1 - Contexte
Le 1er janvier 1959 Fidel Castro et son ejército rebelde (armée rebelle) renverse Fulgencio Batista et s’empare du pouvoir à Cuba. Arrestations de masse et exécutions s’ensuivent et très vite des milliers de Cubains quittent le pays. En un temps record Miami (Floride) devient une « petite Havane » (Little Havana), siège de tout le ressentiment anti-castriste des exilés. Bien que le président Eisenhower ait officiellement reconnu le nouveau régime (Fidel Castro est flou quant à son orientation politique), à Washington on juge d’un mauvais œil l’installation d’un régime supposé communiste à 150km des côtes américaines. Les relations entre les 2 pays se détériorent rapidement.
Les investisseurs américains dominent très largement l’économie cubaine et la socialisation progressive du régime va contre leurs intérêts. Aux nationalisations massives (raffineries pétrolières, banques…)
Washington oppose différentes mesures (baisse de 95% des achats de sucre embargo partiel…), auxquelles succèdent de nouvelles nationalisations. Même Moscou finit par entrer dans le jeu des menaces voilées et des sous-entendus agressifs.
2 - Le « Cuba Project »
Dès mai 1959, la CIA commence à armer la contre-révolution des bandidos (fidèles de Batista, fermiers, ex-guérilleros…) repliés dans la sierra del Escambray en leur parachutant du ravitaillement. Durant l’hiver 1959-60, elle mène une campagne de raids de nuits (bombardements de raffineries de pétrole ou de sucre, incendies des champs de cannes…). Elle tente aussi d’assassiner Castro, sans succès. Il devient évident que la libération ne viendra pas seulement de l’intérieur. Il ne reste qu’une option : envoyer une force d’invasion extérieure à même de surclasser les Fuerzas Armadas Revolucionarias (Forces Armées Révolutionnaires ou FAR) sur leur terrain.
En mars 1960 Eisenhower valide le « Cuba Project », « Programme d’actions clandestines contre le régime castriste ». Mis en place par la CIA, sa ligne directrice est « d’assurer le remplacement de Castro par un régime plus dévoué aux intérêts du peuple cubain et plus acceptable par les USA, d’une manière propre à éviter toute apparence d’intervention U.S. ». Eisenhower débloque 13 millions de dollars et autorise l’utilisation de personnel et d’équipement du Département de la Défense. Deux agents sont envoyés à Miami afin de superviser la mise en place d’un gouvernement en exil représentatif propre à légitimer les futures forces contre-révolutionnaires qui finira par prendre le nom de Frente Revolucionario Democratico (FRD) Une campagne de propagande radio-diffusée depuis Swan Island, au large du Honduras, est mise en place. La CIA entame une campagne de recrutement à Miami et ouvre des centres d’entraînement militaire secrets, notamment en Floride et en Louisiane. Les bases de la guérilla sont dispensées au Jungle Warfare Training Center au Panama avant l’ouverture des bases JMTrax (infanterie) et JMMadd (aviation) au Guatemala. Tous les instructeurs sont Américains.
La brigade 2506 :
Moins de 30 hommes constituent le noyau de ce qui deviendra la « Brigade 2506 » (Brigada Asalto 2506). Manuel Artime en est le leader politique et principal lien avec le gouvernement U.S., José « Pepe » Peréz San Román le chef militaire. En septembre 1960, l’effectif est porté à 160 hommes. Durant un entraînement Carlos Rodriguez Santana se tue. Ses camarades décident de nommer l’unité en son honneur en utilisant son matricule : 2506. Jusqu’en octobre environ 300 hommes passent par JMTrax. A cette date, l’opération de guérilla initialement prévue est annulée et se transforme en opération amphibie conventionnelle. Le 8 novembre, John Fitzgerald Kennedy est élu président des Etats-Unis. Briefé sur le plan le 27, il s’inquiète de la faible taille de la Brigade et encourage Allen Dulles, chef de la CIA, à en accroître l’effectif. En janvier 1961, quelques jours avant sa prise de fonction, les relations diplomatiques avec l’île sont coupées.
