Le témoignage
qui suit est rédigé selon les souvenirs d'une discussion
entre une grand-mère exceptionnelle et son petit-fils.
Ce dernier était obligé de dormir avec sa grand mère
après la mort de son mari, «quelle corvée !»
pensait-il sans se rendre compte que les quelques souvenirs qu'elle
pouvait évoquer tard le soir à la recherche du sommeil
étaient un trésor…
Je certifie que
tout ce qui va suivre ne sort pas de mon imagination mais bien de mes
souvenirs et des siens.
Ma grand-mère
Madeleine GILSON, née RETIF est née le 30 décembre
1912 à Chissay en Touraine. Elle est montée dans le Nord-Pas
de Calais en 1929 et s'est mariée en 1930 avec mon grand-père
Raymond. Elle en a eu un fils le 6 juin 1934 nommé Jacques.
Elle et son mari tenaient un magasin « Bazar - articles cadeau
- vaisselle » au 50 rue d'Arras à Aire-sur-la-Lys.
Elle m'a très
peu parlé de ce qu'on appelait alors « la drôle de
guerre » mais a vu l'exode.
Un homme et une jeune femme enceinte de nationalité polonaise,
prise de douleurs, s'est arrêtée sur la marche de la boutique
de ma grand-mère, celle-ci l'a alors hébergée car
cette jeune femme était sur le point d'accoucher. Ils sont restés
chez ma grand-mère durant la durée de la guerre (ma grand-mère
louait des chambres également).
Puis vint l'arrivée
des Allemands :
Ma grand-mère
sortait dans la rue d'Arras quand elle vit arriver un side-car.
La moto s’arrêta à sa hauteur et ma grand mère
vit « un soldat allemand qui m'a souri, il avait une tête
de mort sur son casque ». Saisie d'effroi elle rentre. En l’occurrence
il ne devait s'agir que d’éclaireurs car quelques heures
après sur la grand place elle assista à la destruction
de deux chars S-35 (?) qui prirent feu: « j’entendais des
hommes hurler, il y en avait un qui criait maman ».
Apres vint le temps
de l'occupation et des réquisitions et surtout la pleurésie
de mon grand-père qui, elle, continuait.
Ma grand-mère
m'avait beaucoup parlé des rationnements, mais tout cela est
très flou. Par contre je me rappelle qu'elle se faisait réquisitionner
souvent des articles de cuisine, de la vaisselle. Elle m'a souvent raconté
cette anecdote :
Mon grand-père,
qui avait réussi à se lever, avait accueilli un soldat
allemand qui désirait acheter une marmite. Mon grand-père,
honnête commerçant dans l’âme, vit alors sur
la marmite que l'Allemand avait choisi qu'il y avait une bosse... il
le fit remarquer alors au soldat sous ces mots : « Bin y faudro
en acater eun' ote, chelle chi a eun' boche ». Vous comprendrez
que le soldat Allemand ne parlant pas le ch'timi a retenu le dernier
mot. Il a rougi de colère et a quitté la boutique en claquant
la porte.
En 1942 ma grand-mère
perdit ma tante, décédée car le lait a cette époque
était coupé avec de l'eau.
Elle ne s'en est jamais vraiment remise.
Le petit nourrisson tenait son doigt lors de son dernier soupir...
Elle reçut
la visite d'un « inspecteur » qui contrôlait les stocks
du magasin qui était très pointilleux et travaillait pour
les Allemands. Il revint après la guerre d'ailleurs et eu le
culot de demander une remise à ma grand-mère.
Il faut savoir
que juste en face de chez ma grand-mère, il y avait le Soldatenheim
[maison des soldats] et plus loin à dix maisons, la kommandantur...
ça ne l’empêcha nullement d'accueillir un évadé
du STO (cet homme avait tout de même assommé un officier
et volé son arme).
Elle me raconta
aussi le passage de Goering dans sa rue dans une décapotable
et beaucoup plus tard le passage de camions (on les avait prévenus
de ne regarder sous aucun prétexte) qui transportaient, elle
l'apprendrait plus tard, des V2.
Elle soignait aussi
mon grand-père atteint de pleurésie qui est resté
alité pendant pratiquement toute la guerre... ce n’était
pas facile, mon grand-père avait besoin de viande rouge.
Elle n'avait pas
de permis de conduire... elle devait donc aller chercher avec une charrette
à bras la marchandise à St Omer (j'en profite pour vous
dire de prendre une carte et de regarder la distance) elle refusait
l'aide des Allemands qui la lui proposaient.
Sur cette période
elle m'a parlé des souvenirs d'autres personnes... Aper (l’évadé
du STO) qui s’était caché dans les cressonnières
par peur des bombardements et qui fut lui-même bombardé,
les Anglais ayant pris les caisses de cresson pour des caisses à
munitions, Alice qui a pendu le chien d'un Allemand avec ce commentaire
« ch'etait bien un chien (prononcez kien) d'boche il est mort
drot (droit) ...»
Elle avait toujours
une admiration pour Pétain à égalité avec
de Gaulle.
Puis vint la libération,
avec toujours son rationnement et ses règlements de compte...
Je me rappelle
quand nous dînions un soir, nous mangions des œufs sur le
plat et frites.
Je m'amusai a découper le blanc au pourtour du jaune d’œuf
et fini par gober le jaune, à ce moment ma grand mère
poussa un cri d’écœurement et fini par me raconter
cette anecdote :
La mère
de mon grand-père tenait un café sur la Grand-place (là
ou est le salon de coiffure maintenant) et chaque midi un Allemand commandait
une douzaine d’œufs sur le plat. Il les mangeait comme je
venais de le faire et « il allait se faire vomir dans les toilettes
et recommandai un plat d’œufs », ma grand-mère
était horrifiée par ce spectacle. Saisi tout d'abord,
j'ai fini par manger mes œufs de cette manière encore aujourd'hui.
Ma grand-mère a fini par le voir avec amusement, me racontant
toujours cette anecdote.
Il faut également
savoir qu'au-dessus de la cheminée du café, derrière
une poutre se trouvai le fusil de chasse de mon arrière-grand-père
(qui aurait dû être remis aux autorités), l'hiver
les Allemands se pressaient devant le feu sans penser à lever
la tête.
Tout les gens qu'elle a pu aider pendant la guerre se sont soit installés
dans la même rue ou bien sont resté chez elle jusqu’à
leur mort.
A sa mort, bon
nombre de gens sont venus nous voir pour nous dire quelle femme elle
était, que sa boutique était « la caverne d'Ali
baba » et combien sa conduite avait été irréprochable.
Elle a vécu
les quatre dernières années de sa vie chez nous et a pu
confirmer ce que je vous dis. J'avais prévu de l'interroger à
mon retour de vacances mais elle était malheureusement partie,
mais digne, à l’âge de 96 ans.
Lors de l'enterrement
de ma grand-mère en début de l'année 2008, l’église
était pleine.