Cet article fut originellement publie dans le magazine Dernière Guerre Mondiale no. 2, mai 2012
Suite à la fin de la guerre le 8 mai 1945, une vaste entreprise de dénazification pris place en Allemagne, notamment au travers du procès de Nuremberg ou furent jugés les plus hauts dignitaires nazis survivants (1), ainsi que d’autres procès où furent jugés des complices de moindre importance (Médecins, Einsatzgruppen, etc.).
Puis tomba le rideau de fer séparant, entre autres, la RFA et la RDA (2).
Très rapidement, l’atmosphère de la guerre froide et la considération subséquente de la menace de l’Armée Rouge pris le pas sur toutes les autres et la distinction fut établie en RFA entre le régime nazi avec ses crimes (au cours de ce processus, le concept de national-socialisme se réduit pour ne plus désigner qu'une équipe dirigeante restreinte et quelques « asociaux » fanatiques), et le développement militaire tant réclamé par les Occidentaux.

Mettant à profit la volonté des Américains et des Britanniques de voir la RFA intégrer la défense militaire du bloc occidental, d'anciens dignitaires de la Wehrmacht, réunis à l'abbatiale d’Himmerod dans le massif de l'Eifel en Octobre 1950 à la demande du chancelier Konrad Adenauer, rédigent un mémoire qui soumet le réarmement de la RFA à deux conditions :
la réhabilitation des soldats de la Wehrmacht par le biais de déclarations officielles émanant des puissances alliées et du gouvernement fédéral et la libération des criminels nazis qualifiés de « pseudos criminels de guerre », qui n'auraient fait « qu'obéir aux ordres sans commettre d'actes répréhensibles au regard des vieilles lois allemandes. »
Bénéficiant du contexte de la guerre froide, la plupart des revendications allemandes visant à faire table rase du passé national-socialiste seront entendues : le Bundestag allemand vote une série de lois d'amnistie et les autorités nationales et internationales accèdent largement aux conditions imposées par le « Mémorandum de Himmerod ».
Le général Eisenhower et le chancelier allemand Adenauer multiplient en 1951 et 1952 les déclarations réhabilitant l'honneur des soldats de la Wehrmacht, et les puissances alliées prennent des mesures de grâce massives qui vident les prisons de leurs derniers criminels nazis. À partir de 1952-1953, le règlement de la question des criminels de guerre, qui avait jusqu'ici troublé les négociations internationales relatives à un accord de transition – traité signé le 26 mai 1952 entre la RFA, les États-Unis, l'Angleterre et la France qui met fin aux restrictions de la souveraineté allemande –, est relégué au second plan.
Ce climat explique les propos du chancelier Konrad Adenauer qui déclare en août 1953 à Hanovre que « les unités de la Waffen SS ont été des soldats comme les autres » (3)
La Bundeswehr est donc née avec la légende de la « Saubere Wehrmacht », la Wehrmacht propre.
(4)
Notons cependant que le Mémorandum jette également les bases du principe de l’Innere Führung : Alors que le soldat wilhelmien, et plus encore hitlérien, prêtait allégeance à l’Empereur ou au Führer et ne dépendait que de lui seul sans contrôle politique, la Bundeswehr a été édifiée en prenant le contre-pied de ce modèle : elle se veut une armée de parlement, « enfant de la démocratie » selon Theodor Heuss, ancien président allemand. La Bundeswehr s’appuie sur la Loi fondamentale de 1949, constitution actuelle de l’Allemagne, qui place au premier plan démocratie, droits de l’homme et dignité humaine, ainsi que sur le principe du primat du politique. (5)
Les effets se firent rapidement sentir en France : Une première loi d'amnistie, concernant les faits de collaboration ayant entraîné une peine de prison inférieure à quinze ans, est votée le 5 janvier 1951. Une seconde loi, très large, est votée en juillet 1953 (après cette seconde loi, moins de cent personnes restent emprisonnées). (6)

Comme Hitler l’espérait :
Dès juin 1940, Adolf Hitler tente de signer la paix avec le Royaume-Uni. Le déclenchement de Barbarossa en juin 1941 puis la déclaration de guerre aux USA fin 1941 ne font que multiplier ses efforts de paix séparée avec l’Occident. Il s’y emploiera jusqu'à son suicide le 30 avril 1945, et même un peu après via Himmler et Goering. (7)
Il fallut attendre la fin de la guerre, donc trop tard pour lui, pour que l’alliance Est-Ouest éclate enfin et permette ainsi à certains de ses ex-complices de se « recycler » en toute impunité.
(1) Voir a ce sujet Nuremberg face a l’histoire, François Delpla
(2) RFA : République Fédérale Allemande (Ouest) – RDA : République Démocratique Allemande (Est)
(3) Georges H. Stein, La Waffen S.S., Paris, Stock, 1967, p. 414
(4)
Voir a ce sujet Occupation et répression militaire allemande, 1939-1945, la politique de « maintien de l’ordre » en Europe occupée, ouvrage collectif dirigé par Gaël Eismann et Stefan Martens, Éditions Autrement, 2007. De brillants jeunes historiens allemands mettent à mal cette légende.
(5)
Delphine Deschaux-Beaume, PACTE CNRS Grenoble. 2006, page 2.
(6)
Loi n° 51-18 du 5 janvier 1951, gouvernement Auriol.
(7) Voir à ce sujet François Delpla, Hitler, Grasset, 1999 et www.delpla.org