Nous avons
interrogé pendant les vacances de la Toussaint Madame Denise
Vallier, épouse Paul Jansen.
Lors du début de la guerre en 1940, Denise Vallier avait 20 ans.
Elle vivait à Grenoble dans la zone « libre ».
A l’époque, elle travaillait à la mairie de Grenoble
au service de l’état civil et était logée
au-dessus. Ses parents étaient agriculteurs, ils vivaient à
l’extérieur de la ville dans une ferme. Elle allait les
voir le week-end. Un de ses frères a été mobilisé
et mis dans le service auxiliaire puis démobilisé en février
1941, suite à un accident entraînant une septicémie.
Elle n’a pas vécu l’exode du fait qu’elle vivait
dans le Vercors, personne là-bas n’imaginait que les Allemands
viendraient.
Elle et sa famille n’ont pas accepté la défaite
ainsi que le discours du maréchal Pétain le 17 juin, ils
croyaient en la résistance.
A la maison, la famille était opposée à Pétain,
durant toute la guerre, ils l’ont rejeté.
Personne n’imaginait qu’il allait signer l’armistice.
Elle se rappelle que le 11 novembre, il y eut une manifestation de jeunes
contre lui mais que, par la suite, ces manifestations ont été
interdites. Dans les écoles, on encourageait à admirer
Pétain, beaucoup de gens croyaient en lui.
Elle a entendu parler de la Résistance mais sans grandes informations.
En revanche très peu de choses au niveau des FFL. Idem au niveau
des actes de résistances, il n’y avait que très
peu de détails qui circulaient. Beaucoup de gens avaient une
image négative des Résistants qui finalement étaient
considérés parfois comme des « Hors-la-loi ».
(NDA : Les Allemands et les collaborateurs les appelaient « terroristes
»)
Mais la Résistance permettait de se raccrocher à un espoir
pour Mlle Vallier.
Elle a même assisté à un acte de résistance.
Un soir, alors qu’elle allait aux toilettes, elle s’est
fait pousser dans une pièce avec 6 autres femmes et 2 hommes
dont son directeur de service à l’époque. Les deux
résistants - qui n’avaient pas caché leurs visages
- possédaient une mitraillette. Ils ont coupé le téléphone
et ils se sont emparés du registre des fiches individuelles d'état
civil des habitants de Grenoble.
Mais, alors qu’ils mettaient le registre dans un sac, il y a eu
une coupure de courant. Quand le courant ainsi que la lumière
furent revenus, ils n’étaient plus là. Ce soir-là,
le directeur demanda aux témoins de dire que les hommes étaient
cagoulés et qu’ils n’avaient pas dit un mot. Il leur
avait également conseillé de ne pas sortir avant au moins
dix minutes.
Denise apprendra par la suite que le directeur faisait partie d’un
réseau de Résistants et que la coupure de courant devait
permettre au groupe de s’enfuir dans le noir et de jeter les fiches
dans l’Isère sans être vus. C’est à
partir de cet événement qu'elle comprit que la résistance
était quelque chose de sérieux.
Quand les Allemands franchirent la ligne de démarcation en 1942,
l’occupation devint beaucoup plus intense. En effet avant l’arrivée
des Allemands, la région Savoie était sous le contrôle
des Italiens qui eux n’embêtaient pas la population. Le
changement fut brutal lorsque les Allemands arrivèrent.
Plus les années avançaient et plus les actes de résistance
commençaient à devenir sérieux. A partir de mars
1943, beaucoup de jeunes ont rejoint les maquis pour échapper
au STO.
Une de ses plus grandes peurs fût le 11 novembre 1943, quand deux
résistants Grenoblois firent sauter un arsenal de munitions.
Lors de l’explosion, les vitres avaient été soufflées
et elle s'était retrouvée par terre sans s’en rendre
compte. Ces actes de résistance ont eu pour effet des représailles
des Allemands. Il y eut beaucoup de prisonniers et de fusillés.
Les Allemands demandaient aux gens d’ouvrir leurs fenêtres
pour entendre les salves de pelotons qui fusillaient les Résistants.
Un autre jour, un autobus remplis de passagers fut arrêté
devant un peloton d’exécution afin de « montrer l’exemple
» à tout le monde.
Denise se souvient aussi que, lors d’une parade allemande, des
Résistants avaient tendu un fil électrique au milieu de
la route.
Il y eut donc une forte résistance à Grenoble entraînant
de fortes répressions.
