Victorine
est l’aînée d’une famille qui comptera 6 enfants.
Elle est née le 7 mars 1924, à Marseille, d’Irène
Grisendi et de Pierre Gortchakoff. Sa sœur, Hélène
est quant à elle née le 20 novembre 1929. Elles avaient
donc respectivement 15 et 10 ans au début de la guerre. Présente
lors de l’entretien, elle a apporté son aide, même
si son jeune âge à l'époque ne lui laisse guère
de souvenirs précis.
Au début
de la guerre, en septembre 1939, la famille Gortchakoff habitait au
numéro 9 du Boulevard du Belvédère, au Marinier,
dans le quartier de l'Estaque à Marseille.
Le chemin qui mène au vallon du Marinier
L’Estaque est un quartier populaire à l’Ouest de
Marseille, qui longe le littoral tout en montant vers les collines de
la chaîne de l’Estaque, qui se déroule jusqu’à
Sausset les Pins et forme la côte bleue. Le vallon du Marinier
est uniquement accessible par un tunnel qui passe sous une falaise et
qui monte vers les collines qui délimitent le nord de l’Estaque.
Il était, à l’époque, habité principalement
par des immigrés italiens, espagnols pour la plupart. On peut
parler d’une double exclusion, puisque ce vallon est comme un
vase clos dans le quartier de l’Estaque, lui-même très
excentré par rapport au centre-ville de Marseille, puisqu’il
délimite la cité phocéenne à l’ouest.
Précision géographique importante qui peut expliquer l’écho
très lointain qu’a pu prendre la réalité
de la guerre.
Leur père
Pierre, un Russe né à Irkoutsk en 1897, est un vétéran
de la Première Guerre Mondiale qui a fui les tourments de la
Révolution de 1917 avec deux amis pour se réfugier à
Marseille. Tous trois épouseront trois sœurs de la famille
Grisendi, famille italienne d'Emilie Romagne ayant émigré
en France à la fin du XIXe siècle.
En haut de
gauche à droite :
Victorine Gortchakoff, Pierre Gortchakoff (le père
de Victorine), Paul Griaznoff (ami de Pierre), Jean Sinitzki (ami de Pierre),
Alexandre Sinitzki (fils de Jean)
Au milieu de gauche à
droite :
Irène Gortchakoff (femme de Pierre) avec sur ses genoux, Jeanne
Gortchakoff (ma mère), Linda Grisendi (mère d'Irène,
de Marie,
de Victorine), Adérito Grisendi (mari de Linda), Marie Sinitzki
(femme de Jean), Victorine Griaznoff.
(Irène, Marie et Victorine étaient les trois soeurs filles
de Linda et Adérito qui ont épousé les trois amis
russes !)
Au premier rang de gauche
à droite :
Paul Gortchakoff, Olga Griaznoff, Hélène Gortchakoff,
Odette Gortchakoff, Germaine Griaznoff, Henriette Sinitzki, Félix
Sinitzki.

Les souvenirs
de Victorine de la guerre :
«
J’ai appris la déclaration de guerre en sortant de
l’école Saint-Charles, je me rappelle que mon père,
qui avait fait la Première Guerre Mondiale était malheureux.
Il avait fait un abri avec des sacs de sable dans le petit jardin et
on nous avait distribué des masques à gaz.
Je n’ai pas de souvenirs particuliers des débuts de la
guerre, je me souviens du Maréchal Pétain dont le portrait
ornait la salle à manger.
Il me semble me rappeler la poignée de main entre Hitler et Pétain,
que j’avais vue dans les journaux de l’époque, Marseille
Matin et Le Petit Provençal. Ma grand-mère adorait Pétain,
et le Maréchal était très aimé dans la population
alors que Laval était détesté. Personne ne connaissait
De Gaulle.
Je me souviens avoir passé la ligne de démarcation car
j'avais été invitée à la communion du fils
d'un ami qui habitait à Bourges. J'avais pris le train à
Marseille pour aller à Bourges via Lyon. Au retour, je me souviens
que c'était plein d'Allemands dans le train, c'était l'occupation
de la zone libre. Je m'étais installée à la place
des Allemands mais ils m'ont laissée tranquille. A Avignon, j'avais
été critiquée par des Français, car j'étais
assise dans le même wagon que les Allemands.
D'octobre
40 à mai 41, je pris des cours de sténodactylo et de comptabilité,
près des Réformés sur la Canebière. Et j'ai
commencé à travailler à la Société
Commerciale de Transports Transatlantique qui commerçait avec
les colonies, à partir de mai 1941, jusqu'en fin janvier 1942.
Le directeur était M. Rivollan. Puis après la mort de
mon père, début 1942, je suis rentré à l'Electricité
de Marseille, où j'ai travaillé jusqu'en octobre 1982.