Changement de plan :
Le 28 janvier, Kennedy demande à un comité du Joint Chief of Staff (Etat-major Interarmes) de revoir en détail les plans de la CIA, tellement « compartimentés » que rien n’a formellement été couché sur papier. Selon le comité les chances de succès sont correctes mais il insiste sur la nécessité absolue de la supériorité aérienne et sur la dépendance de la réussite à des facteurs politiques tels que le soulèvement populaire espéré et indispensable pour « libérer » l’île. La CIA est convaincue du succès mais que les retours d’informations tendent à contredire. La réforme agraire et à la nationalisation des avoirs américains ont fortement accru la popularité de Castro.
Le 11 mars Richard Bissell, Directeur des Opérations de la CIA expose le plan « Trinidad » à Kennedy : Débarquement à Trinidad, facilement défendable car accessible par une seule. La population est importante et a soutenu la guérilla locale. Le port de Casilda permettra un ravitaillement efficace.
Par contre, le petit aérodrome ne permet pas l’utilisation de B-26 ce qui mettrait à mal le discours d’une révolution intérieure et rendrait l’implication des Etats-Unis évidente. Kennedy rejette le plan, jugé trop spectaculaire. Il veut quelque chose de plus « discret ».
En 4 jours plus tard le JCS valide le plan « Zapata ». Le débarquement aura lieu à Bahia de Cochinos (Baie des cochons). Bien que moins favorable, la zone est considérée comme acceptable. Elle est bordée par les marais Zapata, ce qui limite les voies d’accès des forces gouvernementales. Elle n’a aucune facilité portuaire mais l’aérodrome de Girón permettra d’utiliser les B-26. Par contre la possibilité d’une éventuelle reconversion à la guérilla dans les montagnes, trop éloignées, est quasi-nulle mais le président n’en est pas informé.
Kennedy insiste sur le fait qu’aucun personnel militaire américain ne doit participer à l’opération proprement dite.

3 - Le débarquement
Le plan :
Les officiers de la Brigade ne sont informés du plan d’invasion que 3 jours avant le débarquement.
Trois plages ont été sélectionnées : Playa Larga (Red Beach, 2e et 5e bataillons, Erneido A. Oliva), au fond de la baie, Playa Girón (Blue Beach, 3e et 6e bataillons, Pepe San Román), sur la côte et Caleta Buena (Green beach, 4e bataillon), à 30km à l’est, non loin de la route de Cienfuegos. Le 1er bataillon (parachutiste) sera largué en 3 points différents de manière à couper les routes traversant les marais et son PC installé à San Blas. La Brigade devra donc tenir un rectangle d’environ 60km de long sur 20 de large, Girón en étant le centre nerveux.
Le 3e bataillon enverra une compagnie renforcée et 2 de ses 5 tanks en soutien des paras à San Blas. Le reste du bataillon et le 6e iront s’emparer de l’aérodrome de Girón et y resteront en réserve. Le 4e bataillon (armes lourdes) ira soutenir les paras. Une fois la population soulevée, les officiers en prendront le contrôle et les mèneront contre les FAR. Les officiels de la CIA l’affirment : Rien à craindre du côté du ciel. L’aviation de Fidel Castro sera détruite avant même le début du débarquement. Aucun plan de secours n’est mentionné. Les Cubains doivent impérativement s’accrocher aux plages.
J-3 : Diversion ratée :
La force d’invasion quitte Puerto Cabezas (Base « Trampoline ») le 14 avril. L’USS Essex et son groupe de 5 destroyers d’escorte doivent amener les brigadistas au point de rendez-vous avec le LSD USS San Marcos qui transporte la flottille d’invasion (cf. ordre de bataille) à 30 miles nautiques des côtes cubaines puis s’assurer qu’ils atteignent les plages, sans leur porter assistance une fois débarqués. Pendant ce temps, un groupe de reconnaissance de 160 hommes doit faire diversion à environ 45km à l’est de Guantanamo et y attirer les FAR.
