La guerre contre les Creeks (1813-1814)
Par Frédéric Ortolland


Menawa

La guerre contre les Creeks (ou Muscogee) débuta comme une guerre civile indienne entre les Red Sticks, ainsi surnommés de par l’usage d’un bâton de guerre peint en rouge, et les supporters du Conseil National récemment développé par l’agent fédéral Benjamin Hawkins à partir des conseils régionaux traditionnels qui regroupaient les différents chefs de village.
Elle eut lieu dans ce qui allait devenir l’Alabama durant la guerre de 1812 contre la Grande-Bretagne et les Américains, craignant le ralliement des Indiens du Sud-Est à la Couronne, transformèrent rapidement la guerre civile en une campagne militaire destinée à détruire la puissance creek dans la région.


Benjamin Hawkins (1754-1816) Planteur, homme politique, militaire et agent indien américain.
Il tenta de « civiliser » les Indiens en leur apportant des méthodes modernes d’agriculture et d’élevage. Adopté par de nombreux Creeks, il parvint à maintenir 19 années de paix entre eux et les colons américains. Pendant la guerre, il organisa les alliés Creeks sous le commandement de William McIntosh.

1. Les racines du conflit

En 1813 l’économie de chasse et de troc qui prévalait au siècle précédent est largement sur le déclin. Encouragés par les agents fédéraux, de nombreux Creeks pratiquent l’élevage et l’agriculture, mieux adaptés à la nouvelle économie de marché. Cependant, les disparités de richesse et d’accession aux produits importés ne cessent de croître. Sans base industrielle, les Creeks sont totalement dépendants d’importations de plus en plus chères, incluant l’habillement, les outils, les armes. Couplée à une rupture des structures claniques traditionnelles via le Conseil National, cette évolution porte en elle les germes de la discorde.
Les Creeks se sentent de plus en plus menacés par l’expansion croissante des colonies américaines sur leur territoire.
En 1811, une visite du chef Shawnee Tecumseh (qui sera allié des Britanniques durant la guerre de 1812), fait monter les tensions. Tecumseh et son frère Tenskwetana prêchent un renouveau spirituel et le retour à la vie d’avant les premiers contacts avec les colons. Ils dénoncent les influences étrangères et prônent le recours à la force pour s’en débarrasser et récupérer les terres ancestrales. Leur appel à l’unité de la nation indienne et à la résistance armée, au rejet du système américain et à la revitalisation de la culture traditionnelle, concomitant à diverses manifestations naturelles (comètes, tremblements de terre…) vues comme autant de présages, trouve nombre d’oreilles réceptives. Ceux qui craignent un affrontement avec les Américains sont considérés comme des ennemis.
Au Printemps 1813 quelques guerriers tuent 2 familles près de la rivière Ohio. Hawkins demande l’arrestation des coupables sous peine de représailles fédérales. Le Conseil fait exécuter 7 guerriers, empiétant ainsi sur les prérogatives traditionnelles des clans. La guerre civile éclate.
Les dissidents s’attaquent à Tuckabatchee, où réside un des leaders du Conseil National; puis à d’autres Creeks influents considérés comme accommodants avec les Blancs. Dans le même temps ils organisent le massacre systématique des animaux d’élevage, la destruction des récoltes et des produits manufacturés, symboles du pouvoir de ceux qui acceptent la culture étrangère. En conséquence, les Creeks souffriront terriblement de la faim pour la durée de la guerre.
En préparation d’une grande action contre le Conseil, les dissidents partent à Pensacola en Floride espagnole chercher des munitions et du ravitaillement. Lorsqu’ils apprennent la nouvelle les colons, inquiets de la détérioration constante de leurs relations avec les Creeks, décident d’agir. Le 21 juillet 1813, 180 miliciens attaquent les Red Sticks à Burnt Corn Creek. Cette embuscade est considérée comme une déclaration de guerre par les Red Sticks qui, en représailles, attaquent la colonie fortifiée de Fort Mims le 30 août. Ils massacrent plus de 250 colons dont de nombreux métis et en capturent une centaine. D’autres attaques similaires, quoique de moindre envergure, ont lieu le long de la Chattahoochee.
Devant ces « succès », le soutien aux Red Sticks s’accroît considérablement mais l’intervention des Américains est désormais inévitable.

