L’univers
concentrationnaire dans le système nazi. Les camps de concentration
et d’extermination font partie intégrante du système
totalitaire nazi.
Quelles furent les causes, le fonctionnement et les conséquences
de ce phénomène concentrationnaire ?
«
L’existence des camps est un avertissement. La société
allemande, en raison à la fois de la puissance de sa structure
économique et de l’âpreté de la crise qui
l’a défaite, a connu une décomposition encore exceptionnelle
dans la conjoncture actuelle du monde. Mais il serait facile de montrer
que les traits les plus caractéristiques et de la mentalité
SS et de soubassements sociaux se retrouvent dans bien d’autres
secteurs de la société mondiale. (…) Sous une configuration
nouvelle, des effets analogues peuvent demain encore apparaître.
Il s’agit, en conséquence, d’une bataille très
précise à mener. »
David
Rousset, L’Univers concentrationnaire, août 1945.
Introduction
1 - L’univers concentrationnaire entre dans la logique du système
totalitaire nazi
1.1-
Le système totalitaire nazi
1.2 - L’idéologie nazie : le programme raciste
1.3 - Les camps ont aussi un intérêt économique
1.4 - L’intérêt stratégique des camps
1.5 - Comment a réagi la population allemande ?
2
- Le fonctionnement de l’univers concentrationnaire
2.1-
Les différents camps
2.2- La déportation
2.3- Le fonctionnement des camps
2.4- La vie matérielle et morale
2.5- Les moyens d’extermination
2.6- La fin des camps
3
- Conséquences du phénomène concentrationnaire
3.1-
Une humanité traumatisée par la découverte des
camps
3.2- Le procès de Nuremberg
3.3- Le difficile retour des survivants
Conclusion
: sommes-nous à l’abri du retour d’une telle barbarie
?
INTRODUCTION
« Arbeit macht frei », « le travail rend libre »
: le portail d’Auschwitz était surmonté de cette
inscription, monument de cynisme et de sadisme.
Auschwitz,
Bergen-Belsen, Buchenwald, Dachau, Dora, Flossenbürg, Gross-Rosen,
Mauthausen, Ravensbrück… et tant d’autres ! Triste
litanie, qui évoque des milliers et des milliers de morts, le
plus souvent anonymes, disparus sans laisser de traces, évanouis
en fumée et en cendres, victimes de la barbarie nazie. Est-il
possible d’ailleurs de dénombrer avec précision
les déportés exterminés de diverses manières
et pour des raisons différentes ? six millions de Juifs, un million
de malades mentaux, trois millions trois cent mille prisonniers de guerre
russes considérés comme étant de race inférieure,
sans compter les résistants… Le nombre total des disparus
est supérieur à dix millions.
Comment a-t-on pu en arriver à une telle horreur ?
En janvier 1933, quand Hitler est appelé au pouvoir, qui avait
pu croire que ce sous-officier apporterait avec lui tant de malheurs
? Et pourtant, il y avait Mein Kampf…L’installation du régime
totalitaire est rapide : en février 1933, l’incendie du
Reichstag permet l’élimination des communistes, fin février
s’ouvre le camp d’Oranienburg, suivi à peine un mois
plus tard par celui de Dachau. En décembre 1933, le parti nazi,
le NSPAD, devient le seul parti légal. En août 1934, après
la mort de président Hindenburg, Hitler cumule les fonctions
de chancelier et de chef de l’Etat. Toute contestation politique
est alors supprimée, le pays est soumis à un régime
de terreur policière.
Parallèlement, les premières mesures antisémites
sont prises dès 1933, qui aboutiront au génocide qui bouleversa
notre vingtième siècle.
L’univers
concentrationnaire, à la lumière des dates, apparaît
bien comme un élément-clé du nazisme.
Comment se définit le système totalitaire nazi ? Quel
«ordre nouveau » prétendait-il mettre en place ?
En quoi l’univers concentrationnaire est-il indispensable au fonctionnement
de ce régime totalitaire ? Comment analyser l’acharnement
et la cruauté dont ont fait preuve jusqu’au bout les SS
chargés de ce programme de déportation ?
Dans
une première partie de ce mémoire, nous tenterons de comprendre
les rouages de l’Etat totalitaire mis en place par Hitler, en
examinant à la fois les fondements théoriques du national-socialisme
et leur mise en pratique méthodique et systématique. Dans
notre deuxième partie, nous approfondirons l’approche du
phénomène concentrationnaire, en examinant l’organisation
de la déportation, depuis les arrestations jusqu’aux fours
crématoires... La troisième partie est consacrée
à évaluer les conséquences humaines et politiques
de l’existence des camps après la fin de la guerre. Notre
conclusion reprendra des éléments de réflexion
annoncés par la mise en exergue d’une citation de David
Rousset dans notre page titre, citation qui est un appel à la
vigilance.
Auschwitz

1
- L’univers concentrationnaire entre dans la logique du système
totalitaire nazi
1.1
- Le système totalitaire nazi
-
Un système est un ensemble de propositions données pour
constituer une doctrine cohérente du monde.
En politique, un système est un ensemble de doctrines et d'institutions
formant une théorie et une méthode pratique ; c'est comme
l'armature d'une société.
- Totalitaire se dit d'un régime dans lequel la totalité
des pouvoirs appartient à un parti unique qui ne tolère
aucune opposition.
Le
système totalitaire nazi est fondé sur une idéologie
définie dans le programme de 1920 et dans Mein Kampf
(Mon Combat) rédigé par Hitler en prison après
l'échec du putsch de 1923. Le programme repose sur les fondements
: einVolk, ein Reich, ein Führer. Le principe de la supériorité
de la race aryenne, ein Volk, exalte le nationalisme et implique une
politique raciste. L'évocation d'une Grande Allemagne annonce
une politique impérialiste : ein Reich. Un Etat fort contrôlé
par un chef unique, ein Führer, met en place une dictature.
L'Etat totalitaire requiert de chacun l'accomplissement total de son
devoir envers la nation, tâche qui supprime le caractère
privé de l'existence individuelle. Dans son action publique comme
dans le cadre de sa famille, chaque individu est responsable du destin
de la nation. Cette exigence de l'Etat totalitaire posée à
chaque citoyen représente la nouvelle essence de l'Etat.
La dictature nazie mit un an à s’établir du 28 janvier
1933, date à laquelle Hitler est nommé à la chancellerie.
La liquidation de l’opposition fut le premier objectif. Goering,
ministre de l’Intérieur en Prusse, après une perquisition
dans les locaux du parti communiste de Berlin, dévoila l’existence
d’un complot révolutionnaire communiste. Ce mensonge abusa
la population, incapable de soupçonner que les dirigeants au
pouvoir puissent la tromper. L’incendie du Reichstag, chambre
des députés de Berlin, dès le 27 février
1933, déclenché par les nazis quelques jours avant les
élections organisées pour s’assurer une majorité
nazie à la chambre des représentants, fut l’occasion
d’accréditer la thèse du complot ; les communistes
furent nombreux à être arrêtés, ainsi que
des socialistes et des libéraux hostiles au nazisme. Cet événement
servit à la promulgation du décret pour la protection
du peuple et de l’Etat, qui supprima les libertés et qui
rétablit la peine de mort. Cependant, lors des élections,
le parti nazi n’obtint pas la majorité absolue, mais seulement
44% à peine des voix, et atteignait 51% seulement avec les conservateurs.
Les quatre-vingt-un députés communistes élus furent
exclus du Reichstag, si bien qu’Hitler disposa facilement de la
majorité des deux tiers pour obtenir les pleins pouvoirs.
Le 23 mars1933, Hitler devint ainsi légalement dictateur. Il
appliqua dans les semaines qui suivirent son programme, supprimant les
organisations syndicales, et les partis politiques autres que le parti
nazi, diminuant les privilèges des Länder au profit du pouvoir
central, et les premières lois antisémites furent promulguées.
Même au sein du parti nazi, Hitler provoqua une épuration
: le 30 juin 1934, les sections paramilitaires des SA furent décimées
au cours de «la nuit des longs couteaux », et leur chef,
Roehm, dont l’agitation avait secondé l’émergence
politique d’Hitler, fut assassiné.
A la mort d’Hindenburg, le 2 août 1934, la fonction de président
fut supprimée, Hitler devint alors Führer - chef de l’Etat
allemand, et il cumula tous les pouvoirs. Les officiers et fonctionnaires
prêtèrent un serment personnel de fidélité
à leur nouveau chef. La fin de la République eut lieu
en décembre 1934, pour laisser place au IIIème Reich.
La mise en place de cet Etat totalitaire n’a pu se faire que par
l’élimination physique des opposants politiques et des
intellectuels hostiles au nazisme. Savants et intellectuels, comme Einstein
ou Thomas Mann, s’exilèrent.
Les premiers camps, appelés «camps de rééducation
», furent rapidement créés par les SA, en dehors
de toute légalité : ils servirent à l’internement
de milliers de personnes arrêtées arbitrairement. D’autres
centres de détention, officiels ceux-là, virent rapidement
le jour : Dachau, inauguré en mars 1933, Sachsenhausen en juillet
1936, Buchenwald en juillet 1937… Après la nuit des longs
couteaux (1934), les camps des SA furent démantelés :
ne restèrent plus alors que les camps officiels. Oranienburg,
créé par les SA, fut transformé en siège
de l’organisation chargée de contrôler l’administration
et la gestion des camps.
Les prisonniers politiques étaient déjà extrêmement
malmenés, mais les premières détentions étaient
prévues pour être provisoires : c’était bien
une entreprise de « rééducation » par la violence.
Sur tout le territoire, les SS, puissante formation paramilitaire, et
en particulier en leur sein, les « SS têtes-de-mort »,
furent chargés de la répression, sous la conduite d’Himmler.
La police secrète, la Gestapo, permit de mettre le pays sous
une surveillance implacable.
L’ensemble de la population fut ainsi sous contrôle, personne
n’était à l’abri d’une dénonciation
ni d’une arrestation sommaire : ce climat de terreur favorisait
l’emprise du nazisme sur les esprits. Les camps jouèrent
ainsi le rôle d’une menace permanente destinée à
étouffer toute velléité d’opposition.
En 1939, six camps peuvent être dénombrés, dont
celui de Mauthausen, construit au lendemain de l’Anschluss (annexion
de l’Autriche par le Reich le 13 mars 1938). Ils servaient à
interner les prisonniers de droit commun, et l’ensemble des opposants
au nazisme : membres des partis politiques dissous, mais aussi, tenants
des religions chrétiennes dont l’indépendance d’esprit
était en contradiction avec le totalitarisme, malgré le
Concordat négocié avec le pape en 1933, destiné
à neutraliser les catholiques ; la résistance catholique
exista, mais sous forme individuelle, tandis que les protestants s’accommodaient
plus facilement de l’état de fait : dans la perspective
luthérienne, il faut être du parti de celui qui gouverne.
Cependant, bon nombre de protestants refusèrent l’enrégimentement
dans l’Eglise nationale allemande nazie. En 1937, de son côté,
le pape Pie XI condamna enfin l’hitlérisme, entraînant
davantage de catholiques dans l’opposition. Ces opposants peuplèrent
les camps de concentration, où ils étaient parfois considérés
comme des droits communs, non comme des prisonniers politiques, ce qui
rendait leur sort plus précaire encore.
Les camps furent aussi le moyen mis en œuvre pour épurer
la nation allemande des sous-hommes, selon l’application du programme
raciste.
1.2
- L’idéologie nazie : le programme raciste
L’idéologie
nazie met en avant la supériorité de la race aryenne dont
les Allemands sont les plus purs représentants. Ainsi, le programme
d’Hitler programme la refonte de l’humanité : il
s’agit de protéger la «race des Seigneurs »
contre tout ce qui pourrait la diminuer, en particulier la présence
de « sous-hommes ». Les ennemis de cet homme nouveau que
le système prétend construire sont des nations comme l’URSS,
la Pologne ou encore la Tchécoslovaquie, des peuples comme les
Tsiganes, ou bien des êtresz que l’on estime dénaturés,
les homosexuels. Puis s’ajoutent les ennemis de l’intérieur,
les Juifs, dont le cosmopolitisme est une atteinte à l’identité
allemande radicalement affirmée.