En l’absence de la guérilla censée les accueillir, du fait de pannes de bateaux et devant la présence de l’ennemi dans le secteur la tentative échoue. Renouvelée le lendemain, elle se termine de la même manière.
J-2 : Bombardements :
Au petit matin du 15 avril, 8 B-26 repeints aux couleurs de la Defensa Aérea Revolucionaria cubaine (DAFAAR) quittent le Nicaragua en direction de Cuba et bombardent les différentes bases aériennes de l’île à partir de 6h00. Quelles que soient les sources, les forces ennemies sont détruites au mieux à 50%. Au même moment, 2 équipages (3 hommes) s’envolent vers la Floride où ils atterrissent avec des engins maquillés criblés de balles avant d’être mis au secret par les services de l’Immigration. Peu après un communiqué est envoyé aux médias les présentant comme des déserteurs ayant fui Cuba et comme étant à l’origine des attaques de la matinée. Castro interpelle immédiatement l’ONU et accuse les Etats-Unis d’être à l’origine de l’attaque. Le State Department dément. Si les services de renseignements de Castro sont défaillants à cette époque, ce dernier a tout de même accès aux médias américains qui ont depuis quelques jours éventé le secret de Polichinelle qu’est devenue l’opération. Il sait désormais qu’un ou plusieurs débarquements sont imminents.
J-1 : Pression politique :
A l’ONU, en toute bonne foi puisqu’il n’est au courant de rien, le représentant U.S. Adlai Stevenson nie toute implication de son pays dans les bombardements de la veille.
Malgré la pression mise sur Washington suite aux accusations cubaines Kennedy donne le feu vert à la CIA. Il s’agit de la dernière chance de faire renverser Castro par les Cubains avant que celui-ci n’ait été suffisamment renforcé par Moscou et ait définitivement supprimé toute forme de contre-insurrection dans l’île. Pourtant, à 21h30, McGeorge Bundy, l’Assistant Spécial du Président prévient Charles Cabell (adjoint de Dulles) que les frappes aériennes prévues le lendemain ne devraient pas être lancées tant que Girón n’est pas pris et opérationnel.
La Brigade 2506 n’aura donc pas la supériorité aérienne, pourtant indispensable. La CIA prévient les chefs de la brigade que des attaques aériennes ennemies sont malgré tout probables. Le déchargement des navires doit être expédié au plus vite avant l’aube.
Jour J : 17 avril 1961 :
A 20h00 le 16 avril, l’USS Essex et l’USS San Marcos se rejoignent comme prévu.
La Brigade 2506 est désormais opérationnelle et se dirige vers l’embouchure de la Baie des Cochons. A Red Beach, un élément avancé de 5 plongeurs doit baliser l’accès à la plage. Ils sont repérés et engagés par la milice. Un des plongeurs est tué, c’est la première perte au combat de la Brigade. Les balises sont malgré tout activées et le débarquement est lancé. Le 2e bataillon prend un retard considérable. Les petites embarcations en fibre de verre, dont la motorisation laisse à désirer, ne sont pas adaptées à la haute mer. Lorsque la station radio est finalement prise, il est évident que l’alarme a été donnée.
Sur Blue Beach là aussi tout ne se déroule pas comme prévu. Les petits bateaux heurtent un récif identifié sur photos aériennes comme un ban d’algues (!) à pleine vitesse. Beaucoup coulent sur place, les autres sont au mieux retardés. Une tête de pont est établie et le déchargement du matériel commence. Là aussi l’alarme a pu être donnée. San Román annule le débarquement à Green beach et commence à consolider sa position.
