Jacqueline Laurent, née L.
Selon les souvenirs de son fils Daniel Laurent

Jacqueline L. était ma mère et elle nous a quittés, trop tôt selon moi, mais c’est la vie. Ce qui suit est basé sur les souvenirs de ce qu’elle m’a raconté lorsque j’étais adolescent.

Née début 1929, elle avait donc un peu plus de onze ans lorsque l’ouragan nazi s’est abattu sur la France. Cadette d’une famille de quatre enfants, son père était employé de la SNCF, cheminot donc, dans une importante gare de triage dans le Centre-Est de la France. Ancien de 14-18, gazé à Verdun, il a élevé ses enfants dans le souvenir des horreurs des tranchées et Jacqueline, dés son plus jeune âge, avait peur
« du boche ».

Leur maison était située dans la lisière sud de cette petite ville et c’est la qu’elle a vu passer les tristes cohortes de l’exode. Elle se souvenait avoir passé des heures à donner de l’eau à ces pauvres fugitifs. Elle, et son frère et ses sœurs, voulaient aussi partir, mais leur père a refusé. « Cela ne servirait à rien » disait-il, « Les boches nous rattraperons de toute façon ». La peur, donc, même avant l’arrivée des troupes allemandes, peur qui ne la quittera plus.

Elle n’a pas vu arriver la Wehrmacht. Avec sa mère et ses sœurs, elle était dans la cave de la maison pendant que son père et son frère enterraient les fusils de chasse dans le jardin.

La gare fut bien entendu annexée par les Allemands et son père ordonna très rapidement à ses enfants de ne s’en approcher sous aucun prétexte. Il avait prévu que les Anglais pouvaient la bombarder, ce qu’il firent d’ailleurs.
Une autre peur : « Papa va rentrer du travail ce soir ? »
Elle a dû bien sûr manger des rutabagas et des topinambours, mais les privations alimentaires ne la marquèrent pas. La ville était petite, moins de 2000 habitants, la maison avait un jardin où sa mère faisait pousser fruits et légumes. Il y avait aussi le poulailler, avec poules et lapins plus ce que les paysans du coin pouvaient fournir.

Elle continua à aller à l’école pendant toute la durée de la guerre, cours interrompus seulement par les alertes aériennes qui la faisaient courir, tremblante de peur, vers la maison heureusement située très loin de la gare. J’ai quelques-uns de ses cahiers de devoirs. Il s’agissait beaucoup de cuisine, de couture, de puériculture et autres taches ménagères. Vichy préparait les jeunes françaises non pas au travail ou à la patrie, mais à la famille, rôle qu’elle assuma d’ailleurs brillamment plus tard et dont j’ai largement bénéficié. Mais, la larme à l’œil, je me disperse, pardon.

Il y avait dans la ville une Kommandantur et quelques troupes d’occupation. A ma connaissance, rien de bien terrible, pas de Gestapo, quelques feldgraus âgés « planqués » là, quelques employés de la Reichbahn (Chemins de fer du Reich) dans la gare, un peu de Flak (défense anti-aérienne) autour de la gare, sans plus. Mais aller « en ville » que ce soit pour aller à l’école ou accompagner sa mère faire des courses l’inquiétait d’autant plus que sa mère lui faisait changer de trottoir quand elles risquaient d’en croiser un.

D’autres peurs vinrent. Malgré les précautions et le secret, elle comprit que son père faisait des choses « interdites » et recevait parfois à la maison des gens « dangereux » qui, parfois, passaient la nuit dans la cachette aménagée dans le grenier.

La peur, encore et toujours, c’est la permanence dans tout ce qu’elle a pu me raconter. Cette peur ne la quittera que fin 1944, quand son père pu lui jurer que les « boches » ne reviendraient pas.

Elle approchait alors des 16 ans et, parmi ses peurs, il y en avait une qui me concerne directement. Son père envoyait parfois un adolescent qu’elle connaissait bien en promenade dans les bois. Ce jeune homme, guère plus vieux qu’elle, partait à bicyclette pour aller porter « quelque chose » à « quelqu’un ». Elle n’apprit que plus tard qu’en fait, il allait porter aux maquis les relevés de prévisions de passage de convois militaires allemands que son père et quelques autres cheminots recopiaient. Du coup, elle épousa le cycliste en 1949. Ce courageux jeune homme, donc mon père, m’a avoué, des années après, qu’en fait, il ne faisait cela que pour épater la fille du cheminot. Typique des Laurent, cette affaire. Résistant pour pouvoir mieux impressionner les filles…

« Leur maison était située dans la lisière sud d'une petite ville de Bourgogne ».

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