Dans L’univers concentrationnaire, David Rousset écrit
:
« Le communiste, le socialiste, le libéral allemand, les
révolutionnaires, les résistants étrangers, sont
les figurations actives du Mal. Mais l’existence objective de
certains peuples, de certaines races : les Juifs, les Polonais, les
Russes, est l’expression statique du Mal. Il n’est pas nécessaire
à un Juif, à un Polonais, à un Russe, d’agir
contre le national-socialisme ; ils sont de naissance, par prédestination,
des hérétiques non assimilables voués au feu apocalyptique.
»
Il faut extirper les racines du mal pour faire le bonheur du peuple
allemand. L’ordre implacable de la Nature est invoqué.
Dès son arrivée au pouvoir, le 30 janvier 1933, Hitler
prend les premières mesures contre les Juifs : il s’agit
tout d’abord de définir le Juif. La religion personnelle
n’est pas le seul critère : le fait d’avoir des grands-parents
juifs est aussi discriminatoire, tout comme le fait d’avoir un
conjoint juif. Les nazis établirent tout un catalogue visant
à définir ces non-Aryens, selon leur degré de judéité
: il y avait le Juif, le demi-Juif, le Mischling ou métis…
La même année eut lieu un boycott important des commerçants
juifs et des lois furent votées pour fermer aux Juifs l’accès
à certaines professions : administration, magistrature, enseignement,
médecine, métiers de l’information et du spectacle.
Goebbels, ministre de la Culture et de la Propagande, orchestrait dans
le même temps une violente campagne antisémite, excitant
les préjugés latents de la population. Cette politique
antisémite correspondait en effet à un besoin de désigner
des boucs émissaires responsables de tous les maux économiques,
sociaux et politiques dont avait souffert l’Allemagne après
la défaite de la Première Guerre mondiale. « Beaucoup
d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de
cette idée, consciente ou inconsciente, que «l’étranger,
c’est l’ennemi ». Le plus souvent, cette conviction
sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se
manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle
ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque
le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure
d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il
y a le Lager ; c’est-à-dire le produit d’une conception
du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences
avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours,
les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps
d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.
»
Le 15 septembre 1935, lors d’un congrès du Parti nazi,
l’Etat national-socialiste proclama les lois de Nuremberg, manifestations
concrètes de cette politique de discrimination. Les Juifs perdaient
leurs droits civiques, et n’étaient plus considérés
comme citoyens allemands. Les mariages entre Juifs et Aryens, ainsi
que toutes relations sexuelles entre Juifs et Allemands étaient
interdites pour préserver l’intégrité de
la race aryenne et la pureté du sang. Par des additifs, le port
de l’étoile jaune (1941) fut imposé, ainsi qu’une
mention spéciale sur les passeports.
L’étape suivante de ce programme racial sera en 1942 l’application
de la «solution finale à la question juive» qui aboutit
à la déportation et à l’extermination de
millions de Juifs de toute l’Europe dominée par l’Allemagne.
Cette mission fut confiée à Heydrich, le chef de la Gestapo
: d’abord parqués dans des ghettos en Pologne et en URSS,
les Juifs furent progressivement et systématiquement anéantis
; on envoya en premier lieu en Pologne, dans des camps d’extermination
pour y être gazés, les enfants, les femmes, les vieillards,
toute la population qui n’était pas considérée
comme
productive ; puis, même les Juifs travaillant dans des usines
furent à leur tour liquidés.
Les
témoignages des rescapés des camps de concentration vont
tous dans le même sens : le but des nazis était de nier
l’homme dans le détenu qu’ils avaient en face d’eux
et de faire de lui un être vil, une sorte de sous-créature.
Les SS qui encadraient les déportés avaient tous les droits
à leur égard et laissaient libre cours à leur cruauté,
dans l’arbitraire le plus complet. En exergue à son livre
justement intitulé Si c’est un homme, Primo Levi, déporté
à Auschwitz en 1944, écrit le poème suivant :
Vous
qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.
Le
détenu misérable perd son humanité aux yeux de
ses tortionnaires, mais il perd aussi sa dignité humaine à
ses propres yeux : celui qui vit dans la crasse, obligé de chercher
sa nourriture dans les détritus, constamment humilié par
les coups, devient une sorte d’animal sauvage, prêt à
tout pour survivre. C’est sans doute cela aussi qui provoqua la
mauvaise conscience des survivants des camps de la mort, vivant leur
survie comme une faute : à combien de compromissions avaient-ils
dû se résoudre parfois pour ne pas mourir ? Le climat de
terreur qu’ils ont dû subir paralysait toute velléité
de résistance concertée et les plongeait rapidement dans
un état d’hébétude, sorte de mort à
soi-même, qui explique d’ailleurs l’espèce
d’amnésie de certains rescapés, allant jusqu’à
nier les horreurs qu’ils avaient pourtant bien vécues.
David Rousset décrit cette situation en employant le terme d’expiation,
dans la logique de cette idéologie raciale :
« La mort (…) n’a pas un sens complet. L’expiation
seule peut être satisfaisante, apaisante pour les Seigneurs.
Les camps de concentration sont l’étonnante et complexe
machine de l’expiation. Ceux qui doivent mourir vont à
la mort avec une lenteur calculée pour que leur déchéance
physique et morale, réalisée par degrés, les rende
enfin conscients qu’ils sont des maudits, des expressions du Mal
et non des hommes. »
Les nazis se sont ainsi transformés en techniciens de la mort.
Les chambres à gaz, dont la première fut ouverte en janvier
1942 à Birkenau, sont un sinistre exemple de cette déshumanisation
: les Juifs condamnés étaient entassés dans la
pièce, le «cyclon B » plus lourd que l’air,
tuait d’abord les enfants, les individus de petite taille, obligeant
les autres à se hisser pour pouvoir respirer, au risque d’écraser
les plus faibles pour gagner quelques centimètres et quelques
instants de survie.
Ce traitement infligé aux Juifs fut aussi systématiquement
utilisé pour les Tsiganes, autre race inférieure et considérée
comme devant être éradiquée.
1.3
- Les camps ont aussi un intérêt économique
L’arrivée
d’Hitler au pouvoir a été rendue possible par la
crise économique et par l’immense désarroi provoqué
par le chômage. Les nazis devaient apporter au peuple les solutions
promises pour résoudre les difficultés économiques.
Pour ce faire, l’Etat s’appuya sur le capitalisme et sur
les grandes firmes comme Thyssen, Krupp, I.G. Farben, etc…qui
lui avaient, avant même son accession au pouvoir, accordé
un puissant appui financier. L’Etat totalitaire assura la direction
de la vie économique et sociale et mit en place une politique
de grands travaux. A partir de 1934-1935, Hitler commença à
préparer la guerre et à réarmer l’Allemagne,
de façon d’abord clandestine, ce qui permit de relancer
l’industrie et l’embauche.
Avec la guerre et l’occupation d’une partie de l’Europe,
les camps vont fournir à l’économie allemande une
main-d’œuvre à bon compte, puisque les détenus,
considérés comme des esclaves, sont taillables et corvéables
à merci : il n’est bien sûr pas question de leur
accorder des droits sur la durée ou les conditions de leur travail
! A partir de 1941, le travail demandé change de nature : jusque-là
essentiellement consacré à les épuiser et les abrutir
systématiquement par des tâches exténuantes mais
pas forcément utiles, il se rationalise ; le 25 septembre 1941,
un décret est pris par Himmler créant dans chaque camp
une « section d’emploi de la main-d’œuvre »
; les Kommandos, camps annexes de travail, commencent à se spécialiser
dans des productions précises et se multiplient pour éviter
le temps perdu en déplacements entre le camp principal et le
lieu de travail. Prévus pour être temporaires, il arrive
qu’ils deviennent définitifs et indépendants, comme
Dora en 1944, dépendant à l’origine de Buchenwald.
La main-d’œuvre gratuite est nombreuse et se renouvelle régulièrement
, alimentée par les rafles et les arrestations ; les ouvriers
allemands libérés peuvent devenir soldats… Les camps
sont ainsi devenus lieux de production et de travail intensif, sans
limite de durée. Les nazis ont pu de cette façon concilier
leur objectif d’extermination par le travail et les intérêts
économiques du Reich. Ainsi, le camp de Neuengamme, près
de Hambourg, a fourni au moment des bombardements tuiles et briques
fabriquées par les déportés au profit de la Klinkerwerke
; mais d’autres entreprises étaient également présentes
: la Metallwerke pour des armes, la Messap pour les mécanismes
d’horlogerie des bombes etc… On estime à douze ou
quinze mille le nombre d’esclaves ainsi employés dans ce
seul camp, sans compter ceux qui travaillaient dans les quatre-vingts
kommandos associés, tous affectés à l’effort
de guerre : la rigueur des conditions d’existence y était
telle que les prisonniers n’y survivaient que peu de temps et
les kommandos les plus durs, Meppen ou Dalum, dont l’objectif
était de creuser des fossés antichars le long de la frontière
hollandaise et danoise, ont dû être dissous après
quelques semaines seulement.
Les entreprises allemandes travaillant pour l’armement ont profité
en toute connaissance de cause de cette situation, comme le montre le
film de Spielberg La Liste de Schindler : on y voit l’aubaine
que représente pour le patronat l’arrivée de cette
masse d’ouvriers sans aucune garantie, entièrement soumise
aux ordres, sous le contrôle efficace des SS. Krupp, Siemens,
Heinkel, Daimler-Benz, Messerschmidt et BMW ont ainsi bien profité
de la guerre. Les simulacres de salaires qu’ils versaient aux
camps entraient dans la cagnotte des responsables SS. Un tableau élaboré
en 1943 par la Direction centrale des camps établit à
1620 marks en neuf mois l’apport des détenus (salaires
et vols de leurs biens), contre une dépense de 191 marks pour
leur nourriture, leur « vêtement » et… le combustible
nécessaire à la crémation des cadavres ! Le bénéfice
est donc énorme pour le système concentrationnaire. L’or
récupéré sur les détenus est transformé
en lingots et mis à l’abri dans des banques en Suisse,
tandis que les réserves financières entrent dans un système
bancaire interne à l’Etat nazi.
Toutefois, dans Si c’est un homme, Primo Levi conteste l’efficacité
économique des travaux imposées aux détenus, tant
primait le souci de les exterminer par des tâches impossibles.
De plus, certains prisonniers eurent le courage de se livrer à
des actions de sabotage, qui ont ralenti la production de guerre nazie.
1.4
- L’intérêt stratégique des camps
La
répartition des camps de concentration à partir de la
guerre montre le souci qu’ont eu les nazis de quadriller les territoires
occupés par un réseau de camps, sorte de gigantesque toile
d’araignée : aux camps existant déjà en Allemagne,
à Mauthausen en Autriche, sont venus s’ajouter rapidement
Theresienstadt en Tchécoslovaquie, Auschwitz I en Pologne, Natzweiler-Struthof
en France ainsi que d’autres dans les pays baltes, dès
la mise en place de l’occupation. Les camps sont installés
dans des zones non habitées mais à proximité de
villes, et dans des régions froides, de manière à
y rendre plus pénibles encore les conditions de vie. L’Europe
nazie est une Europe de la terreur ; les camps sont les instruments
de la répression dans les pays occupés et le sort des
résistants qui y sont arrêtés, les départs
des convois, alimentaient les hypothèses les plus sinistres sur
ce qu’ils devenaient.
1.5
- Comment a réagi la population allemande ?
Il
est aujourd’hui difficile de concevoir que cet univers concentrationnaire
n’ait pas été connu par le peuple allemand à
l’époque du nazisme : si les convois qui conduisaient aux
camps pouvaient être confondus avec des trains de marchandises
lorsqu’ils traversaient la campagne allemande, comment les colonnes
de déportés utilisés dans les Kommandos, comment
la fumée entêtante des fours crématoires, comment
les mouvements de SS, les cris, les lumières des projecteurs
auraient-ils pu rester inaperçus ? Le peuple allemand fut-il
complice d’un tel crime ?