Castro est informé du débarquement à 3h15. Il alerte aussitôt toutes les forces du secteur : Plusieurs pelotons de miliciens stationnés à la Central Australia Sugar Mill devant être rejoints par 1 bataillon et 3 batteries de mortiers en provenance de la province de Matanzas.
Il ordonne ensuite à 3 bataillons de Las Villas de sécuriser les 2 principales voies d’accès aux marais Zapata. L’Aviation doit attaquer la flotte à l’aube.
A 6h25 un B26, suivi par un T-33A et plusieurs Sea Furies attaquent pendant que les 3e, 4e et 6e bataillons débarquent. A 6h30 le Houston est endommagé et est échoué par son capitaine à 8km de la plage. Le 5e bataillon, encore à bord, ne parviendra à débarquer que bien plus tard (en perdant 28 hommes) et sera trop désorganisé pour être une unité viable pour la suite des opérations. A 7h00, l’assaut est terminé. La Brigade revendique 2 B26 abattus mais elle a elle-même subi de grosses pertes .La plage est remplie de blessés que les infirmiers ne peuvent pas soigner, la plupart du matériel médical se trouvant sur le Houston. L’équipement radio est trempé et inutilisable. C’est le chaos. Malgré tout, la milice ne parvient pas à gagner du terrain et le 3e bataillon s’empare rapidement de l’aérodrome.
A 7h30 les parachutistes sont sur zone. Au nord de Red Beach, l’équipement est largué dans les marais et l’élément avancé tellement loin qu’il sera inutile pendant plusieurs heures. Les paras atterrissent sous le feu ennemi, voire derrière ses lignes. La route menant à la Central Australia n’est pas coupée come prévu et les forces de Castro peuvent se regrouper à leur aise.
Plus à l’est l’opération se passe sans accroc. Les positions le long des routes de Covadonga et Yaguaramas sont occupées chacune par 20 hommes dont 1 canon de 57mm SR, 1 mitrailleuse cal. 30, un bazooka et une section de fusils-mitrailleurs. Les paras, rapidement attaqués tiennent bon. Les Castristes reçoivent du renfort, notamment des T-34s. Les combats se poursuivront de manière épisodique toute la journée.
La 2e attaque aérienne est catastrophique. Un Sea Fury touche le Rio Escondido, chargé de fuel pour avions. L’équipage abandonne le navire avant qu’il n’explose. Avec le carburant, ce sont 10 jours de ravitaillement et de munitions et le camion radio (lien des forces terrestres entre elles et avec les forces aériennes) qui viennent de partir en fumée. Le Barbara J a lui aussi été touché et prend l’eau.
Tous les navires quittent le secteur, le Blagar parvenant tout de même à abattre un B-26. Ils doivent revenir ravitailler la Brigade dans la nuit.
Vers 10h San Román parvient à contacter Oliva qui lui apprend que le 2e bataillon est fortement engagé, qu’il ignore où se trouve le 5e et que le 1er n’a pas dû être largué correctement puisque l’ennemi ne cesse d’arriver par le nord. Oliva demande le renfort d’un blindé et d’une section d’infanterie. Dans l’après-midi une colonne de la milice est anéantie. L’interrogatoire des prisonniers laisse présager un assaut pendant la nuit.
Lorsque la nuit tombe la situation est sérieuse. La Brigade est clouée sur les plages, constamment harcelée par la DAFAAR. Des 2 têtes de pont, celle de Red Beach est sérieusement menacée. Contrairement à ce qui était anticipé, Castro ne contre-attaque pas depuis l’est vers San Blas et Girón mais depuis le nord. Les moyens de communications sont problématiques, les pertes élevées et l’importante consommation de munitions devient inquiétante. Quatre avions de la FAL ont été abattus, 2 navires perdus. L’Atlantico et le Caribe, dont les équipages sont civils, se sont enfuis (l’Atlantico, convaincu par l’US Navy de faire demi-tour ne sera de retour qu’à 18h30 à J+1). Cinq largages de nuit sur 6 parviennent à apporter un peu de ravitaillement.
