Madame Julianna C, grand-mère paternelle de Renaud
Par Renaud (alias Bigbasketeur)

« Je me nomme Julianna, j'ai 85 ans, je vis actuellement à Chicago dans l'Illinois aux USA. Je vais vous compter quelques souvenirs, anecdotes, des peurs et des joies qui ont marqué ma vie de femme à l'époque de la guerre, non pas dans un pays occupé par l'Allemagne, mais aux Etats-Unis.

Je suis née à Chicago en 1922, d'une famille noire américaine, j'ai donc connu la ségrégation qui a sévi à cette époque, des insultes en grande majorité.

Je me suis donc mariée à Al en 1940, à l’âge de 18 ans. Al - l'homme qui partage ma vie depuis 67 ans cette année* - et moi-même ne connaissions pas grand chose de la vie en ce temps là, mais lorsqu’il a été appelé et a été mobilisé sous la bannière étoilée, en ce mois de janvier 1941, pour aller défaire l'ennemi, je me suis vue veuve après à peine une année de mariage.

Mon mari est parti pour l'armée en novembre 1942. Il ne m'a jamais envoyé de lettres, de photos, ne m'a jamais téléphoné durant la période où il était au « Training Camp » (Camp d’entraînement) ; je n'avais aucune possibilité de savoir où il était, secret des troupes en préparation, apparemment… et ca été encore pire lorsqu’ils sont partis pour l'Europe : plus rien, impossibilité de savoir quoi que ce soit, savoir s’il était mort ou vivant, mais comme je n'avais jamais reçu de visites d'un pasteur accompagné d'un militaire, j'ai gardé espoir de le revoir revenir un jour vivant à la maison.

Pour « tuer le temps », au lieu de me morfondre chez moi à attendre que l'on me dise que mon mari était mort au combat, et de recevoir un drapeau bien plié, j'ai décidé d’être utile à mon pays. En effet, je me suis engagée dans une usine des environs de Chicago. C’était une usine de fabrication de douilles de munitions, mais aussi de chaussures, les fameuses « Rangers ».

Au tout début, j’étais affectée à la fabrication et/ou à la réparation de ces Rangers. Ensuite, en janvier 1943 jusqu'à mars 1945, j'étais affectée à la fabrication des obus de mortier. En mars 1945, j'ai dû arrêter mon activité « professionnelle », car j'avais attrapé la varicelle, et j'ai même fais une très petite dépression due au manque de nouvelles de mon mari depuis presque 3 ans, mais je me suis battue pour rester digne et la tête haute.

Mon mari est revenu le 5 juillet 1945 par bateau aux Etats-Unis, suite à une blessure grave apparemment due au déminage d'un terrain en Allemagne. Il n'est pas rentré tout de suite, il a passé presque un mois entier dans un hôpital à New York, avant de rentrer à la maison le 12 août 1945.

Je lui en ai voulu de ne pas m'avoir donné de nouvelles pendant tout ce temps, mais j’étais aux anges de le voir de retour chez nous.
La vie a repris depuis, je n'ai pas voulu reprendre mon travail de « couturière de Rangers » à la fin de la guerre. Je suis devenue infirmière au « County General » à Chicago.

* Julianna parle ici au sens figuré, Al étant mort le 12 mars 1995.

Renaud n'a pas recueilli le témoignage de Julianna en une seule fois. Au fil du temps et de ses visites à cette grand-mère qui vit sur un autre continent, il lui a posé des questions :

« Jusque dans les année 60, elle a connu la ségrégation du fait de sa couleur de peau noire, mais bizarrement, lorsqu'elle travaillé à la fabrique de Rangers, ce n'était pas tellement le cas, car elle était entourée de femmes comme elle qui avaient un mari ou un fils en Europe à risquer leur vie. Car pendant cette période, comme elle me l'a dit un jour, toute personne valide et en état de travailler était très utile.
Pour ce qui est de mon grand-père Al, également d'origine afro-américaine, Julianna m'a dit que les Noirs étaient surtout affectés aux travaux subalternes, cuisine , transport , check-point, mis à part les chars conduits par des Noirs, bien évidemment…»

Mon grand-père n'aimait pas écrire apparemment, c'était son tempérament. Sans nouvelles et dans l'angoisse, comme elle le dit elle-même, elle a fait une dépression. Les enfants sont venus après la guerre, en 46 pour le premier. Ils habitaient à l'époque sur West Ontario Street.

S'il regrette de n'avoir posé ces questions qu'après la disparition de son grand-père alors qu'il n'avait que 14 ans, Renaud en a cependant gardé quelques souvenirs d'Al :

« Grand fumeur de havane devant l'éternel, voilà comment je me souviens de lui, de quelqu'un d'assez grand pour sa génération (1,95m), enfin que je trouvais grand quand j'étais gosse, une stature assez imposante, qui me faisait presque peur parfois étant gamin.
Il était assez dur avec moi (avec tous « ses enfants » comme il disait), je ne faisais pas trop le mariole avec lui car si on le « chauffait
», il pouvait nous faire avoir de grosses peurs avec son petit martinet (qui n'a d'ailleurs jamais servi). Il ne parlait pas lui, de ce qu'il avait vécu, rien de tout cela. Il y a une phrase qu'il aimait à me répéter souvent : « Regarde ce point sur l'horizon gamin, ça c'est le futur, et regarde la feuille derrière qui vient de tomber, ça, c'est le passé avec tous les morts qui vont avec mais garde leur souvenir dans un coin de ta caboche ! »

Ca donne une idée de l'état d'esprit dans lequel il pensait ou vivait, il était peut-être un peu philosophe sur les bords. Il avait été gravement blessé à la cuisse : il était apparemment au volant d'un camion qui a roulé sur une mine, Al m'a dit lui-même que la barre de direction lui est rentrée dans le genou après avoir traversé le sol du camion. Mais il a quand même pu reprendre son travail de mécanicien non sans difficultés. En effet je l'ai toujours vu en train de boiter quand il était en vie.
Mon grand-père a apparemment toujours voulu faire abstraction de cette période et n'en n'a quasiment jamais parlé, pas même à sa femme, et il est mort avant de pouvoir en parler sérieusement voilà 12 ans.
Je me souviens avoir eu des moments géniaux avec lui : par exemple, c'est avec lui que j'ai fumé mon premier cigare, j'avais 14 ans et mes poumons s'en souviennent encore, et dire que selon ma grand-mère, le cigare qu'il m'avait donné à fumer valait une petite fortune, quelque chose comme 100 dollars, et c'était dans les six derniers mois de sa vie. Si j'avais su, je crois que j'en aurais fumé plus avec lui ».

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