En fait, dans un système totalitaire, l’opposition intérieure
n’existe pas, puisque les opposants sont systématiquement
repérés et éliminés quand ils n’ont
pas pris le chemin de l’exil. La population, complètement
embrigadée, depuis les enfants par les mouvements de jeunesse,
ou pour les adultes par la propagande du régime que rien ne vient
contredire, n’a plus la possibilité d’exercer un
jugement personnel : ce « lavage de cerveaux » s’appuie
aussi sur la mystique du chef, le Führer, qui ne peut pas se tromper
ni tromper le pays qui lui a fait confiance. Cette illusion est soigneusement
entretenue par le ministère de la Propagande, si bien qu’une
grande partie de la population approuve la répression. De plus,
Hitler a réussi à redresser économiquement le pays,
redonnant à un peuple humilié par la défaite de
1918 une nouvelle dignité. La peur de l’agitation politique
telle qu’elle avait existé sous la République de
Weimar, l’antisémitisme plus ou moins affirmé de
la population ont fait le reste.
Des tentatives de résistance à l’intérieur
de l’Allemagne ont toutefois existé ; elles étaient
sans doute encore plus courageuses que dans les pays occupés,
car il ne s’agissait pas de s’élever contre un envahisseur,
mais contre le gouvernement de son propre pays. C’est ainsi que,
en 1942-1943, un groupe d’étudiants, dans un réseau
appelé
« la Rose blanche », autour d’un frère et d’une
sœur, les Scholl, a réussi pendant quelques mois à
orchestrer une véritable contre-propagande sous forme de tracts.
Quelques-uns de ces tracts ont pu être transmis à Londres,
auprès d’antinazis en exil, grâce à qui ils
ont été parachutés au-dessus de certaines villes
d’Allemagne. Ces étudiants, originaires de Munich, furent
malheureusement identifiés par la Gestapo, arrêtés,
et après un procès rapide, condamnés à avoir
la tête tranchée à la hache…Un autre acte
courageux de résistance est l’attentat commis par l’officier
von Stauffenberg, le 20 juillet 1944, contre la personne-même
d’Hitler : une bombe avait été placée dans
la pièce où se réunissait l’Etat-major d’Hitler
; mais un malencontreux concours de circonstances fit échouer
cet attentat, à la dernière minute. Stauffenberg paya
lui aussi de sa vie sa tentative manquée…Cet attentat fut
l’occasion d’une grande vague d’épuration dans
l’armée. On peut toutefois s’étonner de ce
que cette tentative d’attentat ait eu lieu si tardivement.
Malgré ces exemples remarquables, et bien d’autres encore
(quelques dizaines de condamnation à mort avaient été
prononcées par les tribunaux civils d’Allemagne en 1938,
contre plusieurs milliers en 1942, ce qui montre une très nette
progression d’actes d’opposition), l’ordre nouveau
incarné par Hitler convenait à un pays dont les structures
politiques et les contre-pouvoirs démocratiques avaient été
anéantis. Sans la possibilité d’organiser véritablement
une opposition, les Allemands non hitlériens hésitent
à s’engager dans une résistance dangereuse et mal
comprise par l’ensemble du pays. Hannah Arendt, dans son essai
sur le totalitarisme, permet de préciser cette analyse : il y
avait en Allemagne des sympathisants actifs du nazisme, recrutés
même parmi de nombreux hommes intellectuellement éminents,
mais aussi une immense majorité d’Allemands idéologiquement
faibles, sans conviction politique, voire indifférents, pour
qui l’existence, connue, des camps de concentration n’était
pas un problème.
Lisons ces quelques lignes de Jorge Semprun, qui, dans L’Ecriture
ou la vie, raconte la visite que les soldats américains ont obligé
les habitants de la jolie ville voisine de Weimar à faire au
camp de Buchenwald quelques jours après sa libération
: « Dans la cour du crématoire, en tous cas, un lieutenant
américain s’adressait ce jour-là à quelques
dizaines de femmes, d’adolescents des deux sexes, de vieillards
allemands de la ville de Weimar. Les femmes portaient des robes de printemps
aux couleurs vives. L’officier parlait d’une voix neutre,
implacable. Il expliquait le fonctionnement du four crématoire,
donnait les chiffres de la mortalité à Buchenwald. Il
rappelait aux civils de Weimar qu’ils avaient vécu, indifférents
ou complices, pendant plus de sept ans, sous les fumées du crématoire.
» Les « robes aux couleurs vives » sont déplacées
dans ce contexte de mort ; ce détail montre bien que pour les
habitants de Weimar, la vie continuait son cours normal et que le printemps
était plus important que ce qui se passait à quelques
kilomètres de chez eux.
Quant aux nazis, en particulier les SS ou, dans les pays occupés,
les collaborateurs, ils ont abdiqué leur liberté de penser
: un nazi ne pense pas, ne juge pas, il exécute des ordres. L’exemple
d’Eichmann, chargé des convois de déportations des
Juifs, est particulièrement probant : dans le film d’Eyal
Sivam et Rony Brauman Un Spécialiste, il est présenté
comme un fonctionnaire zélé, consternant d’obéissance
et de carriérisme, un « criminel de bureau » face
à des dossiers, pas particulièrement sadique, ni fou,
ni fanatisé. Hannah Arendt (Eichman à Jérusalem)
voit dans ce qu’elle appelle
la « banalité du mal » un mécanisme du totalitarisme
: le tort d’Eichman est d’avoir pris l’extermination
comme un
« banal » devoir d’obéissance aux ordres, lui
posant un problème logistique, non moral . Il ne s’agit
pas de s’interroger sur le bien-fondé des convois, mais
sur la manière la plus efficace de les organiser. Le collaborateur
ou le nazi sont des rouages. Comment un SS pourrait-il compâtir
au sort de ces détenus qui n’ont plus rien d’humain
? Il assassine, mais il oublie qu’il le fait, incapable de se
mettre à la place de sa victime.
L’indifférence au mal vient de ce qu’on s’habitue
à l’injustice…
Déportés libérés
à Auschwitz

2
- Le fonctionnement de l’univers concentrationnaire
2.1-
Les différents camps : camps d'extermination et camps de concentration
Les camps d'extermination servaient à une mort immédiate
par l'utilisation de la chambre à gaz. Les personnes gazées
étaient toutes les personnes inaptes aux travaux imposés
par les S.S. D'autres personnes étaient exterminées par
gaz dès leur arrivée aux camps d'extermination : malades,
enfants, personnes âgées, nourrissons.
Sur tout le territoire du Troisième Reich, ces centres d'extermination
se comptaient au nombre de sept : Riga-Jungferhof, Tréblinka,
Sobibòr, Maïdanek, Belzec, Birkenau, Chelmo et ils étaient
situés le plus à l'est de l'Allemagne hitlérienne,
c'est à dire en Pologne.
Les camps de concentration étaient l'exécution atroce
d'une idéologie raciste et la conséquence de la politique
totalitaire : les déportés, en particulier les Juifs,
les Tsiganes, étaient consciencieusement maltraités, brutalisés,
affaiblis par le manque de nourriture et de repos ; les déportés
politiques vivaient eux aussi dans un climat permanent de terreur.
Tous savaient que la mort était au bout de leurs épreuves
: épidémies de typhus et de dysenterie, élimination
par la torture, exécutions sommaires, sélections pour
la chambre à gaz ou encore expériences pseudo-médicales.
Les détenus étaient utilisés comme de la main d'œuvre
toujours renouvelable et étaient affectés à des
travaux très pénibles dans des kommandos ou camps annexe
situés à proximité du camp principal.
Tous les noms des grands camps comme Auschwitz, Dachau, Buchenwald,
Mauthausen, Natzweiller-Struthof (….) resteront gravés,
pendant longtemps dans la mémoire de beaucoup de personnes, et
souligneront la marque d'une barbarie nazie, qui peut à n'importe
quel moment se reproduire.
2.2
- La déportation
L’emploi
du terme « Déportation » est réservé
aux diverses formes que revêtirent les déplacements ou
les mises en détention par les nazis, que ce soit pour les camps
de concentration ,destinés à l’élimination
des déportés par le travail, ou pour les camps d’extermination.
Lors des lois de Nuremberg en 1935, les contraintes contre les Juifs
deviennent lourdes, il est difficile pour eux d’exercer une profession.
Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, des magasins sont saccagés,
des synagogues sont incendiées ; c’est la fameuse Nuit
de Cristal. Cette démonstration de force violente et antisémite
est organisée par Heydrich et les déportations et les
rafles commencent.
Une grande partie du peuple juif fuit les pays sous la domination nazie
ou s’installe dans des cachettes, comme la famille Frank qui choisit
en 1942 de se réfugier dans une sorte de grenier :
« Se cacher - où irions-nous nous cacher, en ville, à
la campagne, dans une maison, dans une chaumière, quand, comment,
où… ? Je ne pouvais poser ces questions qui ne faisaient
que revenir une à une. On se mit à emballer le strict
nécessaire dans nos cartables, Margot et moi. J’ai commencé
par y fourrer mes bigoudis, mes mouchoirs, mes livres de classe, mes
peignes, de vieilles lettres. J’étais hantée par
l’idée de notre cachette, et j’ai emballé
les choses les plus invraisemblables. Je ne regrette rien, je tiens
à mes souvenirs plus qu’à mes robes. »
Dans cet extrait on remarque l’angoisse d’Anne qui se pose
beaucoup de questions à l’idée de se cacher : son
affolement d’adolescente de treize ans est visible dans la manière
dont elle fait ses bagages, totalement au hasard. Le 4 août 1944,
la police, à la suite d’une dénonciation, arrête
tous les juifs cachés dans l’Annexe. Tous furent déportés,
ainsi que deux de leurs protecteurs.
Les personnes prises par les nazis vont d’abord transiter dans
des camps d’internement, dans lesquels les S.S opèrent
une sélection avant le départ vers l’inconnu. C’est
là aussi que s’organisent les convois acheminés
vers les camps de la mort dont peu personnes sont revenues. Etty Hillesum,
une jeune fille juive, fut internée dans un camp de transit,
celui de Westerbork aux pays Bas, avant d’être déportée
à son tour dans le camp de concentration d’Auschwitz, où
elle mourut de maladie peu après son arrivée.
« Notre camp n’a qu’un étage et pourtant on
y surprend une multitude d’accents aussi impressionnante que si
la tour de Babel avait été élevée parmi
nous : bavarois et groningois, saxon et frison oriental, allemand avec
un accent polonais ou russe, hollandais avec un accent allemand et vice
versa, amsterdamois et berlinois - et j’attire votre attention
sur le fait que notre établissement couvre un peu plus d’un
demi-kilomètre carré.»
Dans son témoignage, elle nous a décrit l’exemple
d’un camp de transit où des personnes d’origines
très diverses étaient regroupées sur un très
petit espace avant d’être envoyées à la mort.
Les déportés étaient entassés pour le voyage
dans des wagon à bestiaux « aménagés »
avec de la paille, un broc d’eau potable et un seau hygiénique.
Durant les convois, les détenus n’étaient pas nourris,
la faim et la soif se faisait beaucoup ressentir. Les déportés
avaient également des contraintes imposées par les S.S
: ils n’avaient pas le droit de réclamer des vivres, de
parler entre eux ou encore de chanter, sous peine de mort. Primo Levi,
qui fut déporté à Auschwitz depuis l’Italie,
nous raconte le déroulement de son voyage vers le camp.
« Le train roulait lentement, faisant de longue haltes énervantes.
A travers la lucarne, nous vîmes défiler les hauts rochers
dépouillés de la vallée de l’Adige, les noms
des dernières villes italiennes. Quand nous franchîmes
le Brenner, le deuxième jour à midi, tout le monde se
mit debout mais personne ne souffla mot. La pensée du retour
ne me quittait pas, je me torturais à imaginer ce que pourrait
être la joie surhumaine de cet autre voyage : les portes grandes
ouvertes car personne ne penserait plus à fuir, et les premiers
noms italiens… et je regardai autour de moi et me demandai combien,
parmi cette misérable poussière humaine, seraient frappés
par le destin.»
