Falaise, l'antichambre du kessel
Par Prosper Vandenbroucke

Le Sturmbahnführer Max Wünsche

 

La bataille dans Falaise, du 16 au 18 août 1944

Le mardi 6 juin 1944, peu après minuit, les Falaisiens qui se couchaient tôt, surtout depuis le couvre-feu, furent réveillés par un grondement lointain et ininterrompu qui venait du nord, de Caen, de la côte. Bombardement ? Tir de navires de guerre ou riposte des batteries côtières ? Le vacarme se prolongeant, on se rendit à l’évidence : c’était le débarquement des alliés anglo-américains sur la côte normande.
Pourtant il a fallu attendre près de deux mois et demi pour voir enfin arriver les premiers soldats alliés !


Le 16 août 1944, à l'aube, le front Nord de la poche de Falaise se divisait en deux parties : la partie Est, de Jort à Falaise en y comprenant la ville elle même, et la partie ouest, de Noron - l'Abbaye à l'Orne, au niveau de Pont d'Ouilly. La partie Est du front, la plus importante pour le déroulement de la fermeture de la poche de Falaise, était, depuis deux jours, le siège des terribles combats de l'opération « Tractable », déclenchée le 14 août par le IIème Corps d'Armée Canadien du Général G.G. Simonds, sous les ordres du Général de la Première Armée Canadienne, le Général H.D.G. Crerar, exécutant la manoeuvre de Montgomery. Cette offensive avait pour but d'occuper – enfin - la ville de Falaise, but de « Monty »  depuis le début de l'opération « Totalize », déclenchée le 7 août 1944 à la sortie de Caen. Il s’agissait aussi de s'ouvrir la route de Trun pour aller fermer la poche qui allait se former à Chambois, où les attendaient les Américains du XVe Corps d'Armée du Général Haislip.

L'on dénombrait, de l'est à l'ouest :
- la 1ère Division Blindée polonaise du Général Maczek, lancée sur Jort dont elle avait passé les ponts la veille au soir.
- la 4ème Division Blindée canadienne du Général G. Kitching, de Sassy à la côte 159 à l'ouest d'Épaney.
- la 3ème Division d'Infanterie canadienne, qui sera commandée à partir du 18 août par le Général D.C. Spry, d'Épaney à la route de Caen - Soulangy - Falaise.
- la 2ème d'Infanterie canadienne du Général C. Foulkes, venant d'Ussy et de Villers- Canivet, vers la Jalousie (de Saint-Pierre-Canivet), se dirigeant sur Falaise.

Plus à l’ouest, de Noron à Pont-d'Ouilly, les unités du XIIème Corps d'Armée du Général N.M. Ritchie ( IIème Armée britannique du Général C. Dempsey) , repoussaient les troupes allemandes.
L’on comptait :
- entre Noron et l'ouest de Martigny, la 53rd Welsh Division du Général R. K. Ross, suivie de la 15ème Division écossaise.
- entre Martigny et l'ouest de Tréprel, la 4th Armoured Brigade britannique du Général R.M.P. Carver.
- et la 59th ID « Staffordshire » du Général L.O. Lyne, qui allait franchir l'Orne à Pont-d'Ouilly, et attaquer direction sud-est.

Face au front du 21ème Groupe d'Armées Britannique du Général Montgomery, qui était constitué en partie par l'ensemble des troupes énumérés ci-dessus, les troupes allemandes du Général Feldmarschall von Kluge retraitaient avec une mission purement retardatrice.
Entre l'Orne et Noron, le Général Erich Straube commandait le LXXIVème Korps qui comprenait les restes très éprouvés, et réduits à de faibles effectifs, amenuisés encore par les désertions :
- de la 271ème Division d'Infanterie de la Wehrmacht du Général Paul Danhauser;
- de la 277èmeDivision d'Infanterie du Général Helmuth Huffmann;
- de la 276ème Division d'Infanterie du Général Kurt Badinski;
- et de la 326ème Division d'Infanterie, qui venait de passer sous le commandement du colonel Kaschner.

