Jacqueline L. était
ma mère et elle nous a quittés, trop tôt selon moi,
mais c’est la vie. Ce qui suit est basé sur les souvenirs
de ce qu’elle m’a raconté lorsque j’étais
adolescent.
Née début 1929, elle avait donc un peu plus de onze ans
lorsque l’ouragan nazi s’est abattu sur la France. Cadette
d’une famille de quatre enfants, son père était
employé de la SNCF, cheminot donc, dans une importante gare de
triage dans le Centre-Est de la France. Ancien de 14-18, gazé
à Verdun, il a élevé ses enfants dans le souvenir
des horreurs des tranchées et Jacqueline, dés son plus
jeune âge, avait peur
« du boche ».
Leur maison était située dans la lisière sud de
cette petite ville et c’est la qu’elle a vu passer les tristes
cohortes de l’exode. Elle se souvenait avoir passé des
heures à donner de l’eau à ces pauvres fugitifs.
Elle, et son frère et ses sœurs, voulaient aussi partir,
mais leur père a refusé. « Cela ne servirait
à rien » disait-il, « Les boches nous rattraperons
de toute façon ». La peur, donc, même avant
l’arrivée des troupes allemandes, peur qui ne la quittera
plus.
Elle n’a pas vu arriver la Wehrmacht. Avec sa mère et ses
sœurs, elle était dans la cave de la maison pendant que
son père et son frère enterraient les fusils de chasse
dans le jardin.
La gare fut bien entendu annexée par les Allemands et son père
ordonna très rapidement à ses enfants de ne s’en
approcher sous aucun prétexte. Il avait prévu que les
Anglais pouvaient la bombarder, ce qu’il firent d’ailleurs.
Une autre peur : « Papa va rentrer du travail ce soir ?
»
Elle a dû bien sûr manger des rutabagas et des topinambours,
mais les privations alimentaires ne la marquèrent pas. La ville
était petite, moins de 2000 habitants, la maison avait un jardin
où sa mère faisait pousser fruits et légumes. Il
y avait aussi le poulailler, avec poules et lapins plus ce que les paysans
du coin pouvaient fournir.
Elle continua à aller à l’école pendant toute
la durée de la guerre, cours interrompus seulement par les alertes
aériennes qui la faisaient courir, tremblante de peur, vers la
maison heureusement située très loin de la gare. J’ai
quelques-uns de ses cahiers de devoirs. Il s’agissait beaucoup
de cuisine, de couture, de puériculture et autres taches ménagères.
Vichy préparait les jeunes françaises non pas au travail
ou à la patrie, mais à la famille, rôle qu’elle
assuma d’ailleurs brillamment plus tard et dont j’ai largement
bénéficié. Mais, la larme à l’œil,
je me disperse, pardon.
Il y avait dans la ville une Kommandantur et quelques troupes d’occupation.
A ma connaissance, rien de bien terrible, pas de Gestapo, quelques feldgraus
âgés « planqués » là,
quelques employés de la Reichbahn (Chemins de fer du Reich) dans
la gare, un peu de Flak (défense anti-aérienne) autour
de la gare, sans plus. Mais aller « en ville »
que ce soit pour aller à l’école ou accompagner
sa mère faire des courses l’inquiétait d’autant
plus que sa mère lui faisait changer de trottoir quand elles
risquaient d’en croiser un.
D’autres peurs vinrent. Malgré les précautions et
le secret, elle comprit que son père faisait des choses «
interdites » et recevait parfois à la maison des
gens « dangereux » qui, parfois, passaient la nuit
dans la cachette aménagée dans le grenier.
La peur, encore et toujours, c’est la permanence dans tout ce
qu’elle a pu me raconter. Cette peur ne la quittera que fin 1944,
quand son père pu lui jurer que les « boches »
ne reviendraient pas.
Elle approchait alors des 16 ans et, parmi ses peurs, il y en avait
une qui me concerne directement. Son père envoyait parfois un
adolescent qu’elle connaissait bien en promenade dans les bois.
Ce jeune homme, guère plus vieux qu’elle, partait à
bicyclette pour aller porter « quelque chose »
à « quelqu’un ». Elle n’apprit
que plus tard qu’en fait, il allait porter aux maquis les relevés
de prévisions de passage de convois militaires allemands que
son père et quelques autres cheminots recopiaient. Du coup, elle
épousa le cycliste en 1949. Ce courageux jeune homme, donc mon
père, m’a avoué, des années après,
qu’en fait, il ne faisait cela que pour épater la fille
du cheminot. Typique des Laurent, cette affaire. Résistant pour
pouvoir mieux impressionner les filles…