Quelques lignes plus loin, Primo Levi décrit l’arrivée
du convoi :
« Et brusquement ce fut le dénouement. La portière
s’ouvrit avec fracas ; l’obscurité retentit d’ordres
hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements
barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent
libérer une hargne séculaire. Nous découvrîmes
un large quai, éclairé par des projecteurs Un peu plus
loin, une file de camions. Puis tout se tut à nouveau. Quelqu’un
traduisit les ordres : il fallait descendre avec les bagages et les
déposer le long du train. En un instant, le quai fourmillait
d’ombres ; mais nous avions peur de rompre ce silence, et tous
s’affairaient autour des bagages, se cherchaient, s’interpellaient,
mais timidement, à mi-voix .»
Dans ces deux passages, on s’aperçoit que même pendant
les transports le climat de peur était présent. De plus
les arrivées s’effectuaient en pleine nuit, car les nazis
s’ingéniaient à impressionner les détenus
par des mises en scènes effrayantes : même si le train
arrivait de jour, on attendait la nuit pour ouvrir les portes des wagons
; l’attente interminable, la nuit, le froid souvent, les lumières
brutales, les chiens, les ordres incompréhensibles pour la plupart,
achevaient d’égarer des esprits déjà très
affaiblis par un voyage qui durait trois jours en moyenne.
2.3
- Le fonctionnement interne des camps
1- L’organisation administrative générale
Les
camps de concentration avaient une organisation administrative et politique
en forme de pyramide, c’est-à-dire que le commandement
s’effectuait à partir des personnes ayant le plus de responsabilité,
aux personnes moins importantes. On place d’abord au sommet le
S.S chef de camp, puis les SS chargés des différents domaines
et enfin les détenus de droit commun à qui on confie des
responsabilités dont ils doivent répondre devant les SS.
2- Le rôle des SS
A
la décision des haut dirigeants nazis « de la Solution
Finale au problème juif», qui fut l’extermination
systématique de ce peuple, les S.S et leur chef Himmler, s’occupèrent
de sa mise en pratique ; ils se chargèrent de la déportation
massive dans les camps et dirigèrent tout le système concentrationnaire.
Les S.S avaient la responsabilité des camps, ils les contrôlaient
à leur fantaisie car n’avaient pour ainsi dire de comptes
à rendre à personne, seulement tenus d’appliquer
les directives générales émanant d’Hitler.
Vis à vis des détenus, ils se montraient d’une cruauté
impitoyable et possédaient sur eux un pouvoir de vie ou de mort.
Les S.S traitaient les prisonniers comme du bétail. Il existait
des médecins S.S qui faisaient sur les concentrationnaires «
des expériences pseudo médicales » et ils jugeaient
également l’état des détenus, s’ils
pouvaient encore travailler ou s’ils étaient condamnés
à la chambre à gaz.
3- L’administration interne
Même
si les S.S étaient les principaux délégués
des camps, ils donnaient une partie de leurs fonctions à des
détenus de droit commun, extraits des prisons allemandes, possédant
le nom de « Kapo ». Ces kapos faisaient régner l’autorité
et la discipline, ils rendaient la vie des prisonniers impossible car
un climat de terreur planait en permanence sur le camp, en plus des
conditions difficiles.
Dans son livre L’univers concentrationnaire (collection. Pluriel,
édition de Minuit), David Rousset, nous explique le rôle
du kapo : « Un Kapo est un responsable d’un groupe déjà
nombreux de travailleurs. Il doit assurer la discipline et le rendement.
Il est comptable devant son supérieur et les S.S. Il a affaire
aux Meisters, aux ingénieurs civils et aux Feldwebel qui inspectent
les chantiers. Les civils et les militaires en principe n’ont
rien à voir avec les détenus et pour les ordres et pour
les sanctions doivent passer par le Kapo. La réalisation effective
de ces règlements dépend de l’autorité de
fait du Kapo. Les Kapos sont exemptés de tout travail manuel.
Le Kapo de l’Arbeitsstatistik dispose d’une puissance considérable.
A bien des égard supérieure à celle d’un
ministre de l’Intérieur démographique, ou même
d’un haut fonctionnaire d’un état dictatorial. Pratiquement,
il tient en main la vie ou la mort des détenus. C’est lui
qui décide de l’utilisation des Kommandos et entérine
ou non les listes de transports.
Il lui suffit de désigner un homme pour un kommando dur, soit
en raison de la nature du travail, soit parce que le Kapo ou les Posten
sont particulièrement féroces, pour que la mort soit inévitable
à une échéance plus ou moins lointaine. En principe,
il casse et nomme les Kapos. Toutefois, ces opérations sont plus
délicates et doivent être menées parallèlement
au jeu des intrigues auprès des S.S.
La désignation des Kapos pour le transport relève des
intrigues intérieures. La fraction au pouvoir peut avoir intérêt
à des représentants pour contrôler les kommandos
; elle peut, au contraire, vouloir de débarrasser d’adversaires
en les envoyant au loin. Mais, pour réaliser son jeu, elle doit
faire le siège des S.S. »
Dans ce passage, on remarque que tous les ordres passaient par l’intermédiaire
du kapo, qui servait en quelque sorte de maillon entre les déportés
et les S.S. La personnalité de ce kapo jouait un rôle essentiel
dans les conditions de vie des détenus.
Les détenus politiques arrivaient de temps à autre à
prendre la place des détenus de droit commun et à obtenir
quelques responsabilités pour la satisfaction de leurs compatriotes.
La désignation du kapo était un enjeu important et les
détenus pouvaient de temps à autre manœuvrer pour
faire destituer un kapo malfaisant. Malheureusement, le contraire était
plus courant, et les kapos sympathiques ne restaient pas longtemps en
place.
4- Les appels
Sur
l’Appelplatz, les personnes désignées pour les différents
komandos de travail subissaient de longs appels le matin et le soir.
José Bellec, Maurice Brau, Albert Chambon, Jacques Moalic, anciens
prisonniers à Buchenwald racontent un appel : « Le soir,
quand les kommandos rentraient du travail, épuisés et
affamés, il venaient s’aligner dans un ordre immuable sur
la place d’appel, sous la direction des chefs de block (Blockältester).
L’appel pouvait durer deux heures, trois heures, souvent plus,
suivant le caprice du S.S et quel que soit le temps qu’il faisait.
Parfois, l’un de nous s’écroulait, mais sa dépouille
devait rester là jusqu'à la fin de l’appel, car,
vivant ou mort, chacun était et demeurait un « Stück
».
Cet extrait nous révèle la dureté d’un appel
interminable, mais ce qu’il ne dit pas c’est que tous les
appels se passaient dans le silence absolu, sous peine de représailles
des commandants S.S.
2.4 - La vie matérielle et morale
Dès
leur arrivée au camp, les détenus étaient tout
de suite placés dans des blocks, dans lesquels s’effectuaient
une séance de désinfection la plus totale. M. Laidet,
ancien déporté au camp de Mauthausen, nous raconte son
expérience :
« Cette désinfection se déroulait dans une salle
située sous la baraque, et un homme en blouse blanche, un pseudo
médecin nous examinait sous tous les angles, mais en réalité
il regardait les prothèses dentaires que les déportés
possédaient. Nous fûmes soumis à un traitement :
nous étions tondus au rasoir, car tout était récupéré
; puis nous étions enduits d’une résine sur le corps,
qui permettait d’enlever les parasites accumulés pendant
le voyage vers le camp ; et pour terminer, nous prîmes une douche
dont l’eau changeait constamment de température. Les S.S
nous donnèrent ensuite un uniforme rayé et des claquettes,
des chaussures aux semelles de bois et notre matricule qui nous servait
de nouvelle identité.
Nous n’étions pas de suite mis dans les blocks avec les
autres déportés de longue date, mais dans un block de
«quarantaine ». Ce lieu était formé de 400
mètres carré de barbelés où les S.S entraient
un nombre de 700 personnes. Dans la chambre du block qui était
de 160 mètres, 350 personnes furent entassées, rangées
«tête bêche » et il était interdit de
bouger et de se lever, sinon les S.S nous frappaient, il se passait
régulièrement des contrôles anti-poux, à
tout moment de la journée et de la nuit. »
Ce témoignage nous montre qu’à leur arrivée
au camp, les détenus étaient transformés en matricules
: ils perdaient leur identité et devenaient le numéro
qui était tatoué sur leur avant-bras.
Après «les quarantaines», les détenus étaient
conduits dans le camp où les S.S leur désignaient leur
block définitif, qui était numéroté pour
que les déportés ne se perdent pas.
Dans les baraques, des lits superposés de plusieurs étage
occupaient la pièce, cette salle était le lieu où
les prisonniers allaient dormir tout le temps ils seraient au camp.
Ces dortoirs n’étaient pas très grands et le nombre
de lits n’était pas proportionnel au nombre de concentrationnaires,
les déportés dormaient avec une ou deux personnes en plus
sur chaque lit, tout dépendait du nombre de prisonniers.
Les détenus étaient sous-alimentés, le matin ils
recevaient un bout de pain et un peu de café, à midi,
une assiette de soupe, et le soir, seulement un autre morceau de pain.
Par ce régime alimentaire, les déportés s’épuisaient
très vite et beaucoup mouraient. La préoccupation première
était la faim et un système d’échange se
mit en place pour permettre de se procurer davantage de nourriture.
M. Laidet nous décrit ce qu’il avait pour se nourrir :
« Nos repas étaient composés d’une soupe à
la betterave et les S.S y rajoutaient des feuilles de betteraves imprégnées
d’acide, ce qui était désagréable, on en
avait un litre ; ensuite nous avions du pain avec de la margarine. Nous
étions souvent malades, car leur soupe nous donnait des diarrhées,
il arrivait parfois que nos camarades d’infortune en mourussent.
»
Dans le camp il existait différentes catégories de détenus,
on pouvait les reconnaître par un triangle qui figurait sur leur
uniforme ; la nationalité y figurait également, une lettre
en majuscule était inscrite dans un triangle de fond rouge, si
le triangle était tout simplement rouge, il s’agissait
d’un prisonnier allemand. Si le triangle était bleu, c’était
pour désigner les apatrides, les triangles verts pour les droits
communs, les triangles violets pour les sectateurs de la Bible, les
triangles marron pour les tsiganes, les triangles noirs pour les asociaux,
les triangles roses pour les homosexuels, l’étoile jaune
de David pour les juifs, et l’étoile à moitié
jaune et à moitié rouge pour les juifs résistants.
Certains détenus avaient une cible dans le dos et les S.S s’amusaient
à les abattre sans raison, d’autres avaient également
dans le dos deux grandes lettres « N.N » Nacht und Nebel
(nuit et brouillard), ce qui voulait dire que c’étaient
des déportés très dangereux au yeux des nazis et
ils devaient disparaître sans laisser de trace comme la nuit et
le brouillard.
Tous les camps possédaient une infirmerie, le Revier, où
s’entassaient par grand nombre les malades. Jacques Songy, ancien
détenu à Dachau nous en donne un exemple : « Le
Revier, l’infirmerie, à Dachau, mériterait une étude
particulière, la situation à partir de novembre-décembre
1944 devint totalement surréaliste et presque incontrôlable.
Au fur et à mesure des restrictions de nourriture, de l’accroissement
du nombre des « transports » épuisés, squelettiques,
qui échouaient là, nus, sans force, incapables de lever
une cuillère à la bouche, le Revier se remplissait, débordait
vers les blocks de quarantaine.
Avec le typhus en plus, qui faisait des ravages, on était arrivé
au block 17 où les rescapés essayaient de s’accrocher
à la vie et où circulait la communication.
Le dévouement des médecins français et hollandais,
des étudiants en médecine, des infirmiers de toutes nationalités
devait donner la mesure de l’esprit de solidarité qui put
régner. 4000 malades attendaient…
En dépit des ordres des médecin S.S, des substitutions
permirent de sauver des camarades inscrits pour des transports, des
rations supplémentaires furent distribuées ainsi que de
rares médicaments.