Mlle Vallier a elle-même participé à des actes de
résistance vers 1943 après l’arrivée des
Allemands. Son métier à la mairie de Grenoble était
de faire les cartes de rationnements et tous les autres papiers du même
genre. Un jour, une femme est arrivée pour échanger sa
carte de rationnement qui était tombé dans du charbon
et qui était devenue illisible. Denise observa la carte et vit,
malgré les traces de charbon, que le mot « JUIF »
était écrit en rouge sur la carte. Ayant compris la démarche
de cette femme, elle lui refit une nouvelle carte sans la mention «
JUIF ». La femme repartit en la remerciant et dans les semaines
qui suivirent, elle reçut le même style de visites, le
bouche à oreilles fonctionnant très bien à l’époque.
Ce n’est qu’en mai 1944 qu’on lui fit comprendre qu’il
fallait partir car son activité aurait été trop
remarquée.
Son futur mari, Paul Jansen faisant partie de l’AS Drome (Armée
Secrète, mouvement de résistance gaulliste), et possédait
des cartes de la Défense Passive et de la Croix Rouge, ce qui
permettait de commettre des actes de résistance après
le couvre-feu.
Quant aux restrictions, il y a eu énormément de privations.
Un grand manque de pommes de terre et de tous les aliments.
Denise se rappelle que quand les Allemands sont arrivés, devant
la pénurie, ils avaient dit en parlant des habitants : «
On leur fera manger de la luzerne ! ». Heureusement,
ses parents qui possédaient une ferme lui permettaient de ramener
de la nourriture en ville.
Denise Vallier jouait souvent aux cartes et, ne pouvant plus rentrer
chez elle à cause du couvre-feu, elle restait dormir chez ses
amis. Elle et ses partenaires s’étaient fait une cagnotte
grâce au jeu. Avec cet argent ils se sont payé un grand
repas, chose assez rare sous l’occupation vu les nombreuses restrictions.
Les bombardements ont été durs à vivre et elle
a le mauvais souvenir d’enfants qui criaient et pleuraient dans
les abris. A la fin, cela devenait une habitude et après sa mauvaise
expérience des abris elle ne s’y rendit plus, préférant
rester chez elle.
Au sujet de l'implication de l’église dans le conflit,
Denise se souvient du dimanche de Pentecôte de 1944 où
la messe se déroulait sous la présence d’hommes
de la Milice, et que le discours de l’évêque aurait
été compromettant.
En ce qui concerne les victoires alliées, tel que le débarquement
en AFN et la déroute des Allemands à Stalingrad, elle
n’en a pas entendu parler avant la fin de la guerre. Beaucoup
de gens croyaient que les Allemands étaient vainqueurs partout.
Denise a vu la libération arriver lors du débarquement
en Normandie mais elle a attendu une journée avant d’y
croire. A ce moment là, elle a ressenti un sentiment de bonheur
incroyable. Avec le débarquement en Provence le 15 août,
tout Grenoble exultait !
Les Américains et les Français progressèrent très
vite et le 21 août, Grenoble fut libérée. Madame
Jansen garde le souvenir de deux Allemands qui s’en vont à
vélo par peur de l’arrivée des Américains.
Elle se rappelle également de la sentinelle allemande qu’elle
croisait tous les matins en allant travailler, un jour la sentinelle
n’était plus là, les Allemands étaient partis,
ce fût un immense sentiment de liberté, quelque chose de
vraiment merveilleux !
Elle fût contre le fait de raser les femmes car la plupart n’avaient
pas vraiment collaboré voire pas du tout.
A la fin de la guerre, Denise apprit la mise en place du droit de vote
des femmes, ce fut une très grande nouvelle pour elle comme pour
toutes les autres femmes françaises. A l’époque,
cela ne choquait personne que les femmes ne puissent pas voter mais
quand la nouvelle se répandit ce fût merveilleux !
Les premiers déportés sont arrivés quelques jours
après. Cela a été extrêmement dur. Personne
n’imaginait autant la dureté des camps de déportation.
Idem pour la découverte du massacre de Vassieux en Vercors, c’était
dramatique. Cela parut impensable. Dans les mois qui suivirent, il y
a eu la découverte de la Shoah. Cela a été très
dur à croire, presque inimaginable *.
Aujourd’hui encore, elle trouve inadmissible que Hitler ait programmé
cette extermination.
* NDA
: Cette difficulté à admettre l’inadmissible explique
pourquoi la véritable reconnaissance des exterminations raciales
a pris du temps.
Nous avons
été très heureux de rencontrer Madame Jansen et
de pouvoir discuter avec une personne ayant vécu cette période.
De plus, nous la remercions pour son accueil chaleureux et pour toutes
ces anecdotes racontées avec spontanéité. Son récit
fut vivant, captivant et plein de détails faisant passer très
vite nos deux heures de discussion.
Nous la remercions donc très chaleureusement de nous avoir fait
partager son histoire. Nous avons pris conscience de l'importance d'aller
à la rencontre de ces témoins vivants qui ont certainement
encore beaucoup de choses à nous dire avant leur disparition.