2. L’intervention américaine

Après le massacre de Fort Mims les rebelles risquent l’invasion depuis 3 Etats : le Mississippi, la Georgie, le Tennessee. Habitants des plaines, les Creeks n’ont que peu de moyens pour fortifier leurs villages. Les non-combattants sont éloignés les guerriers regroupés en 3 points principaux : Econochaca, Autosee et Tohopeka, « La courbe en fer à cheval », en anglais « Horseshoe Bend », ainsi nommé à cause de sa situation au cœur d’une boucle de la Tallapoosa. Ces points de résistance deviennent naturellement les objectifs des forces américaines.
Les forces fédérales étant occupées à se battre contre les Britanniques les Etats du Sud font appel à leurs milices, organisées à la va-vite, sans aucune coordination. En octobre l’invasion du territoire creek débute, sans considération pour l’entraînement des recrues, les voies de communications ou de ravitaillement.
La milice de Georgie du brigadier-general John Floyd entre en action la première lors de quelques escarmouches en août et septembre. Les 950 miliciens et 300-400 alliés Creeks se dirigent vers Autosee en construisant des dépôts fortifiés au fur et à mesure de leur progression. Ils attaquent le village le 29 novembre avant de le faire brûler. La plupart des habitants parviennent à s’enfuir, abandonnant malgré tout 200 cadavres sur le terrain. Les Américains supportent 11 tués et 50 blessés, dont Floyd, et se replient sur Fort Mitchell.


Andrew Jackson (1767-1845) 7e président des Etats-Unis, élu pour 2 mandats (1829-1837). Personnage ambigu, il est de nos jours à la fois salué comme un protecteur de la démocratie populaire et de la liberté individuelle et décrié pour son soutien à la déportation des Amérindiens à l'ouest du Mississippi qu’il fit appliquer malgré l’opposition de la Cour Suprême.

William Blount, gouverneur du Tennessee, rassemble près de 5000 volontaires en 2 armées commandées par 2 rivaux : Le général Andrew Jackson (West Tennessee, 1000 miliciens dont le célèbre Davy Crockett, 1300 cavaliers sous les ordres de John Coffee et 200 Cherokees) et le major-général William Cocke (East Tennessee, 2500 hommes). Jackson part le 7 octobre de Fayetteville et installe son PC avancé à Fort Strother. Le 3 novembre Coffee met en déroute l’ennemi à Tallushatchee, tuant près de 200 guerriers et plusieurs femmes et enfants pour 5 tués et 41 blessés. Six jours plus tard, à Taladega, 300 guerriers sont de nouveau perdus pour les Red Sticks au prix de 15 tués et 85 blessés pour Jackson.
Mais après Talladega ce dernier commence à affronter de sérieux problèmes de ravitaillement et de discipline du fait des courtes durées d’engagements des miliciens (90 jours). De son côté Cocke, avide de gloire, quitte Knoxville le 12 octobre. La jalousie qui l’oppose à Jackson ne le pousse en rien à se presser, surtout après qu’il l’ait mit hors de lui en attaquant un village ami le 18 novembre (les survivants se rallient bien sûr aux Red Sticks). Lorsqu’il arrive à Fort Strother le 12 décembre, ses hommes n’ont plus que 10 jours d’engagement, tout comme ceux de Jackson. Quant aux cavaliers de Coffee, ils ont déserté. A la fin de 1813 la milice du Tennessee compte moins de 150 hommes.
En octobre le Mississippi, organise péniblement une force de 850 d’hommes mal équipés et mal entraînés autour du 3e RI. Avec 150 guerriers Choctaws, ils sont sous les ordres du général Ferdinand Claiborne à Fort Stoddert. Après quelques escarmouches (dont un combat légendaire entre 2 canoës, sans doute la plus petite bataille navale du monde !) et destructions diverses le long de l’Alabama, Claiborne atteint Econochaca le 23 décembre. Après une courte bataille les Red Sticks s’enfuient après avoir perdu 30 hommes pour 1 tué et 20 blessés côté américain. La ville est pillée et brûlée avant que les hommes ne repartent vers Fort Stephens par manque de ravitaillement et finalement ne se débandent.


William McIntosh (1775-1825) Aussi appelé White Warrior. Métis de père Ecossais et de mère Creek. La filiation se faisant par la mère chez les Creeks, il fut élevé comme tel. Il fit partie des alliés des Américains durant le conflit, ce qui lui vaudra d’être nommé brigadier-general dans l’US Army. Il fut assassiné en 1825 pour avoir signé le Traité d’Indian Springs qui cédait des territoires creeks à la Georgie pour 200 000$.