A Washington aussi la journée est chaotique. Un journaliste un peu curieux fait remarquer que l’armement des B-26 des « déserteurs » cubains n’a pas été utilisé. Plus grave, il met en évidence le fait qu’il s’agit de B-26Bs, alors que la DAFAAR utilise des B-26Cs, différence subtile qui met à mal l’imposture concoctée par la CIA. A l’ONU la tension monte d’un cran et les dénégations américaines convainquent de moins en moins de monde. Khroutchev envoie un message à Kennedy dans lequel il se déclare prêt à soutenir Cuba, par les armes s’il le faut. A ce revers cinglant s’ajoute celui du non réveil des réseaux underground sur l’île. Un infiltré rapportera plus tard n’avoir été averti qu’à midi le jour J, bien trop tard pour détruire les ponts permettant le passage entre la Central Australia et Playa Larga où les forces cubaines sont d’ores et déjà massées. Le largage prévu de plusieurs milliers de tract appelant au soulèvement de la population a été annulé pour ne pas « disperser les forces ».
Dans la soirée, San Román envoie le reste des blindés et 3 mortiers en renfort à Oliva. Mais la première attaque de la nuit à lieu du côté de San Blas où les éléments avancés sont violemment pris à partie par une colonne blindée avant de devoir battre en retraite.
Après avoir rejoint une batterie de mortiers, ils parviennent stopper l’ennemi pour la nuit. Sur la route de Yaguaramas, après avoir intercepté des communications radios, une compagnie de paras prend en embuscade 4 bataillons d’infanterie et 2 compagnies blindées et là aussi stoppe leur progression.
Entre 20h00 et minuit les batteries cubaines de 122mm bombardent Playa Larga, sans grand effet du fait de l’étroitesse du front et des positions retranchées du 2e bataillon. Oliva apprend que 40 tanks sont en route et fait déployer ses bazookas. Lorsque les T-34/85 déboulent, ce sont finalement les M41s, remarquablement positionnés, qui en détruisent 3 coup sur coup et bloquent la route.
L’infanterie suit à 1h00 pour être massacrée à coups de mortiers. A court de munitions, les M41s se retirent à 4h45, laissant finalement le passage aux T-34s. Cette fois ce sont les bazookas qui se révèlent mortels pour les blindés cubains. A l’aube les troupes ennemies se retirent. Peu après, à court de munitions, les brigadistas se replient vers Girón où ils pensent pouvoir être ravitaillés. Oliva et ses 370 hommes ont tenu en échec plus de 2000 fidelistas toute la nuit au prix de 20 tués et 50 blessés.
A 2h30, 6 B26 ont quitté le Nicaragua pour tenter une nouvelle fois de détruire l’aviation castriste mais à l’aube la couverture nuageuse les pousse à faire demi-tour.
J+1 L’étau se resserre :
Oliva fait la jonction avec San Román au petit matin. Seuls les paras sont au contact à San Blas mais on s’attend à l’arrivée des fidelistas en provenance de Playa Larga à tout instant. Oliva propose de décrocher vers la sierra del Escambray et de se reconvertir à la guérilla mais San Román s’y refuse. Pour lui, la seule option raisonnable est de s’accrocher aux plages dans l’attente d’un hypothétique ravitaillement.
Vers 11h00 Castro tente de nouveau une poussée à San Blas. San Román y repositionne en urgence le 3e bataillon et le 6e sur la route de Playa Larga. Constamment harcelés par la DAFAAR, les brigadistas attendent un soutien aérien qui ne vient pas. En fait 6 B-26 (dont certains pilotés par des Américains à l’insu de Washington) ont attaqué une grande colonne de renfort qui se dirigeait vers Girón dans l’après-midi. Plusieurs centaines de fidelistas ont été tués et blessés, mais San Román ne le sait pas.
