Samedi
26 août 1944, le général de Gaulle descend les Champs
Elysées pour gagner la cathédrale Notre Dame et assister
à un Te Deum... Paris est libéré !
...aujourd'hui Paul fête
son anniversaire !
Mais quel anniversaire !
Paris est libéré !!!!

Place de la Concorde
Frédérique,
sa fille qui a bien voulu nous faire partager cette histoire, se souvient
qu'à chaque fois que passaient à la télévision
des documents d'époque Simone ne manquait jamais de dire : «
J'étais là, quelque part dans la foule... à crier,
à chanter, à rire et à embrasser les soldats qui
souriaient ...»

Simone
et Paul habitent chez leurs parents à Drancy, 19 rue Charmante.
La rue Charmante est parallèle à la rue des Clochettes
et perpendiculaire à la rue des Midinettes... quels jolis noms
!
Hélas
elle voisine la rue de la Muette qui donne sur le sinistre camp de Drancy
d'où partiront tant de juifs pour « Pitchi Poï ».
Paul,
par devoir... par défi... par compassion... apporta souvent quelques
vivres aux prisonniers. Il les jetait rapidement par dessus les barbelés
et s'enfuyait.

le camp de Drancy
En juin
1940, sur le chemin de l'exode vers la Bretagne, Pol, leur père,
vétéran de la Grande Guerre, a compris l'inutilité
de toute fuite.
Que faire sur ces routes encombrées de réfugiés,
sans argent, sans travail, bientôt sans vivres et surtout sans
but. Avec son épouse Louise et ses deux enfants alors âgés
de quatorze et seize ans il reprit la route de Drancy en poussant la
pauvre charrette à bras où étaient entassés
les maigres trésors de la famille.
L'occupation
fut dure. Restrictions, rationnement... Louise avait beau faire des
heures de queue devant des magasins presque vides, rapporter des restes
de la cantine de l'hôpital Saint Louis (elle était aide-soignante
au service pédiatrique)... les enfants avaient faim.
Combien
de fois Pol son fils et sa fille ont enfourché leurs vélos
pour se rendre du côté d'Arpajon acheter des pommes de
terre ou des haricots verts à des paysans pratiquant le marché
noir ? Et quand il n'y avait rien à vendre ou que c'était
trop cher... et bien ils chapardaient (Frédérique ne peut
se résoudre à utiliser le verbe voler).
Le chemin
du retour était semé d'embûches. Les patrouilles
allemandes, la police française... plusieurs fois il fallut abandonner
le précieux butin.

juillet 1944 Simone et sa
mère Louise
Mais aujourd'hui
Simone ne veut plus penser au froid qu'elle endura dans leur petite
maison de deux pièces. Une fois épuisés le quota
de charbon et la prime supplémentaire à laquelle Pol,
employé des services municipaux, avait droit, on scia l'unique
arbre du jardinet puis ce fut le tour de quelques meubles jugés
inutiles ... Pol organisa des expéditions nocturnes vers les
gares de marchandises du Blanc Mesnil et de Noisy le Sec. Il suffisait
de ne pas se faire repérer par les sentinelles allemandes et
de récupérer dans les wagons quelques boulets de charbon.
Paul n'avait pas son pareil pour se faufiler sous les trains. Un soir
de grand froid sa main resta collée au rail gelé... impossible
de hurler sa douleur... il y laissa quelques lambeaux de peau et de
chair mais revint avec son trésor.
Aujourd'hui
Simone veut oublier la peur qu'elle ressentait à chaque bombardement.
L'alerte qui la clouait sur place, tandis que son père poussait
tout son monde vers le poulailler. Vétéran des tranchées
de 14/18, Pol en avait creusé une d'environ un mètre cinquante
de profondeur ; chacun devait se munir de son couvercle de lessiveuse
et courir vers l'abri. Simone avait peur d'être ensevelie. Elle
préférait se réfugier dans le poulailler et se
blottir contre les poules affolées.

Mais aujourd'hui
Paul a vingt ans. Quel bonheur de fêter cet anniversaire au milieu
de centaines de milliers de gens qui hurlent leur joie au passage du
cortège ! Paris est libéré ! Ce ne sont que rires,
cris, pleurs de joie, embrassades ... Paris est libéré
!
Simone
ne veut plus se souvenir de sa peur, il y a deux ou trois jours quand,
se tenant avec des amies au carrefour des Quatre Routes, elle a entendu
ce cri :
«
Les revoilà... les Boches... Ils reviennent ... Planquez vous
! »
Les passants
se dispersent, Simone se met à courir pour se précipiter
dans un magasin...Mais elle aperçoit un enfant seul sur le trottoir.
Il est pâle, effrayé, manifestement, dans la bousculade
il a perdu sa mère. Simone s'arrête, le prend dans ses
bras et tente de le rassurer.
Il est maintenant trop tard pour s'enfuir. Les Allemands sont là.
Ils pourraient tirer. Elle préfère rester immobile, l'enfant
en pleurs dans ses bras, et regarde, tremblante, les soldats passer.
La frayeur qu'elle ressent alors rassemble en un instant toutes les
peurs qu'elle a endurées pendant ces années de guerre.
Mais aujourd'hui c'est
la fête. Paul s'en donne à coeur joie avec les Américains.
Il finit même par en ramener deux à la maison. Deux beaux
spécimens de GI au sourire triomphant. Simone trouve que les
visites des nouveaux amis de son frère sont intéressantes
à plus d'un titre : cigarettes blondes, chocolat, chewing-gum
et même des bas nylon ! Elle n'aura plus à dessiner sur
ses jambes de fines rayures pour simuler des bas introuvables...
L'un des deux soldats
lui déclarera sa flamme et lui proposera de l'épouser.
Il désire l'emmener aux Etats Unis, dans une petite ville dont
il est le Sheriff...
Simone est flattée
de la proposition mais elle a promis fidélité à
Robert, un jeune homme du quartier qui habitait avant la guerre rue
Edouard Liévin, en face du camp. Robert s'est engagé dans
les Forces Françaises Libres en 1943, aujourd'hui il est quelque
part en Provence où le quinze août dernier l'armée
du général de Lattre de Tassigny a débarqué.
Mais cela, Simone l'ignore...

Au mois de décembre
1945 un télégramme annoncera enfin le retour de Robert.
Simone
mettra son éternelle jupe plissée bleu marine, son unique
chemisier blanc et coiffera la masse volumineuse de ses beaux cheveux
blonds dans un chignon très « tendance » ... puis
se précipitera à la gare de l'Est pour l'accueillir.
Robert
a mille choses à raconter, trois années de guerre et d'aventures
en Afrique, en France et enfin en Allemagne....
Site
de Frédérique, leur fille : Mon père, un Français
Libre.

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Source :
http://www.liberation-de-paris.gilles-primout.fr/
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