Ailleurs, de miraculeux colis de la Croix-Rouge sauvèrent des
Français. Des colis stockés à Dachau étaient
en fait destinés à l’ensemble des camps. En raison
du désordres des transports, ils ne furent pas acheminés.
Malgré tous ces efforts d’humanité, les morts ne
cessèrent d’encombrer des blocks. Les four crématoires
brûlaient jour et nuit et des fosses gigantesques étaient
ouvertes, où des milliers de corps furent jetés pêle-mêle.
»
Dans ce témoignage, on voit le travail des médecins faisant
tout leur possible pour sauver les détenus de l’épidémie,
on remarque également que même dans le Revier, la solidarité
était également présente, mais ce qui n’est
pas évoqué, c’est que l’hygiène n’était
pas respectée.
Dans les camps de concentration, les fausses nouvelles et les rumeurs,
apportées de bouche à oreille, se répandaient à
une rapidité extraordinaire. Il s’ensuivait selon les informations
des périodes de vive excitation qui faisait renaître un
espoir ou dans le cas contraire un abattement profond. Ces changements
soudains du moral provenaient du fait que les détenus n’avaient
que des occasions fugitives pour communiquer vraiment entre eux.
Lors d’une faute parfois volontaire commise par les concentrationnaires,
ils étaient automatiquement punis : les S.S employaient plusieurs
techniques plus terribles les unes que les autres comme par exemple,
une exécution par la chambre à gaz d’un certain
nombre de détenus, la fusillade de quelques prisonniers, ou la
pendaison qui était la manière la plus fréquente.
Ces punitions étaient souvent injustes, elles visaient en plus
des personnes fautives, des déportés innocents. Les S.S
pratiquaient ces actions punitives jusqu'à ce qu’ils aient
contenté leur cruauté et estimé que l’exemple
permettrait de restaurer la discipline dans le camp. Jaqueline Fleury
et Marie-Suzanne Binetruy, anciennes déportées de Ravensbrück,
le plus grand camp de concentration de femmes sur le territoire du IIIème
Reich, nous expliquent le fonctionnement des punitions :
« Le système des punitions était analogue à
ce qui existait dans les camps des hommes :
- privation de nourriture ;
- station debout pendant des heures (souvent pour des blocks entiers)
;
- bastonnades ;
- cachot dans le bunker (prison) ;
- le Strafblock (block disciplinaire), la sanction la plus redoutée
peut-être, car la vie y étaient particulièrement
épouvantable : dans cette baraque isolée, la promiscuité
était redoutable, la nourriture encore réduite pour un
travail épuisant.
Certaines détenues ont été fusillées, surtout
des polonaises, en 1942.
Puis les exécutions se firent par balle dans la nuque et par
pendaison. Polonaises, Russes, Allemandes, Françaises et Anglaises
en furent victimes, qu’il s’agisse de l’exécution
d’une condamnation à mort par le tribunal ou d’une
punition intérieure au camp (surtout pour sabotage dans les usines).
Dans cet extrait, on remarque que les S.S appliquaient le même
traitement pour la discipline, ils ne tenaient pas compte des personnes,
que ce soient des femmes ou des hommes, pour eux cela leur étaient
égal tant qu’ils avaient accompli leurs odieuses tâches
de tortionnaires.
Dans
certains camps, une résistance interne, entre les déportés
réussit tout de même à se mettre en place.
Dans l’impossible oubli : les déportations dans les camps
nazis, ouvrage édité par la F.N.D.I.R.P., un exemple de
résistance au camp de Sachsenhausen nous est donné :
« A Sachsenhausen, devant l’ampleur de la lutte menée
par les résistants de toutes nationalités, la direction
du camp avait fait appel à un commando spécial de la Gestopo.
Le 27 mars 1944, un résistant allemand qui écoutait des
informations sur un poste fabriqué clandestinement, est arrêté.
On découvre en même temps des tracts incitant au sabotage
les ouvriers civils de l’usine Heinkel. Une commission spéciale
des services de sécurité du Reich est immédiatement
dépêchée sue place. Des fouilles sont organisées,
et le 22 août, à la suite d’une rafle, 80 Allemands,
Polonais, Français, et Soviétiques sont conduits à
la prison où se trouvent déjà 85 détenus.
Ils seront tous questionnés, battus, torturés pendant
des semaines sans qu’ils ne puissent parvenir à la tête
de l’organisation internationale de le Résistance. Finalement,
27 d’entre eux, 24 Allemands et 3 Français seront exécutés."
Dans cet extrait, on remarque que les déportés faisaient
tout leur possible pour réunir le plus de personnes, par des
moyens de propagande comme l’utilisation de tracts incitant au
sabotage et que même sous la torture, ils ne parlaient pas.
Partout où les détenus travaillaient pour la production
de guerre, des sabotages de toutes sortes eurent lieu.
En sabotant les installations allemandes, les déportés
faisaient preuve d’un grand courage, sachant qu’ils mettaient
en danger leur vie pour accomplir de tels actes. Dans l’impossible
oubli : les déportations dans les camps nazis, un sabotage de
fusées d’armement dans le camp de Dora est évoqué
:
« L’exemple de Dora, le souterrain où l’on
fabriquait les armes secrètes d’Hitler, les fusées
V1 et V2 est, à cet égard, particulièrement démonstratif.
Les autorités militaires alliées ont pu établir
avec certitude que beaucoup d’engins furent sabotés et
qu’en tout état de cause, leur production fut ralentie
au point de mettre en échec les plans nazis de contre-attaque
sur l’Angleterre en 1944-1945. Sur 9300 engins lancés,
un quart seulement atteignirent leur but, les autres retombèrent
après leur départ ou se perdirent avant d’arriver
par la suite de «défaut technique ». Cette activité
de sabotage était dirigée par un état-major clandestin
et coûta d’énorme perte aux déportés.
»
Ce paragraphe montre que les actions de sabotage ont été
fort nuisibles pour les nazis, et qu’elles ralentissaient la production
allemande d’armement.
Les réseaux de résistance interne cherchaient à
établir des contacts avec les résistants de l’extérieur
et dans plusieurs cas, ils réussirent, ce qui est une véritable
prouesse. Dans certains camps, ils purent obtenir un poste radio fabriqué
clandestinement. Par ce procédé, l’ensemble des
prisonniers pouvait savoir tout ce qui se passait de la progression
de ce conflit mondial, la situation de l’Allemagne, la plus défavorable
à la fin de la guerre, ce qui remonta grandement le moral des
déportés, et fit renaître un espoir de libération
donnant de l’efficacité à l’action des comités
clandestins.
Dans les camps, les évasions étaient très rares,
mais cependant des détenus réussissaient ces actes relevant
de l’exploit. Dans la plupart des cas, les évadés
les plus faibles ne restaient pas longtemps en liberté car ils
s’épuisaient et tombaient de fatigue, la majorité
était reprise. Les concentrationnaires ayant pu mener à
bien ces actions étaient assez forts, et ils retrouvaient les
maquis de la Résistance, poursuivant leur combat pour la liberté.
Dans l’appendice ajouté en 1976 à son témoignage
Si c’est un homme, Primo Levi explique combien ces tentatives
de fuite étaient difficile car les détenus, physiquement
très éprouvés, ne passaient pas inaperçus
avec leurs uniforme rayés et leurs sabots, sans argent, ne parlant
pas généralement pas la langue locale. De plus ces évasions
étaient très cher payées : «celui qui se
faisait prendre étaient pendu publiquement sur la place de l’Appel,
souvent après d’atroces tortures ; lorsqu’une évasion
était découverte, les amis de l’évadé
étaient considérés comme ses complices et condamnés
à mourir de faim dans les cellules de la prison ; tous les hommes
de sa baraque devaient restaient debout pendant vingt-quatre heures
et parfois les parents du « coupable »étaient arrêtés
et déportés. »
Cet extrait nous montre que les conséquences d’une tentative
d’évasion vouée à l’échec étaient
particulièrement horribles, qu’on considérait que
l’évadé ne méritait pas de vivre après
son acte et même ces proches finissaient dans ces camps. Les mêmes
représailles étaient faites après une évasion
réussie.
Dans les camps, l’entraide des concentrationnaires formait parfois
une solidarité réelle ; par exemple, pour les enfants
qui se trouvaient au camp de Ravensbrück, les détenues avaient
fabriqué des poupées au moyen de morceaux de bois recouverts
de misérables bouts de tissu, des gants en caoutchouc étaient
volés au médecin S.S pour confectionner des tétines.
C’est par ces actions que beaucoup de personnes ont réussi
à survivre à cet enfer.
Plusieurs camps importants et leurs kommandos extérieurs connurent
des révoltes, ce furent des insurrections spectaculaires mais
aussi souvent tragiques. Ces premières manifestations se passèrent
dans les camps d’extermination comme dans celui de Treblinka II.
Dans ces centres des mise à mort, des explosions touchèrent
les chambres à gaz et les fours crématoires. Grâce
à son organisation clandestine, le camp de Buchenwald , où
beaucoup de « politiques » habitués aux actions secrètes
étaient internés, put se libérer avant l’arrivée
des troupes alliées. Dans ces camps, la résistance était
active et témoignait d’une volonté de lutte que
la mort imminente n’entama jamais.
Si beaucoup de détenus sont parvenus à échapper
à la mort, c’était grâce aux nouvelles pleines
d’espoir qui circulaient dans les camps à la fin de la
guerre, mais aussi aux mouvements d’organisation clandestine et
à la solidarité qui unissait les déportés
les uns aux autres. Comme le montre si bien le grand écrivain
Hemingway, cité dans l’Impossible Oubli :
« L’homme ne doit jamais s’avouer vaincu. Un homme,
ça peut être détruit, mais pas vaincu. »
2.5
- Les moyens d'extermination
En 1942, lors de la conférence de Wannsee, les dirigeants nazis
mettent au point la "solution finale" devant régler
définitivement le problème juif. L'extermination des Juifs
se fera par la chambre à gaz : une sélection des prisonniers
ne pouvant pas travailler est systématiquement effectuée
à l'arrivée de chaque convoi. Les déportés
sont regroupés sur le quai, les S.S. forment deux groupes de
personnes, à droite, les personnes en bonne santé qui
seront par la suite conduites dans les baraquements du camp, et à
gauche se tiennent les malades, les enfants, les vieillards qui iront
directement à la chambre à gaz après avoir été
soigneusement fouillés et dépouillés de tout effet
personnel.
Les sélections ont aussi lieu à tout moment dans le camp.
Primo Levi, ancien déporté témoigne de l'horreur
de ce
moment : le Blockältester a distribué une fiche d'identité,
il donne l'ordre de se déshabiller complètement, et de
ne garder que ses chaussures jusqu'à l'arrivée des S.S
chargés de la sélection.
« Le Bolckältester a fermé la porte de communication
entre le Tagesraum et le dortoir et a ouvert les deux qui donnent sur
l'extérieur, celle du Tagesraum et celle du dortoir. C'est là,
entre les deux portes, que se tient l'arbitre de notre destin, en la
personne d'un sous-officier des S.S. A sa droite, il a le Blockältester,
à sa gauche le fourrier de la baraque. Chacun de nous sort nu
du Tagesraum dans le froid d'octobre, franchit au pas de course sous
les yeux des trois hommes les quelques pas qui séparent les deux
portes, remet sa fiche au S.S et entre par la porte du dortoir. Le S.S,
pendant la fraction de seconde qui s'écoule entre un passage
et l'autre, décide du sort de chacun en nous jetant un coup d'œil
de face et de dos, et passe la fiche à l'homme de droite ou à
celui de gauche : ce qui signifie pour chacun de nous la vie ou la mort.
Une baraque de deux cent hommes est « faite » en trois ou
quatre minutes, et un camp entier de douze mille hommes en un après-midi.