Je
me rappelle que l'Electricité de Marseille travaillait avec l'organisation
Todt* puisque je tapais les contrats. Mon supérieur, l'ingénieur
Coste, fut même arrêté à la Libération
et libéré assez rapidement.
En juin 1941, je me souviens de l’entrée en guerre de la
Russie contre l’Allemagne. Mon père, d’origine russe,
était content, c’est pour cela que je m’en souviens.
D’ailleurs mon père ne pourra apprécier la victoire
finale puisqu’il mourra en 1942 d’une angine de poitrine.
Quand mon frère Pierre est né le 10 juin 1942, je suis
allé au commissariat, à l'Evêché, retirer
la layette qui nous était offerte par le Maréchal Pétain.
Les enfants chantaient «
Maréchal, nous voilà
» !
Je
me souviens aussi lorsque les Allemands ont bouclé le quartier
du Panier. Les gens partaient avec des charrettes remplies d’objets
hétéroclites**. Mais je n’ai pas souvenir des explosions
qui ont détruit une partie du quartier, il faut dire que même
si je travaillais au centre-ville, nous habitions dans un quartier excentré.
En
fait, nous étions très peu au courant de l’actualité
et l’écho de la guerre était lointain. Dans le quartier,
en 1944, nous allions chez Mme Morretti, une voisine, pour écouter
la radio, la seule du Marinier. Nous écoutions la BBC et les
émissions des Français de Londres.
Son fils, Charles, qui était amoureux de moi, avait chez lui
une carte de l’Europe où il suivait les opérations
militaires.
La maison du Marinier, construite dans les années 20 grâce
à la loi Loucheur, sur les flancs de la colline, sur pilotis,
avait une belle vue sur le port de l’Estaque. D’ailleurs,
en 1944 elle a failli être réquisitionnée par les
Allemands. Heureusement, c’est une maison derrière chez
nous, encore plus en hauteur, qu’on appelait la maison rouge à
cause de la couleur des volets, qui a été réquisitionnée.
Les Allemands s’en sont servis pour surveiller les alentours.
»
" La maison du Marinier avait une belle vue sur le port de l’Estaque
"
Mon cousin, Alexandre Sinitzki, fils de Jean Dimitri Sinitzki et de
Marie Grisendi, la sœur de ma mère, était parti au
STO en 1944.
Il s’était mal acclimaté puisqu’il s’était
enfui d’Allemagne en passant par la Suisse !
Je me souviens surtout du bombardement 27 mai 1944, c'était terrible.
Je travaillais à la rue de Brignoles, on nous avait fait partir
assez tôt du bureau, il y avait les sirènes. La gare d'Arenc
et la gare Saint Charles avaient été bombardées.
Je suis donc retournée au Marinier à pied, puisque les
transports ne marchaient plus. J'ai vu les charrettes où on mettait
les morts, à Arenc.
« Une
autre fois j'ai vu un bateau, le Sheila, à l'Estaque, qui avait
été endommagé, et qui coulait. Il faut savoir qu’au
Capinède, il y avait une base sous-marine et qu’au Marinier,
il y avait une poudrière, c’est pour cela que l’on
avait peur des bombardements.
»
Quant
à Hélène, elle a un souvenir précis des
bombardements :
«
Mon futur mari, Georges Falette, qui travaillait à la Belle
de Mai, dans une usine de charcuterie, s'en était sorti miraculeusement
puisque le bâtiment où il travaillait avait été
touché par les bombes... La famille Falette était partie
se réfugier au Pin Vert, près d'Aubagne au pied du Garlaban.
Ils se rappellent avoir vu des combats entre les Allemands et les Tabors
marocains.
Durant les bombardements, j'amenais les enfants chez la voisine, Nita
Jerez, une espagnole qui ne parlait pas le français, pour se
réfugier dans leur cave. Mais cette famille d’espagnols
hurlait tellement durant les bombardements, que je décidai d'amener
les enfants, Odette, Jeanne et Pierre, le dernier-né, à
la grotte du Marinier où il y avait beaucoup de monde. Comme
le périple était fatiguant et que les enfants pleuraient,
j'ai alors décidé de rester à la maison. Je mettais
les enfants sous la table, et regardai les bombes tomber. La nuit, je
voyais les projecteurs dont les rais de lumière perçaient
le ciel, et on voyait les bombes tomber de la terrasse. »
Victorine
donne des détails sur la vie quotidienne pendant cette période
:
«
Pour manger on ne trouvait plus grand chose dans les magasins. On
mangeait des topinambours bouillis et des rutabagas, cuits à
l'étouffé avec des oignons et des tomates, de la courge,
des pommes de terre qu'on avait par l'Electricité de Marseille,
qui avait une propriété près d'Aubagne, la Reinarde.