En janvier 1814 Floyd a recruté de nouveaux volontaires pour relancer la campagne. Il quitte Fort Mitchell en direction de Calabee Creek avec 1300 miliciens et 400 alliés Creeks. Attaqués par surprise au petit matin du 29 janvier, les Georgiens sont durement malmenés mais parviennent à repousser leurs assaillants grâce à leur artillerie. Les Red Sticks perdent 50 tués, les Américains 22 et 150 blessés. Suite à ce qu’il considère comme une défaite, Floyd se retire définitivement en Georgie.
Au début du mois de janvier, 900 nouveaux volontaires rejoignent Jackson. Ils quittent Fort Strother le 17 pour faire la jonction avec les Georgiens. Les 2 engagements d’Emuckfaw et Enotochopo Creek (22 et 24 janvier) sont sérieusement disputés et non décisifs (environ 200 Red Sticks tués pour 20 tués et 75 blessés) et Jackson, devant l’inexpérience et le manque de discipline de ses hommes, décide se replier sur Fort Strother. L’arrivée du 39e RI le 6 février lui procure un premier renfort ainsi qu’une base plus martiale pour l’ensemble de ses forces. Celles-ci atteignent 5000 hommes après un nouvel appel à l’engagement des miliciens. Jackson peut dès lors se montrer plus ambitieux et mener une campagne de grande envergure. Il impose la discipline et l’entraînement militaire et apporte un soin particulier aux lignes de ravitaillement. Ce n’est qu’à la mi-mars qu’il se met en route vers Horseshoe Bend. Après avoir établi un nouvel avant-poste à Fort Williams, il atteint la fameuse boucle de la rivière le 27 mars avec 3000 hommes. Jackson se positionne face à la barricade érigée entre les 2 pointes du « fer à cheval », Coffee et les alliés Creeks et Cherokees de l’autre côté de la rivière pour empêcher toute retraite de l’ennemi. Les 2 canons américains ne parviennent pas à entamer la barricade et Jackson doit se résoudre à lancer un assaut frontal. Ce dernier réussit après un court mais violent engagement. Une fois la barricade franchie, la bataille vire au carnage. Plus de 550 guerriers périssent dans l’enceinte du village et près de 300 sont tués en tentant de s’enfuir par la Tallapoosa En contrepartie les Américains comptent une cinquantaine de tués et 150 blessés (dont beaucoup meurent de leurs blessures peu après). Les Creeks et Cherokees dénombrent pour leur part une vingtaine de tués et une cinquantaine de blessés. A noter que Sam Houston, alors lieutenant au 39e RI et qui s’illustrera lors de la guerre d’indépendance du Texas, est grièvement blessé lors de la bataille. Jackson poursuit ensuite la campagne et rase tout ce qu’il trouve sur son passage, soit une cinquantaine de villages.


Menawa (1765-c.1837) Aussi appelé Great Warrior. Métis Ecossais-Creek, il fut un des principaux leaders des Red Sticks avec William Weatherford (Red Eagle) et Peter McQueen.

3. Conséquences

Après Horseshoe Bend, des groupes de plus en plus importants de Creeks affamés se rendent aux Américains. Le 29 août Jackson les force à signer le Traité de Fort Jackson. Les Etats-Unis récupèrent ainsi 90000km² de territoires (la moitié de l’actuel Alabama et une partie du sud de la Georgie) y compris une partie de ceux appartenant à ses alliés Creeks et Cherokees.
Au mieux les Red Sticks furent autour de 4000, possédant peut-être 1000 fusils. Jamais leur nation n’avait été engagée dans une guerre à grande échelle, même pas contre les tribus voisines.

Ils utilisaient les armes à feu pour une première salve avant d’en revenir aux arcs et flèches traditionnels tant qu’ils n’avaient pas le temps de recharger. Les pertes des Creeks sont estimées entre 1500 et 3000. Nombre d’entre eux se réfugient en Floride.
Ils s’opposeront de nouveaux aux Américains quelques années plus tard, en s’alliant aux Seminoles. Après la fin des combats les civils meurent en nombre, de la faim, de froid et de maladie.En 1828 Jackson est élu à la présidence des Etats-Unis.

Il fait voter l’Indian Removal Act (Décret de Déplacement des Indiens) destiné à repousser les tribus du Sud-Est vers l’Ouest, Entre 1830 et 1835, la majeure partie des Creeks, Cherokees, Chickasaws, Choctaws et Seminoles suit « la piste de larmes », pour être relocalisés en « Territoire indien », soit les terres situées à l’ouest du fleuve Mississippi, en dehors des Etats de Louisiane, Missouri et Arkansas. De nos jours la population creek est estimée à 50-60000 et vit principalement dans l’Etat de l’Oklahoma.

 


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