»
On voit par ce texte que les déportés à bout de
force doivent quand même faire illusion et essayer de montrer
leur résistance. Les plus faibles seront conduits vers les horribles
chambres à gaz. L'installation des chambres à gaz étaient
camouflée par un aménagement en salles de douches, ce
qui permettait de faire croire que les déportés allaient
juste à la désinfection ; mais en réalité,
à travers de petits orifices, les S.S faisaient circuler le Zyklon
B, approvisionné en quantité industrielle par une filiale
de l'entreprise I.G Farben. Les nazis, avant d'ouvrir les portes des
chambres à gaz, attendaient que les cris des victimes cessent,
alors les ouvriers soumis aux tâches les plus pénibles,
les sonderkommandos, évacuaient ces lieux de mort pour ensuite
incinérer les cadavres dans des fours crématoires.
Dotés d'une longue cheminée, les fours crématoires
fonctionnaient tout le temps, les S.S y faisaient brûler les corps
des personnes gazées, pour ne laisser aucune trace de leur massacre
et empêcher qu'à la libération, on ne découvre
l'exacte vérité de ces camps. Les sonderkommandos, s'ils
survivaient à ce cauchemar, étaient eux aussi régulièrement
expédiés par la chambres à gaz.
Dans ces camps de la mort, il existait d'autres moyens d'extermination,
comme par exemple les expériences pseudo-médicales testées
sur les déportés. Les médecins S.S utilisaient
des méthodes variées pour pratiquer leurs horreurs : castration,
stérilisation, inoculation de maladies, création de plaies
infectées, mutilation d'un membre, injection de maladies, brûlures
par application de phosphore … Ces expériences étaient
directement pratiquées sur les détenus pour savoir s'ils
résisteraient à ce traitement. C’étaient
les crimes les plus odieux que pratiquaient les médecin S.S,
ils se servaient des déportés comme des « cobayes
». José Bellec, Maurice Braun, Albert Chambon, Jacques
Moalic, tous d'anciens déportés de Buchenwald décrivent
un exemple d'expérience où les déportés
étaient dans des blocs particuliers.
Mais il y avait encore pire : les blocks 50 et surtout 46 devant lesquels
chacun tremblait quand on s'en approchait ou quand on devait passer
devant. Le professeur Balachowsky, membre de l'Institut et chef des
laboratoires de l'Institut Pasteur, qui y fut affecté comme biologiste,
a longuement rapporté, notamment devant le tribunal de Nuremberg,
comment de malheureux déportés, choisis et désignés
d'office, servaient de cobayes à des expériences pseudo-médicales.
On leur inoculait en particulier le typhus exanthématique ou
bien on essayait sur eux des brûlures au phosphore atrocement
douloureuses. De toute façon, les rescapés de ces séances
de vivisection ne devaient pas survivre : ils étaient systématiquement
assassinés par piqûre de phénol intracardiaque.
Dans ce témoignage, on remarque que le simple fait de passer
devant les blocks destinés aux expériences faisait frémir
les détenus. Il n’y avait presque aucun survivants, et
si les victimes survivaient, les médecins S.S s’arrangeaient
pour les faire disparaître ou encore de les tuer. Des déportés
ont survécu à ces atroces expériences et grâce
à la solidarité des détenus, ils ont pu être
cachés jusqu’à la libération. Les S.S faisaient
aussi des trafics de « cobayes » humains pour des entreprises
privées comme le prouvent ces extraits leur correspondance :
« Nous vous serions reconnaissants, Monsieur, de bien vouloir
mettre à notre disposition un certain nombre de femmes en vue
d’expériences que nous avons l’intention d’effectuer
avec un nouveau narcotique … »
«Nous accusons réception de votre réponse. Le prix
de 200 marks pour une femme nous paraît néanmoins exagéré.
Nous offrons 170 marks par tête. Si vous êtes d’accord,
nous viendrons les chercher. Nous avons besoin de 150 femmes environ…
»
« Nous avons reçu l’envoi de 150 femmes. Bien qu’elles
soient en état de dépérissement, nous considérons
qu’elles conviennent. Nous vous informerions du coût des
expériences …»
« Les expériences sont faites, toutes les personnes sont
mortes. Nous nous adresserons prochainement à vous pour un nouvel
envoi. »
Dans ces fragments de lettres, on remarque que les S.S étaient
vraiment sans pitié avec ces pauvres femmes, on constate aussi
que les détenues se négociaient comme si on vendait des
animaux lors d’un marché.
Dans les camps, les épidémies étaient assez fréquentes,
typhus, dysenterie …, elles ont fait disparaître une grande
partie de la population ; il s’ajoutait à cela la sous-alimentation,
les tortures pour les personnes qui étaient dans les prisons,
la fatigue et les brutalités supportées chaque jours par
les déportés, à chaque mouvement de faiblesse de
leur part. S’ils ne pouvaient plus suivre la cadence rythmée
par les S.S, ils étaient abattus froidement.
La survie des déportés étaient assez exceptionnelle.
Le suicide d’Himmler, organisateur du génocide, avant son
jugement au procès de Nuremberg, permet de supposer qu’encore
aujourd’hui, les barbaries nazies n’ont pas toutes été
découvertes.
2.6
- La fin des camps
Lorsqu’en
1944, l’avancée des alliés, américains à
l’ouest, soviétiques à l’est, devint véritablement
menaçante, ce ne fut pas, et loin de là, la fin du cauchemar
pour les détenus : ceux qui ont alors survécu ont fait
preuve d’un grand courage, et de beaucoup de ressources intérieures
: en effet, deux cas se sont alors présentés. Les nazis
ont procédé, le plus qu’ils ont pu, à l’évacuation
des camps, l’objectif étant de ne pas laisser de témoignage
compromettant derrière eux et de mener à son terme leur
politique d’extermination, même dans l’urgence de
la débâcle.
De deux choses l’une : ou les prisonniers étaient suffisamment
valides pour quitter le camp avec les SS, ou ils étaient trop
faibles ; les malades contagieux des infirmeries furent ainsi abandonnés
sur place, à une mort qui paraissait certaine. Primo Levi, dans
Si c’est un homme, s’est trouvé dans ce cas : le
chapitre intitulé « histoire de dix jours » raconte
les prouesses qu’il a fallu réaliser pour ne pas mourir
de faim et de froid après le départ des SS : dix jours,
comme dix siècles au regard des souffrances endurées avant
que les Russes n’entrent dans le camp, celui de Monowitz, près
d’Auschwitz, en Haute-Silésie. Primo Levi raconte comment,
après bien des difficultés, avec un autre détenu
il a mis la main sur une réserve de pommes de terre :«
En dépit des pommes de terre, nous étions tous dans un
état d’extrême faiblesse : dans le camp, aucun malade
ne guérissait, et plus d’un au contraire attrapait une
pneumonie ou la diarrhée ; ceux qui n’étaient pas
en état de bouger, ou qui n’en avaient pas l’énergie,
restaient étendus sur leurs couchettes, engourdis et rigides
de froid, et quand ils mouraient, personne ne s’en apercevait.
Les autres étaient tous effroyablement affaiblis : après
des mois et des années de Lager, ce ne sont pas des pommes de
terre qui peuvent rendre des forces à un homme . »
L’expérience d’Elie Wiesel, relatée dans La
Nuit , est celle du départ à marches forcées. Hospitalisé
au moment de l’évacuation du camp (celui de Buna, près
d’Auschwitz), il aurait eu la possibilité de rester ; mais
les bruits les plus sinistres, celui en particulier d’une exécution
à bout portant, l’a déterminé à se
lever malgré son pied opéré, et à rejoindre
son père pour quitter le camp avec les SS. Plusieurs jours durant,
dans le vent glacial et la neige, sans nourriture, les détenus
ont dû avancer, courir même, avec très peu de temps
de repos ; ces haltes dans le froid se sont d’ailleurs révélées
mortelles pour ceux qui se sont laissé gagner par l’assoupissement.
Elie Wiesel veillait sur son père, son père sur lui, et
c’est ce qui leur a permis d’atteindre le camp de Gleiwitz,
d’où ils furent embarqués dans des trains de marchandises
pour dix jours d’un voyage infernal vers Buchenwald. Ce camp se
libéra le 10 avril sous l’action de la résistance
intérieure, au moment où les SS avaient décidé
son évacuation, bloc après bloc, avant de le faire sauter
:
« A dix heures du matin, les S .S. se dispersèrent à
travers le camp, et se mirent à rabattre les dernières
victimes vers la place d’appel.
Le mouvement de résistance décida alors d’entrer
en action. Des hommes armés surgirent tout à coup de partout.
Rafales. Eclatements de grenades. Nous, les enfants, nous restions aplatis
par terre dans le bloc. La bataille ne dura pas longtemps. Vers midi,
tout était redevenu calme. Les S.S. avaient fui et les résistants
avaient pris la direction du camp.
Vers six heures de l’après-midi, le premier char américain
se présenta aux portes de Buchenwald. »
De nombreux détenus sont morts encore après la libération
de leur camp ; ils étaient moribonds au moment de l’arrivée
des secours et on n’a rien pu faire pour eux.
Enfants libérés à
Auschwitz

3
- Conséquences du phénomène concentrationnaire
3.1-
Une humanité traumatisée par la découverte des
camps
Au
printemps 1945, les premières libérations commencèrent
et les pays alliés découvrirent les monstrueuses abominations
commises par les nazis dans l’enfer des centaines de camps où
moururent des millions de détenus. Jorge Semprun, ancien déporté
au camp de Buchenwald, nous raconte la découverte des fours crématoires
par des jeunes femmes de la Mission France, qui les ont confondus avec
les cuisines du camp, en regardant leurs cheminées.
« Nous sommes montés au rez-de-chaussée, et je leur
ai montré les fours. Elles n’avaient plus rien à
dire. Plus de rires, plus de conversations, plus de bruits de volière
: du silence. Assez lourd, assez épais pour trahir leur présence,
derrière moi. Elles me suivaient comme une masse de silence angoissé,
soudain. Je sentais le poids de leur silence dans mon dos.
Je leur ai montré la rangée de fours, les cadavres à
moitié calcinés qui étaient restés dans
les fours. Je leur parlais à peine. Je leur nommais simplement
les choses, sans commentaire. Il fallait qu’elles voient, qu’elles
essaient d’imaginer. Ensuite, je les avais fait sortir du crématoire,
sur la cour intérieure entourée d’une haute palissade.
Là, je n’avais plus rien dit, plus rien du tout. Je les
avais laissées voir. Il y avait au milieu de la cour, un entassement
de cadavres qui atteignait bien trois mètres de hauteur. Un entassement
de squelettes jaunis, tordus, aux regards d’épouvante.
»
Dans cet extrait, on remarque que les jeunes filles demeurent muettes
en voyant les horreurs des crématoires, on note aussi que les
travaux exécutés par les nazis n’ont pas été
terminés, puisqu’il restait encore des monticules de corps
entassés les uns sur les autres.
L’existence
des camps de concentration était pourtant connue puisque les
Alliés bombardaient les usines des kommandos. Ils ont donc survolé
les camps. S’attendaient-ils à de telles horreurs : chambre
à gaz, fours crématoire, détenus faméliques,
humiliations ?
Dès juin 1942, une grande partie de la population était
pourtant au courant de ce qui se passait dans les camps de concentration
: les victimes savaient, comme Etty Hillesum détenue en Hollande
dans le camp d’internement de Westerbork en témoigne dans
son journal, à la date du 29 juin 1942 : «Aux dernières
nouvelles, tous les Juifs de Hollande vont être déportés
en Pologne, en transitant par la Drenthe. La radio anglaise a révélé
que depuis avril de l’année dernière, sept cent
mille Juifs ont été tués en Allemagne et dans les
territoires occupés. » ; les hauts fonctionnaires savaient,
Marcel Stourdze, torturé par Klaus Barbie, déporté
à Auschwitz, président des Déportés et Internés
Juifs, donne un autre exemple :
« À Lyon en 1942, deux hommes sont venus de Pologne pour
nous expliquer ce qui se passait. Nous écoutions Radio-Londres.