On mettait les patates sous le lit pour les conserver. Ma mère
faisait aussi des bouillabaisses d'œufs.
Très
peu de viandes et de pain, mais il y avait du poisson, de la morue et
des sardines. Heureusement que ma mère élevait des poules,
des canards et des lapins. Mes grands-parents qui habitaient au Marinier
avaient un jardin, et ils élevaient des lapins, des canards,
des oies, des pigeons, des poules et un cochon. Quand on tuait le cochon
c'était la fête. Mais, malgré tout, on mangeait
peu de viandes et les chats disparaissaient. Mon chat, Waska, a disparu,
je suis sûre qu'il a été mangé.
Il
y avait aussi une boulangère, à l'Estaque gare, Mme Berrin
qui nous donnait, tous les matins, à Paul et à moi, un
morceau de pain sans payer et sans ticket.
A part les veillées autour de la radio de Mme Morretti, j’allais
écouter Tino Rossi et Charles Trénet sur le phonographe
de mon oncle Jean, et j’étais même allé voir
Yves Montand, invité par Charles Morretti, qui se produisait
sur le Boulevard le Pradel, qui allait de Saint-André à
Saint-Antoine.
En 1943, ma mère partit avec les petits, faire un voyage à
Lourdes. »
Victorine
se rappelle la libération de Marseille :
«
A la libération de Marseille, j'ai continué à
travailler, il y avait surtout des combats du côté de Notre
Dame de la Garde, mais autrement la ville était plutôt
calme. J'ai vu les goumiers (cavaliers algériens dans l'armée
française) descendre du Jas des Rodes, pieds nus, les chaussures
sur l'épaule, le couteau sur le côté, ils étaient
vraiment effrayants.
Je me souviens aussi qu'un obus est passé juste derrière
la maison et a atterri en contrebas derrière la maison de notre
oncle Paul Griaznoff qui faisait la sieste.
Je me rappelle le défilé des Américains, sur le
port et la Cannebière, et les jeunes femmes essayaient de monter
sur les Jeeps pour embrasser les soldats. Les soldats distribuaient
du chewing-gum, du chocolat.
Il y avait aussi des gens qui brûlaient l’effigie de Simon
Sabiani (Chef du PPF à Marseille).
Je ne me souviens pas avoir entendu parler de mouvements de Résistance,
avant la Libération. Par contre le frère de la future
femme de mon frère Paul, Léon Veret, fut tué lors
de la libération de Marseille ce qui illustre l'âpreté
des combats. »
Globalement, ma tante qui était relativement jeune durant la
guerre, 15 ans en 1939, 21 ans en 1945, ne garde pas de souvenirs très
précis du conflit en tant que tel. Elle m’a souvent répété
qu’à l’époque, ils ne savaient quasiment rien
du conflit mondial qui se déroulait, empêtrés qu’ils
étaient par les soucis du quotidien, exacerbés par la
mort de mon grand-père en 1942. L’insouciance de la jeunesse
conjuguée à la situation géographique de sa maison,
un vallon clos dans un quartier excentré et le manque d’informations,
une seule radio en tout et pour tout dans le quartier, et une presse
quotidienne qu’elle ne lisait pas, fait que l’écho
de la guerre fut très lointain.
La présence allemande, à partir de novembre 1942, dans
la cité phocéenne ne semble pas l’avoir spécialement
marquée, et elle ne se souvient que très peu de la destruction
d’une partie du quartier du Panier. Seul le bombardement du 27
mai 1944 l’a vraiment marqué !
A noter qu’elle ne se souvient guère de de Gaulle, qui
ne commence à être connu qu’en 1944, et elle souligne
la côte d’amour très élevée dont bénéficiait
Philippe Pétain. Bref, les petites gens, à cette époque,
dans un quartier populaire de Marseille, subissaient plus le conflit
qu’ils n'en étaient les acteurs !
Thierry
Giraud
* l'organisation
Todt avait pour rôle de construire des moyens de communication
et des structures défensives pour l'Allemagne nazie.
** En
janvier-février 1943, les Allemands, aidés par 12 000
policiers français, ont voulu nettoyer ce vieux quartier qui
était considéré comme un cloaque et un repère
de brigands. 1 642 personnes dont la moitié de confession juive
sont remis à l'occupant, 1492 immeubles seront dynamités
et plus de 20 000 personnes déplacées. (chiffres tirés
de Quai du Belge, d'Omar Charif, L'écailler du sud, 2001, p20-22).
Pour en savoir plus sur Marseille pendant la Seconde Guerre Mondiale
:
http://lionsclubprospective.free.fr/marseille-historique5.html
Et un livre
sur le bombardement de Marseille du 27 Mai 1944 : http://www.massalire.fr/resume/marseille_bombardee_le_27_mai_1944_res.htm
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