Madame Jaqueline D.
Par François Gerberon (Glider82)

Madame Jacqueline D. est née en 1931. Elle a 13 ans en 1944 et elle habite la zone occupée, en Normandie, dans un village du nom de la Ferté-Macé.
Elle vivait avec son père et sa mère dans une famille de sept enfants. Son père travaillait à l’usine à gaz tandis que sa mère travaillait à l’usine de tissage et élevait les enfants. Elle avait six frères et sœur aînés et un frère cadet qui avait 10 ans.

En 1939, son frère a été réformé mais son beau-frère a été capturé par les Allemands et n’est revenu qu’à la fin de la guerre. Tout le monde dans la famille et le village avait peur pour ceux qui étaient partis.

Il n’y a pas eu d’exode, mais la maison dans laquelle elle habitait, qui était grande, a été réquisitionnée par les Allemands pour servir de Kommandantur. Elle se souvient des tanks camouflés avec des branches et des side-cars qui étaient stationnés devant. Durant tout ce temps, elle est allée dormir dans une grange avec les voisins.

A la maison, Pétain n’était pas aimé. On avait le sentiment qu’il avait trahi la France. Et certains Français collaboraient avec les Allemands en leurs fournissant de la nourriture provenant du marché noir. Des résistants étaient aussi fusillés suite aux dénonciations des collaborateurs. Son oncle a lui-même été fusillé par les Allemands pour acte de résistance.

Elle a entendu parler de Charles de Gaule lorsque son père écoutait la BBC à la radio. A ce moment là, les enfants étaient obligés de quitter la pièce pour ne pas faire de bruit et déranger.

Il y a eu beaucoup de privations. Tout manquait, le pain, les légumes, la viande. On pouvait faire 50 kilomètres pour un bout de pain ou passer trois heures dans la file d’attente et repartir sans rien. Même dans les fermes, la nourriture manquait. Heureusement, dans la famille, ils élevaient des lapins et cultivaient des légumes.

« Durant les mois avant la libération, nous avons subi beaucoup de bombardements. Parfois, l’école était annulée. Le bruit des avions était terrible. Quand on en entendait un, on devait se jeter dans les fossés avec mes frères et sœurs. On pouvait passer des nuits dedans, c’était plus prudent que de rester dans un bâtiment » se souvient Jacqueline.

Les Allemands venaient souvent demander des services : par exemple l'un d'eux lui demanda de laver et repasser ses vêtements. Mais un jour, un autre Allemand vint réquisitionner un vélo. Son père, qui venait tout juste de l’acheter, mentit en disant qu’il n’en avait pas. Il ne pouvait pas se permettre de lui donner, à l’époque acheter un vélo était un gros investissement. Mais l’Allemand insista et voulut descendre dans la cave pour l’inspecter. Son père l’invita à descendre les escaliers et dit à la famille de ne pas descendre en bas. Lorsque l’Allemand s’approcha du vélo, son père s’empara d’une pelle à charbon et le frappa d’un coup à la tête. Puis avec sa mère, ils le mirent dans une brouette sous une couverture et l’emmenèrent à l’usine à gaz où il travaillait. Ils le mirent dans un four à gaz et en revenant, le père fit jurer à toute la famille de ne jamais révéler ni même parler de ce qu’ils avaient vu. Que s'ils le faisaient, son père serait fusillé.
Personne n’a rien dit.

Elle n’a pas été mise au courant de l’imminence du débarquement du fait de son âge mais elle se souvient parfaitement de l’arrivée des libérateurs. Les Allemands étaient partis le matin même et elle jouait au ballon dans un petit chemin avec ses frères et sœurs quand soudain elle aperçut des soldats qui arrivaient. Avec sa famille elle se cacha sur le côté et, après avoir vu que ce n’était pas des Allemands, elle sortit du fossé et vit les Américains avec leur casque et leur fusil sur l’épaule. Tout le monde était content. Pour les accueillir, son père avait coupé toutes les fleurs du jardin pour les lancer sur leur passage.

Quelque temps après le passage des Américains, tout le monde était content de la libération quand soudain un side-car avec deux Allemands arriva dans le village. Celui qui était passager sortit son pistolet et tira au hasard. Il n’y eu heureusement aucun blessé. Puis ils s’en allèrent.

Elle se souvient de l’image de ces femmes tondues sur la place de l’église car elles avaient collaborés avec l’ennemi.

Après la guerre, la vie a été dure à reprendre. Il n’y avait plus de travail, plus d’argent, plus d’usines. Et il fallait tout reconstruire.
Et le retour des soldats prisonniers n’a pas été facile. Quand son beau-frère est rentré, il avait changé. Quant à certains du village, ils ne sont pas rentrés, laissant les femmes avec leurs enfants toutes seules…

Personne n’était au courant des horreurs qu’avaient fait les nazis durant la guerre. Il y avait juste des bruits qui couraient sur des camps de prisonniers juifs. « On a appris la nouvelle par les journaux. On trouvait ça incroyable que des millions de juifs aient exterminés ».

 

Le fait de rencontrer ma grand-mère et d'évoquer avec elle ses souvenirs d'enfance a été très agréable. Elle m'a raconté la vie de l'époque parfois avec humour, car vu de ses yeux d'enfants, la guerre n'était pas aussi noire que ca et avait des avantages comme jouer avec ses voisins durant les nuits de bombardement ! A d'autres moments, elle a été plus triste de raconter des événements passés. Ce que je retiens, c'est que je ne pourrais plus regretter après de ne pas lui avoir demander son histoire et que, enfin, maintenant, je connais son histoire et je ne l'oublierai pas.

Madame Jaqueline D.

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