L’après-midi se passe sans action majeure. Bien que supérieurs en nombre, les Cubains hésitent à tenter un assaut général, échaudés des déconvenues de la veille et de la nuit. A 18h00, Castro fait de nouveau donner l’artillerie sur les avant-postes. L’attaque qui suit aux alentours de San Blas est arrêtée après que 2 M41s aient été envoyés en renfort.
La moitié du ravitaillement largué dans la soirée finit dans la mer ou dans les marais. La situation en munitions est critique. En dehors de quelques coups de sondes, la nuit est relativement calme.
J+2 La fin :
A Washington, Kennedy est catastrophé de la tournure des évènements mais refuse toujours d’engager les forces américaines.
Il concède cependant le soutien de jets non marqués de la Navy pour protéger un ultime raid aérien entre 6h30 et 7h30. Sans en avoir été informés, 4 des 7 B-26 restants décollent du Nicaragua à 2h00. L’un d’eux fait demi-tour peu après suite à des ennuis de moteur.
Les 3 autres arrivent sur zone une heure avant la couverture prévue…
Deux appareils sont abattus (avec des pilotes américains), le 3e rentre à Puerto Cabezas avec 39 trous dans le fuselage. Ce sera la dernière mission de la FAL. Pendant ce temps, un C-46 est parvenu à atterrir à Girón et à décharger des munitions et du matériel radio. Il aura été le seul appareil à utiliser la piste pendant toute l’opération.
Le Blagar est prêt à ravitailler la plage mais demande l’escorte d’un destroyer faute de quoi son équipage se mutinera. La mission est annulée.
Après que le dernier B-26 ait largué ses bombes, San Román exploite la désorganisation engendrée et lance une contre-attaque à San Blas avec les paras et le 3e bataillon. L’audace paie ; le front se rompt et l’ennemi s’enfuit. Mais au bout de quelques minutes les munitions viennent à manquer et le 3e bataillon se désengage dans le désordre. Castro se dirige vers Girón sans plus d’opposition. A 11h00, il fait face aux derniers points fortifiés aux abords de la ville, renforcés par 2 M41s. A 14h00, à court de munitions, les défenseurs se retirent.
A l’ouest, vers 10h00, les T-34s partent à l’assaut. Oliva lance un barrage de mortier et les fait battre en retraite. A 14h00, une nouvelle tentative échoue de justesse. Peu après, Oliva se replie vers Girón.
En entendant les T-34s approcher de la ville depuis San Blas, San Román comprend que tout est fini. Il fait détruire son PC et l’équipement qui lui reste avant prendre la direction des marais avec une partie des ses troupes. Lorsqu’Oliva arrive en ville tout est consommé.
Le matériel est détruit ou abandonné. Certains hommes errent sans but pendant que d’autres tentent leur chance sur des embarcations de fortune. Oliva en regroupe une partie et part en direction de Cienfuegos. Lorsque la colonne est mitraillée par 2 Sea Furies et 1 T-33A toute tentative de résistance organisée s’évapore définitivement. Les hommes s’éparpillent dans les marais, c’est la fin de la campagne de la baie des cochons.
La Brigade 2506 a perdu 114 tués et plusieurs centaines de blessés. Les pertes de l’ensemble des forces cubaines sont estimées entre 2 et 5000 hommes, dont plus d’un millier de tués.
4 - Retombées
Environ150 rescapés sont récupérés par l’US Navy dans les jours qui suivent la débâcle. Les autres sont pourchassés sur l’île pendant des jours, voire des semaines pour finalement être capturés ou disparaître à jamais dans les marais. Au total 1189 hommes sont faits prisonniers, interrogés puis emprisonnés. Les négociations pour leur libération dureront près de 20 mois. Ce n’est que le 22 décembre 1962 qu’ils sont dans leur majorité libérés pour 53 millions de dollars (récoltés sur fonds privés), de la nourriture, des médicaments et du matériel agricole. Le 28 décembre, à l’Orange Bowl de Miami la Brigade se forme pour la dernière fois. Devant des milliers d’exilés Oliva remet le drapeau de la brigade à Kennedy, dans l’espoir qu’un jour il flotte sur la Havane.