Nous savions. Nous savions déjà depuis la Nuit de Cristal…Tous
les hauts fonctionnaires dès juin 1942, fin 1942, début
1943 savaient. On parlait des camps d’extermination à Radio-Londres
qu’ils écoutaient. Ils étaient au courant des chambres
à gaz et des fours crématoires. La responsabilité
des hauts fonctionnaires qui ont accepté, qui ont contribué,
qui avaient toutes les listes des juifs et qui les communiquer au S.S…
» ; la B.B.C et la presse clandestine, les personnes «justes
» selon la terminologie d’Israël, et même les
Alliés connaissaient leur existence et ce qui se passait à
l’intérieur ; après la guerre des spécialistes
ont retrouvé dans les archives une lettre entre Roosevelt et
Churchill où le nom d’Auschwitz figurait avec une faute
d’orthographe. Elie nous raconte son entretien avec Goldmann,
le représentant américain du Congrès juif mondial
:
« Pourquoi le lobby juif américain n’a-t-il pas œuvré
davantage, avec de plus de courage et d’abnégation, pour
sauver le judaïsme européen ? » D’abord il essaya
de me persuader que, en Amérique, on ne savait pas ce qui se
passait là-bas, dans les pays occupés par les nazis. Ensuite
admit que «yadanu ve-shataknu » : nous savions et nous nous
sommes tus. Mais… Mais quoi ? Il invoqua des circonstances atténuantes.
Jusqu’en 1941, la communauté juive américaine craignait
l’antisémitisme. Et il aurait été dangereux
de s’opposer au président Franklin D. Roosevelt. Et les
juifs n’avaient pas le pouvoir qu’ils possèdent -
ou que l’on croit qu’ils possèdent - depuis quelques
années. Et puis Roosevelt avait le don de convaincre ses visiteurs
juifs qu’il était le meilleur avocat et protecteur de leur
peuple. »
Dans ce paragraphe, Elie Wiesel dit que les Juifs américains
avaient tenté d’obtenir une réaction du gouvernement
américain, mais sans résultat.
La question que l’on se pose toujours : pourquoi n’ont-ils
rien fait pour éviter un tel désastre, alors qu’il
aurait juste fallu bombarder les voies de chemin de fer qui conduisaient
à ces camps de la mort ? Une explication a été
donnée : la préoccupation première des troupes
alliées était de gagner la guerre ; s’occuper des
idées fanatiques d’Hitler était une cause moins
urgente.
Malgré tout, au moment de la libération des camps, l’indignation
fut générale dans le monde : pour éviter qu’une
idéologie aussi pernicieuse que cette conception nazie de la
supériorité d’une race sur les autres ne voie de
nouveau le jour, les nations proclamèrent en 1948 la Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme prônant l’égale
dignité de tous les hommes de la terre.
Mais
quelles furent les réactions des Allemands eux-mêmes après
la guerre ? A en croire Primo Levi, elles furent mitigées. Il
raconte dans Les naufragés et les rescapés quelles furent
les réactions de certains lecteurs de son premier livre, «
Si c’est un homme »; ce livre fut traduit en plusieurs langues
: en italien, en français, en allemand … et après
sa parution, son auteur reçut des lettres de personnes allemandes,
au cours des années 1961-1964, c’est-à-dire dans
la période de la crise où le « mur de la honte »
fut construit partageant, Berlin en deux parties. L’exemple le
plus significatif de ces réactions est sans doute celle d’un
médecin : « Pour nous, Allemands, qui portons un lourd
fardeau de notre passé, et (Dieu le sait!)de notre avenir, votre
livre est plus qu’un récit émouvant : il nous aide
à nous orienter, et je vous en remercie. Je ne puis rien dire
à notre décharge, et je ne crois pas que la faute (cette
faute-là !) s’éteigne facilement (…) Bien
que je m’efforce de me détacher de l’esprit mauvais
de ce passé, je demeure toujours un membre de ce peuple que j’aime,
et qui, au cours des siècle, a donné naissance dans une
égale mesure à des œuvre notamment pacifiques et
à d’autres, grosses d’un danger diabolique. Au point
de convergence de tous les temps de notre histoire, j’ai conscience
de me trouver impliqué dans la grandeur et la faute de mon peuple.
C’est pourquoi je suis devant vous comme un complice de ceux qui
ont fait violence à votre destin et à celui de votre peuple.
»
Dans cette réaction, on peut constater que même les Allemands
ont conscience qu’ils ont un passé difficile, et même
si le livre de Primo Levi les a aidés à mesurer l’étendue
des crimes de leur pays, ils en rejettent la faute sur une force
« diabolique » ; sans refuser l’idée de leur
culpabilité, ils l’atténuent ainsi ; de plus, c’étaient
les Allemands de bonne volonté, pas tout à fait représentatifs,
qui avaient lu Primo Levi. Les autres se dédouanaient en parlant
d’obéissance aux ordres.
3.2
Le procès de Nuremberg
Le 13 novembre 1942, se tint à Londres une conférence
des pays en guerre contre l’Allemagne, au cours de laquelle une
décision fut prise : après la guerre tous les coupables
ou responsables devraient être recherchés, remis à
la justice et jugés, puis les peines prononcées seraient
exécutées. Au cours des Conférences Internationales
de Moscou et de San Francisco, la question des châtiments des
criminels de guerre fut également débattue. Le 8 Août
1945, un accord fut signé entre les Alliés et dix-neuf
autres pays pour l’institution d’un tribunal militaire international
qui devrait siéger à Nuremberg pour son premier procès.
Le texte suivant illustre, au cours du procès, les différentes
réactions des nazis devant les films montrant leurs crimes :
« Schacht ne veut pas voir de film et proteste quand je lui demande
de le regarder. Il se détourne, croise les bras, regarde la galerie.
La projection commence, Frank hoche la tête, quand le film est
authentifié et présenté. Fritsch, qui n’avait
encore vu aucune partie de la bande, est déjà pâle
et frappé de stupeur quand viennent les scènes montrant
les prisonniers brûlés vifs dans une grange. Keitel s’essuie
le front, enlève ses écouteurs. Hess regarde fixement
l'écran, ayant l’air d’un vampire. von Neurath penche
la tête, il ne regarde pas. Frick se couvre les yeux de ses mains,
il a l’air d’être à l’agonie, il secoue
la tête… Ribbentropp ferme les yeux, se détourne.
Frank avale sa salive, cligne des yeux essayant de refouler ses larmes…
Goering s’appuie à la balustrade, ne regardant pas la plupart
du temps, l’air découragé…Frank reste immobile.
Reader regarde sans bouger… » On remarque que ses dirigeants
nazis n’arrivent pas à accepter les horreurs qu’ils
ont causées, beaucoup détournent leur regard du film de
Nuremberg.
Le procès jugea trois catégories de crimes de guerre qui
concernent la violation des territoires occupés par les nazis
en vue de l’agrandissement du IIIème Reich et les mauvais
traitements infligés à la population civile et aux prisonniers
de guerre. Ensuite les crimes contre la paix qui relèvent des
violations diplomatiques. Et pour terminer, les crimes contre l’humanité
qui décimèrent une grand partie des Juifs, Tziganes, Slaves,
et tous les opposants au régime totalitaire.
On compte vingt-deux grands criminels de guerres qui furent jugés
au cours du procès, mais les plus impliqués dans ce conflit
qui tourna à la catastrophe s’étaient suicidés
: Hitler, Himmler, Goebbels.
Le procès dura un peu moins d’un an, du 14 novembre 1945
au 1er octobre 1946. Les hauts dirigeants nazis du Cabinet du Reich,
qui durant ces années avaient organisé l’extermination
de dizaine de millions d’êtres humains, plaidèrent
innocents, comme leurs complices.
En plus des dirigeants politiques du III ème Reich, furent jugés
les organismes qui avaient été créés comme
les Jeunesses Hitlériennes, le Haut Commandement de la Wehrmacht,
la Gestapo, les S.S et les grands industriels.
Parmi les vingt-deux coupables, douze furent condamnés à
mort : Goering, Von Ribbentropp, Keitel, Jold, Frick, Seyss-Inquart,
Kaltenbruner, Franck, Saukel, Steicher et Bormann par contumace ; trois
à la prison à vie : Hess, Funk, Raeder ; quatre à
la prison à temps : Speer pour vingt ans, von Schirbrach pour
vingt ans, von Neurath pour quinze ans, Doenitz pour dix ans ; trois
acquittés : Fritsch,, von Papen, Schacht.
Ce tribunal de guerre fut un premier pas vers le châtiment des
crimes contre l’humanité. On a pu lui reprocher de ne pas
être neutre, puisque c’était un tribunal de vainqueurs,
qui jugeaient des vaincus. Cependant, ce tribunal créa un précédent
: même si la formule idéale pour un véritable tribunal
international n’a pas encore été trouvée,
l’idée que, tôt ou tard, des dictateurs ou des criminels
de guerres pourront répondre de leurs crimes, a fait son chemin.
3.3- La reconstruction de la vie des survivants
À
la libération des camps, les déportés n’ont
pas toujours parlé de ce qu’ils ont subi et vécu
à leur famille quand ils sont rentrés chez eux. De plus,
beaucoup d’anciens détenus qui avaient recommencé
à vivre normalement, se suicidèrent, ne supportant de
vivre avec un passé traumatisant.
D’autres, dès leur retour dans leur famille, ont tout raconté,
comme Primo Levi, détenu à Monowitz. Dès qu’il
est rentré à Turin, il eut la chance d’être
accueilli par sa famille et il raconta sa vie au camp de concentration.
Pour lui, écrire fut un soulagement, c’était comme
s’il se libérait d’un lourd fardeau. Dans les mois
qui suivirent, il se lança dans la rédaction d’un
premier livre sur son expérience de concentrationnaire à
Auschwitz-Monowitz, qui s’intitula Si c’est un homme et
parut en 1947. Son expérience de concentrationnaire fit de lui
un écrivain à part entière, à côté
de son activité, prévue avant sa détention, de
chimiste. Pourtant, Primo Levi se suicida longtemps après cette
tragédie, le 11 avril 1987, en sautant de la cage d’escalier
de son immeuble, il avait 68 ans. Jorge Semprun, dans L’écriture
ou la vie rapporte sa réaction en apprenant la terrible nouvelle,
qui le ramenait à la conscience de sa propre mort : «Quoi
qu’il en soit, le 11 avril 1987, la mort avait rattrapé
Primo Levi.
Dès octobre 1945, pourtant, après la longue odyssée
de son retour d’Auschwitz qu’il raconte dans La trêve,
il avait commencé à écrire son premier livre, Se
questo è un uomo. Il l’avait fait dans la hâte, la
fièvre, une sorte d’allégresse. (…)
Primo Levi a parlé à plusieurs reprises de ses sentiments
de cette époque, des joies sévères de l’écriture.
Il s’est senti alors revenir à la vie, littéralement,
grâce à elle. (…)
Quoi qu’il en soit, le 11 avril 1987, la mort avait rattrapé
Primo Levi.
Pourquoi, quarante ans après, ses souvenirs avaient-ils cessé
d’être une richesse ? Pourquoi avait-il perdu la paix que
l’écriture semblait lui avoir rendue ? Qu’était-il
advenu dans sa mémoire, quel cataclysme, ce samedi-là
? Pourquoi lui était-il soudain devenu impossible d’assumer
l’atrocité de ses souvenirs ? »
Et Semprun conclut à un retour de l’angoisse, comme aux
premiers jours de la libération, comme si la vie hors du camp
n’était qu’une illusion…C’est un sentiment
que connurent beaucoup d’anciens détenus : la vie désormais
comme un fardeau trop lourd à porter.
Plusieurs
détenus n’ont pas parlé, il se produisait comme
une sorte d’amnésie. M. Laidet , lui, contrairement à
Primo Levi, n’a rien dit : « Quand je suis rentré
chez moi, je n’ai pas parlé. Il était impossible
de me faire raconter ce que j’avais vu et vécu, je faisais
un blocage. De temps en temps, je sortais quelques mots, des bouts de
phrases. Dans le plus grand secret, des personnes de ma famille et mes
amis ont fait un cahier de ces fragments de phrases. En 1995, lors de
l’anniversaire de la libération du camp de Mauthausen,
où j’avais été déporté, ils
m’ont donné ce cahier. Je fus très touché
par ce geste et je leur ai raconté mon histoire. »
Dans ce témoignage, on remarque qu’il n’est pas du
tout facile de dire ce que l’on a vécu, et que les proches
de M. Laidet ont construit un document formé de mots et de morceaux
de phrases, pour essayer de savoir son histoire.
