Madame
Jacqueline D. est née en 1931. Elle a 13 ans en 1944 et elle
habite la zone occupée, en Normandie, dans un village du nom
de la Ferté-Macé.
Elle vivait avec son père et sa mère dans une famille
de sept enfants. Son père travaillait à l’usine
à gaz tandis que sa mère travaillait à l’usine
de tissage et élevait les enfants. Elle avait six frères
et sœur aînés et un frère cadet qui avait 10
ans.
En 1939,
son frère a été réformé mais son
beau-frère a été capturé par les Allemands
et n’est revenu qu’à la fin de la guerre. Tout le
monde dans la famille et le village avait peur pour ceux qui étaient
partis.
Il n’y
a pas eu d’exode, mais la maison dans laquelle elle habitait,
qui était grande, a été réquisitionnée
par les Allemands pour servir de Kommandantur. Elle se souvient des
tanks camouflés avec des branches et des side-cars qui étaient
stationnés devant. Durant tout ce temps, elle est allée
dormir dans une grange avec les voisins.
A la maison,
Pétain n’était pas aimé. On avait le sentiment
qu’il avait trahi la France. Et certains Français collaboraient
avec les Allemands en leurs fournissant de la nourriture provenant du
marché noir. Des résistants étaient aussi fusillés
suite aux dénonciations des collaborateurs. Son oncle a lui-même
été fusillé par les Allemands pour acte de résistance.
Elle a
entendu parler de Charles de Gaule lorsque son père écoutait
la BBC à la radio. A ce moment là, les enfants étaient
obligés de quitter la pièce pour ne pas faire de bruit
et déranger.
Il y a
eu beaucoup de privations. Tout manquait, le pain, les légumes,
la viande. On pouvait faire 50 kilomètres pour un bout de pain
ou passer trois heures dans la file d’attente et repartir sans
rien. Même dans les fermes, la nourriture manquait. Heureusement,
dans la famille, ils élevaient des lapins et cultivaient des
légumes.
«
Durant les mois avant la libération, nous avons subi beaucoup
de bombardements. Parfois, l’école était annulée.
Le bruit des avions était terrible. Quand on en entendait un,
on devait se jeter dans les fossés avec mes frères et
sœurs. On pouvait passer des nuits dedans, c’était
plus prudent que de rester dans un bâtiment » se souvient
Jacqueline.
Les Allemands
venaient souvent demander des services : par exemple l'un d'eux lui
demanda de laver et repasser ses vêtements. Mais un jour, un autre
Allemand vint réquisitionner un vélo. Son père,
qui venait tout juste de l’acheter, mentit en disant qu’il
n’en avait pas. Il ne pouvait pas se permettre de lui donner,
à l’époque acheter un vélo était un
gros investissement. Mais l’Allemand insista et voulut descendre
dans la cave pour l’inspecter. Son père l’invita
à descendre les escaliers et dit à la famille de ne pas
descendre en bas. Lorsque l’Allemand s’approcha du vélo,
son père s’empara d’une pelle à charbon et
le frappa d’un coup à la tête. Puis avec sa mère,
ils le mirent dans une brouette sous une couverture et l’emmenèrent
à l’usine à gaz où il travaillait. Ils le
mirent dans un four à gaz et en revenant, le père fit
jurer à toute la famille de ne jamais révéler ni
même parler de ce qu’ils avaient vu. Que s'ils le faisaient,
son père serait fusillé.
Personne n’a rien dit.
Elle n’a
pas été mise au courant de l’imminence du débarquement
du fait de son âge mais elle se souvient parfaitement de l’arrivée
des libérateurs. Les Allemands étaient partis le matin
même et elle jouait au ballon dans un petit chemin avec ses frères
et sœurs quand soudain elle aperçut des soldats qui arrivaient.
Avec sa famille elle se cacha sur le côté et, après
avoir vu que ce n’était pas des Allemands, elle sortit
du fossé et vit les Américains avec leur casque et leur
fusil sur l’épaule. Tout le monde était content.
Pour les accueillir, son père avait coupé toutes les fleurs
du jardin pour les lancer sur leur passage.
Quelque
temps après le passage des Américains, tout le monde était
content de la libération quand soudain un side-car avec deux
Allemands arriva dans le village. Celui qui était passager sortit
son pistolet et tira au hasard. Il n’y eu heureusement aucun blessé.
Puis ils s’en allèrent.
Elle se
souvient de l’image de ces femmes tondues sur la place de l’église
car elles avaient collaborés avec l’ennemi.
Après
la guerre, la vie a été dure à reprendre. Il n’y
avait plus de travail, plus d’argent, plus d’usines. Et
il fallait tout reconstruire.
Et le retour des soldats prisonniers n’a pas été
facile. Quand son beau-frère est rentré, il avait changé.
Quant à certains du village, ils ne sont pas rentrés,
laissant les femmes avec leurs enfants toutes seules…
Personne
n’était au courant des horreurs qu’avaient fait les
nazis durant la guerre. Il y avait juste des bruits qui couraient sur
des camps de prisonniers juifs. « On a appris la nouvelle
par les journaux. On trouvait ça incroyable que des millions
de juifs aient exterminés ».
Le fait
de rencontrer ma grand-mère et d'évoquer avec elle ses
souvenirs d'enfance a été très agréable.
Elle m'a raconté la vie de l'époque parfois avec humour,
car vu de ses yeux d'enfants, la guerre n'était pas aussi noire
que ca et avait des avantages comme jouer avec ses voisins durant les
nuits de bombardement ! A d'autres moments, elle a été
plus triste de raconter des événements passés.
Ce que je retiens, c'est que je ne pourrais plus regretter après
de ne pas lui avoir demander son histoire et que, enfin, maintenant,
je connais son histoire et je ne l'oublierai pas.