L’échec du débarquement a renforcé la popularité et le pouvoir du Comandante comme jamais, ajoutant un regain nationaliste au soutien de ses réformes économiques. Dans les semaines qui suivent, outre l’arrestation et l’exécution de centaines d’infiltrés et de contestataires, Fidel Castro proclame officiellement Cuba comme un Etat socialiste ce qui accélère l’aide du bloc communiste, principalement soviétique, jusqu’à ce que la tension atteigne son paroxysme lors de la crise des missiles d’octobre 1962. Les USA décident alors une bonne fois pour toute de ne plus accorder aucune aide à la guérilla locale qui finira par être totalement éliminée en 1965.
Kennedy ne pardonnera jamais l’échec de l’invasion à la CIA. Dulles, Cabell, Bissel en feront les frais en étant poussés à la démission début 1962.
5 -Les raisons de l’échec
Nous ne retiendrons ici que les causes strictement militaires, quelles qu’aient été leurs motivations (certains auteurs comme M. Morrissey considèrent que la CIA a sciemment saboté l’opération pour pousser Kennedy à envoyer les Marines et envahir Cuba). Objectivement, la Brigade 2506 s’est remarquablement bien comportée. Bien que mise sur la défensive dès le débarquement elle a su manœuvrer au mieux sur un terrain peu propice, utiliser la concentration de ses forces aux instants critiques et rester simple dans ses plans d’actions, indirectement aidée il est vrai par le manque de moyens de communications. Sa principale faiblesse, propre à toute troupe lors de sa première expérience au combat, a été son manque de discipline de feu qui lui a fait consommer pour 3 jours de munitions en 24h.
Mais le ravitaillement tel qu’il était prévu n’incitait pas à l’économie. Si l’on remonte la chaîne des conséquences, on peut dire que la première cause de l’échec de l’opération est en fait son caractère clandestin imposé pour des raisons politiques qui a entraîné une restriction de moyens fatals :
- Usage des appareils de combat limité aux B-26
- Restriction de l’armement de combat aérien (notamment le napalm, finalement utilisé le 18 avril)
- Fort éloignement des bases départ (entre 7 et 9h entre 2 sorties)
- Interdiction d’utiliser des pilotes ou des marins américains (ce qui sera finalement fait sans autorisation dans le 1er cas, ce qui aurait sans doute pu éviter la fuite du Caribe et de l’Atlantico dans le 2e).
- Annulation des frappes le Jour J, motif d’échec le plus souvent retenu.
A cela on peut ajouter :
- Le manque de moyens de communications, empêchant la CIA de mesurer correctement la situation sur les plages, aggravé par la lourdeur de l’aller-retour de la chaîne opérationnelle jusqu’à la Maison Blanche. .
- L’échec de la manœuvre de diversion prévue le 14 avril.
- La faiblesse de l’effectif de la Brigade et son absence lors de la préparation du plan d’invasion.
- L’échec du soulèvement populaire : outre la non activation des réseaux locaux on peut noter que la baie des cochons, peu peuplée et marécageuse, était peu propice à attirer l’attention de la population locale. A partir de là, quelles étaient les probabilités de réussite de 1500 hommes face à 250000 hors de tout soutien intérieur ?

Sources
:
de Quesada, Alejandro : The Bay of Pigs, Cuba 1961, Elite 166, Osprey, Londres, 2009
English, Joe R. (Major, USMC) : The Bay of Pigs, a struggle for freedom, Marine Corps Command and Staff College, Marine Corps Development and Education Command, Quantico, 1984
Morrissey, Michael D. : The Bay of Pigs revisited, 1991
Sierra, J.A. : Invasion at Bay of Pigs