Jorge Semprun, déporté au camp de Buchenwald, a libéré
son esprit en écrivant L’écriture ou la vie où
il relate ses jours à Buchenwald : après la libération,
il a reconstruit sa vie, mais il a toujours fait des cauchemars sur
son passé. Lui aussi a tenté de se suicider, peu de temps
après son retour à la liberté, en sautant d’un
train qui le conduisait en Italie :
« J’étais tombé d’un train, en réalité.
D’un train de banlieue, même, assez poussif : ça
n’avait rien de bien aventureux, rien d’exaltant. Mais étais-je
tombé de ce train banlieusard, bondé, banal, ou bien m’étais-je
volontairement jeté sur la voie ? Les avis divergeaient, moi-même
je n’en avais pas de définitif. Une jeune femme, après
l’accident, avait prétendu, que je m’étais
jeté par la portière ouverte. Le train était bondé,
j’étais sur le bord de la plate-forme, entre les deux compartiments
du wagon. Il faisait très chaud à la fin de cette journée
de mois d’août, le veille d’Hiroshima. La portière
était restée ouverte, il y avait même des voyageurs
sur le marchepied. C’était fréquent, sinon habituel,
à cette époque de transports insuffisants. La jeune femme,
quoi qu’il en soit, était respectueuse, peut-être
à l’excès, de la liberté d’autrui.
De la mienne, dans ce cas. Elle avait pensé que je voulais me
suicider, a-t-elle déclaré ensuite, elle s’est écartée
pour me faciliter la tâche. Elle m’a vu me précipiter
dans le vide. »
Dans ce témoignage, on constate que sa tentative de suicide se
solde par un échec qui est qualifié d’accident :
Semprun lui-même ne sait pas très bien si cette chute est
volontaire ou non, vu l’état d’hébétude
qui était le sien à ce moment-là. Toujours est-il
que l’idée de la mort l’a accompagné durablement,
comme Primo Levi.
Le
retour à une vie «normale » fut encore plus difficile
pour les nombreux Juifs qui, comme Elie Wiesel, avaient, dans la déportation,
tout perdu : leur famille, leurs biens, leur patrie. Originaire de Sighet,
une petite ville des Carpates, il est accueilli en France, bien qu’il
ne parle pas le français. Il va dans plusieurs centres d’hébergement,
sans véritablement être maître de son sort : ce temps
correspond à de précaires années de formation qui
lui permettent d’avoir une carte de journaliste. Dans ses Mémoires,
il raconte le sort difficile des «personnes déplacées
», comme lui le fut : il cite dans le passage suivant des extraits
d’un article paru sur la question dans le New York Times du 29
septembre 1945 :
« Le président Truman a ordonné au général
Eisenhower de corriger les conditions choquantes dans lesquelles vivent
les rescapés juifs en Allemagne et en Autriche, en dehors de
la zone soviétique.
Le rapport déclare que les Juifs déplacés restent
enfermés dans des camps entourés de barbelés, ou
les conditions sanitaires sont généralement déplorables
et la nourriture insuffisante, car les autorités militaires ont
d’autres préoccupations.
Certains Juifs déplacés sont malades, manquent de soins
et de médicament ; nombreux sont ceux qui doivent encore porter
leurs anciens vêtements de prisonnier ou, humiliation, des uniformes
de SS allemands.
[…] Les Juifs peuvent se rendre compte que les Allemands, surtout
dans les villages, sont mieux nourris, mieux vêtus et mieux logés
qu’eux…
La situation actuelle est telle, note encore M.Harrison, que nous semblons
traiter les juifs comme les nazis les traitaient, sauf que nous ne les
exterminons pas. Ils se trouvent en grand nombre dans des camps de concentration
gardés par nos troupes au milieu des SS. On peut se demander
si le peuple allemand, voyant tout cela, n’est pas amené
à supposer que nous suivons ou du moins que nous acceptons la
politique nazie. » Ce paragraphe est effrayant : on remarque que
les conditions dans les camps pour «les personnes déplacées
» ne sont guère meilleures que celles des camps de concentration.
E plus, le regroupement des familles dispersées fut très
difficile, quasi impossible. Parmi les juifs qui n’avaient plus
de foyer, beaucoup émigrèrent vers Israël et contribuèrent
à la fondation de ce nouvel état.
Ces diverses situations montrent combien il fut difficile pour tous
les anciens déportés de ce refaire une vie après
leur séjour dans les camps.
CONCLUSION
Pourquoi
ce devoir de mémoire ?
Sommes-nous à l'abri d'un retour d'une barbarie analogue ?
Malheureusement, non. Celui qui ne connaît pas l'histoire est
appelé à en perpétuer les erreurs. Or, dans un
article du Nouvel Observateur n°1839, du 3 février 2000 (page
84), un sondage Sofres - Le Nouvel Observateur donne des résultats
alarmants : "13% des jeunes français (entre 14 et 18 ans)
savent que l'Holocauste signifie l'extermination des juifs, contre 25%
des jeunes Allemands !" On apprend dans cet article que seulement
55% des adolescents allemands et 49% des Français connaissent
les noms d'Auschwitz, Dachau, Treblinka. En France, les chiffres différent
selon qu'il s'agit d'élèves de l'enseignement général
(66%) ou de l'enseignement technique ou professionnel (38% seulement).
Ces chiffres sont très inquiétants. De plus, seulement
un jeune sur deux en moyenne sait que d'autres populations, comme les
Tsiganes ou les homosexuels, ont été victimes des persécutions
nazies. Le retour des vieux démons xénophobes ou intolérants
est donc toujours à redouter.
Or, le phénomène révisionniste, qui consiste à
nier l'Holocauste et l'existence des chambres à gaz, n'est pas
perçu comme passible des tribunaux, au nom de la liberté
de penser, pour 43% des jeunes Français et 61% des jeunes Allemands.
Pourtant, chez nous le négationnisme prend un tour offensif,
comme en témoigne le documentaire Milice, film noir, coproduit
l’année dernière par Canal+ et diffusé dans
certaines salles de cinéma en-dehors des grands circuits de distribution.
Ce film, retraçant la collaboration sous Vichy, est aussi une
dénonciation des propos tenus par d’anciens miliciens visiblement
prêts à s’enrôler derrière des bannières
analogues à celle de la sinistre Milice : Léon Gauthier,
aujourd’hui proche de Jean-Marie Le Pen qu’il a soutenu
financièrement au moment de la fondation de son parti, nie la
réalité de l’extermination ; il soutient que le
camp du Struthof n’avait rien d’horrible et qu’on
y était aussi bien que dans un camp de vacances ; il avait même
des douches modernes, comme dans un hôtel trois-étoiles,
et une infirmerie : or, au Struthof, 200 prisonniers moururent à
la suite d’expériences médicales… S’agit-il
de la part d’hommes de ce genre de bêtise ou de mauvaise
foi ?
Et de plus, en ce début d'année 2000, l'extrême-droite
arrive au pouvoir au pays de l'Anschluss. Le responsable du parti, Jörg
Haider, recrute ses partisans, non seulement chez certains nostalgiques
du nazisme, mais aussi dans les classes sociales menacées par
l'évolution de l'économie mondiale : ouvriers, employés
sans qualification. On retrouve là un terreau humain fragile,
désorienté, qui avait fait autrefois les beaux jours d'Hitler,
dans la mesure où la conscience politique de classe peu à
peu disparaît au profit de l'individualisme, du chacun pour soi.
Que le parti socialiste autrichien, le SPÖ, soit en perte de vitesse,
en est un indicateur objectif. Or, à ceux-là, Haider,
par ses discours populistes, propose un espoir et des boucs émissaires.
Le constat sur lequel il s'appuie, l'augmentation de la criminalité,
les menaces écologiques, la perte des repères traditionnels,
est mis en relation avec l'arrivée des étrangers d'Europe
de l'Est ou du tiers monde, et toutes les difficultés d'intégration
que cela comporte. L'Europe est remise en question, comme représentant
une menace pour la nation qui craint la bureaucratie centralisatrice
et la mise en cause de l'identité autrichienne. Ce qui est proposé
est donc une politique de repli du pays sur soi et la lutte contre l'immigration.
Le FPÖ de Haider discrédite les partis traditionnels, jugés
incapables quand ils ne sont pas corrompus, et remet en cause le principe
d'égalité des individus : à ce titre, il met en
danger la démocratie, au profit d'un système présidentiel
fort, car Haider se présente comme un homme providentiel. (source
: Nouvel Observateur n° 2228)
Un rapprochement avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler est possible,
même s'il faut se méfier de tout amalgame simplificateur.
Dans son livre Le système totalitaire (Points-Politique, Seuil),
Hannah Arendt affirme que le totalitarisme hitlérien n'a pu exister
qu'avec l'adhésion des "masses", c'est-à-dire
de tous les Allemands idéologiquement faibles, sans convictions
politiques, voire même indifférents. C'est peut-être
aussi la caractéristique des électeurs de Haider, dont
le vote est protestaire et qui recherchent non le débat démocratique,
mais un système autoritaire, facteur d'ordre.
Si
une menace existe avec la montée de l’extrême-droite
dans les pays démocratiques, les récents événements
de Tchétchénie apparaissent des plus alarmants, même
s’ils sont pour l’instant moins médiatisés
: des médecins appartenant à une ONG ont révélé
l’existence de camps russes destinés aux Tchétchènes
; le témoignage oral d’un jeune qui y a séjourné
est atroce : manque de nourriture, sévices corporels et même
viols sont le lot commun. La notion de crime de guerre est malheureusement
d’actualité en de nombreux endroits du globe : l’exemple
de la guerre au Kosovo et des luttes entre chrétiens et musulmans
est pour nous d’autant plus grave qu’il touche une région
d’Europe, mais des génocides ont eu lieu en Afrique (Rwanda),
en Indonésie…
Tant qu’il existera dans le monde des régimes totalitaires,
qui ne peuvent rester en place que par la terreur, la mise au pas de
toute opposition, les camps d’internement, le phénomène
concentrationnaire n’aura pas disparu : le régime cubain,
le régime chinois sont de ceux-là. Mais le cas de Pinochet,
dont le jugement est demandé bien des années après
la fin de la dictature militaire dont il était le chef au Chili,
semble montrer que, tôt ou tard, ces crimes seront examinés
par un tribunal. Puisse une justice internationale être organisée
un jour !
Bibliographie
Pour rédiger
ce mémoire nous avons consulté des ouvrages généraux
sur l’histoire du nazisme, ou spécialisés sue les
camps. Nous avons lu aussi de nombreux témoignages de déportés,
devenus écrivains reconnus ou restés anonymes.
1
- Ouvrages historiques et essais
-
Encyclopédie Microsoft Encarta 98
- L ' impossible oubli : la déportation dans les camps nazis,
édité par la FNDIRP
- Leçons de ténèbres : Résistants et déportés,
Plon, F.N.D.I.R./U.N.A.D.I.F.
- Le système totalitaire, Hannah Arendt, Politique
- Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt, folio histoire
- Le procès Papon, Jean-Jacques Gandini, Librio Inédit
- Le monde contemporain, collection d’histoire Louis Girard, Bordas
2
- Témoignages
-
Une vie bouleversée, Etty Hillesum, Point Seuil
- La Nuit, Elie Wiesel, Minuit
- Tous les Fleuves vont à la mer, Mémoires, Elie Wiesel,
Seuil
- L’Ecriture ou la vie, Jorge Semprun, nrf, Gallimard
- Si c’est un homme, Primo Levi, Pocket
- Les naufragés et les rescapés, Quarante ans après
Auschwitz, Primo Levi, « arcades », Gallimard
- Journal, Anne Frank, Le Livre de poche