre afin de trouver de quoi améliorer
notre ordinaire pendant l'occupation ; alors que déjà
partie une fois en train pour Boulogne sur mer, dans l'espoir d'en rapporter
du poisson qu'aurait pu me donner notre cousin Guillaume marin pêcheur,
j'ai subi des bombardements, terrée, terrifiée seule au
fond de la cave d'un immeuble en ruines et suis rentrée à
Paris... les mains vides sans avoir pu voir Guillaume.
Il
me reste à situer le moment où nous avions été
te reconduire à la gare de Lyon !
Vous étiez quatre ou cinq qui après le maquis aviez contracté
un engagement pour la durée de la guerre et vous retourniez rejoindre
les unités combattantes ! Toutes les mères pleuraient,
sauf la notre qui ne voulait pas laisser paraître ses sentiments.
Depuis si longtemps la scène est présente dans mon esprit
mais votre destination du moment m'échappe.
Encore
quelques temps et la guerre a fini par se terminer. Tu es revenu un
jour d'Allemagne en permission à bord d'une Mercedes avec ton
copain d'Afrique du Nord l'adjudant Gilbert. Je me souviens d'être
allée avec vous à Montmartre dans une boîte de nuit
appelée l'Heure Bleue. Là, un soi-disant neveu du Général
de Monsabert nous a invités à une soirée chez son
oncle ! Il disait inviter tous ceux qui étaient du Bataillon
de Choc. Pour ma part je n'y suis pas allée et là s'arrêtent
mes souvenirs, l'occupation étant terminée.
PS
: Te souviens-tu du quidam à qui tu as répondu ne pas
connaître la rue d'Angoulême (devenue ensuite rue Jean-Pierre
Timbaud) alors que, nouvellement démobilisé, tu te trouvais
au 63 de cette rue devant l'immeuble où nous sommes nés...
mais qui avait changé de nom en ton absence ?
Pour moi cette rue restera toujours dans mes bons souvenirs ! Parallèle
à la rue des Trois Bornes. Elle était l'une de celles
qui entouraient notre îlot d'immeubles dont nous faisions x fois
le tour en bavardant avec ma copine Germaine, grignotant innocemment
les croûtons de nos pains parisiens lorsque nous avions pu nous
procurer de faux tickets. »
Malheureusement
ces deux rues me laissent également un très mauvais souvenir,
car là habitaient des camarades de jeux et d'école, enfants
de petits commerçants juifs, qui, après avoir été
obligés d'apposer sur leurs vitrines l'inscription « Jüdisches
Geschäft »* furent en ma présence raflés par
la police, entassés dans des autobus et des paniers à
salades et ne revinrent jamais.
Jacques
*Commerce
Juif