Bonjour, je
me nomme Rachelle C., j'ai 85
ans, je suis d'Alger et donc, comme tout juif venant d'Afrique du nord,
je suis une juive que l'on nomme « séfarade ».
Cette phrase d'introduction me permet de vous dire que ma famille et
moi-même (et non pas celle de mon mari) n'avons pas connu d'aussi
près l'Holocauste comme tous nos ami(e)s et familles juives d'Europe.
En cette période
trouble de notre histoire, j'étais jeune, je ne comprenais pas
forcément tout ce qui se passait dans notre veille Europe et
j'étais loin d'imaginer l'horreur qui a pu s'y passer. Je n'ai
jamais ce que l'on appelle « résisté » ni
« collaboré » et je ne pense pas non plus «
n'avoir rien fait pour aider les forces de libération ».
« Collaborer
», il en était hors de question, mon père - qui
avait vécu lui-même l'enfer des tranchées - n'aurait
même jamais voulu que je dise ne serait-ce qu'un mot en Allemand
(nous n'allons pas refaire le pourquoi du comment de l'état d'esprit
d'un ancien de 14-18, c'est hors sujet, mais cela explique le pourquoi
25 ans après).
La seule chose
dont je peux être fière aujourd'hui, c'est que mes parent
avaient quelques brebis et vaches derrière leur maison, et j'avais
réussi à convaincre mon père de donner quelques
litres de lait aux soldats quand ils passaient devant chez nous et je
sais que ce n'est pas beaucoup, mais parfois un verre de n'importe quel
liquide pouvait faire un peu de bien à ces homme qui avaient
parfois la peur, la fatigue et la faim avec eux, cela se voyait dans
leurs yeux. Cela se passait vers février ou mars 1943, quelques
temps après le débarquement des Anglais et des Américains.
Excusez, je
sais que ce n'est pas grand chose comme témoignage mais cette
période me rappelle quand même que ma grande sœur,
qui habitait Paris à l'époque, n'a hélas jamais
pu revenir traverser la mer pour revenir me voir…»
Ici s'arrête le témoignage de Rachelle car, même
plus de 60 ans après, il lui est particulièrement pénible
d'évoquer cette période, même pour la raconter à
son petit-fils Renaud, car Rachelle a perdu dans cette guerre une sœur
qui lui était particulièrement chère.
Partie étudier
à Paris, cette sœur aînée vivait chez un oncle
et une tante en banlieue parisienne. Tous trois furent déportés
mais cette sœur n'arriva jamais jusqu'au camp d'internement, car
tout laisse à penser qu'elle fut fusillée pendant le trajet
et n'arriva donc jamais en Allemagne. Comme des milliers d'autres, son
nom apparaît à la rubrique « disparue » sur
les nombreuses listes des victimes des nazis.
Malgré tout,
Rachelle a ajouté cette phrase qui à elle seule résume
le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale :
« Je
pleure en effet, j'ai du mal à en parler aussi, pourquoi ? Parce
que par la folie d'un homme, d'un peuple, j'ai perdu une sœur qui
avait à peine 18 ans à l'époque, c'est toute une
vie de perdue multiplié par le nombre de jeunes gens et de moins
jeunes, juifs ou pas, de cette époque. Il n'y a pas de religion
dans la perte d'un être qui nous est cher ».