Toutes ces unités étaient à traction hippomobile. La mission du LXXIVème Korps était capitale : il devait, en effet, maintenir la branche nord de la pince qui se refermait sur la VIIème Armée du Général S.S. Paul Hausser, et sur la Vème Armée Blindée du Général S.S. Sepp Dietrich, jusqu'à. ce que les troupes allemandes, en retraite vers l'est, aient franchi l'Orne puis la route Argentan-Falaise. Dans la ville de Falaise, et à l'est jusqu'à Jort, le front était tenu par les restes de la 12ème S.S. Panzer « Hitlerjugend » de Kurt Meyer.
Cette division, constituée en 1943, était composée de cadres venant de la 1ère S.S. Panzer ayant fait la guerre sur le front de l'Est, et de jeunes volontaires de la « Hitlerjugend » âgés de 17 à 19 ans. Les officiers étaient aussi très jeunes : 3% seulement avaient plus de 25 ans. Son chef, le 6 juin, était le Général Fritz Witt, mais depuis sa mort au combat, il avait été remplacé par le Colonel commandant le SS Grenadiere Regiment 25 , Kurt Meyer, âgé de 32 ans. Excellent tacticien, vivant avec ses soldats, il devait se révéler un remarquable meneur d'hommes. Comptant le 6 juin 20.000 hommes, la 12ème S.S. Panzer ne comprenait plus, le 16 août à l'aube, que 700 hommes et officiers, auxquels s'étaient joints une trentaine d'hommes de la 89ème Division d'Infanterie du Général Conrad Oskar Heinrichs, et de la 85ème Division d'Infanterie du Général Chil, quasi-anéanties dans la plaine de Caen - Falaise.

Prise de guerre fièrement exhibée par deux troopers Canadiens du Queen’s Own Cameron Highlanders dans lescarrières de Hautmesnil (ANC)

La mission confiée à la 12ème S.S. Panzer était, elle aussi, capitale : éviter la fermeture de la poche de Falaise par une percée alliée entre Falaise et Jort.
Ayant à défendre un front très étendu avec des effectifs très faibles, le Général S.S. Kurt Meyer et son chef d'état- major, le Colonel S.S. Hubert Meyer, placèrent leurs troupes en « points d'appui » aux endroits qui paraissaient les plus importants à défendre.
L'attaque la plus dangereuse étant située à l'est de son front, Kurt Meyer plaça le poste de commandement de son état-major, c'est-à-dire sa voiture de commandement, aux « Quatre-Barrières », à Damblainville.
A côté d'elle, se trouvait, bien camouflée des regards de l'aviation, la voiture radio du responsable des transmissions, le Commandant S.S. Pandel. Devant Jort, à demi occupé par les Polonais, il plaça les restes de son Groupe de reconnaissance divisionnaire sous les ordres du lieutenant S.S. Hauck, et, voulant à tout prix empêcher une percée sur Couliboeuf dans la journée, il plaça à la sortie nord du Grand-Couliboeuf trois batteries anti-chars de 88 sous les ordres du lieutenant S.S. Hartwig. Dans Perrières, le Général Kurt Meyer plaça un point d'appui sous les ordres du Colonel S.S. Wadmüller, muni de plusieurs canons anti-chars. Devant Épaney, et surtout devant la « cote 159» située au nord de la route l'Attache - Jort, à l'est d'Aubigny, et au nord de Versainville, point fort du dispositif défensif qu'il avait imaginé, il plaça le Lieutenant-Colonel S.S. Krause, auquel il affecta 500 hommes, un groupe de batteries lance-fusées appelées par les Allemands « Nebelwerfer » et par les Russes « orgues de Staline », et un groupe de canons anti-chars de 88 sous les ordres du Commandant S.S. Fendt. Enfin, à l'Attache, le Lieutenant-Colonel S.S. Krause, responsable du secteur, avait organisé un point d'appui secondaire composé d'un canon anti-char et d'un groupe d'armes automatiques, qui commandait l'entrée nord de Falaise par la route de Caen - Aubigny et par la route de Thury-Harcourt - Villers-Canivet.

Au sud de Villy et La Hoguette, le Commandant S.S. Bartling, du 12ème Régiment d'Artillerie Waffen S.S., avait placé son 3ème groupe de canons de moyen calibre en orientant leur tir directement vers le nord. Il n'avait pas reçu de ravitaillement en obus depuis le 13 août, mais le 15 au soir, il venait de découvrir, par hasard, au sud de Falaise, dans les bois de Saint-André, un petit dépôt d'obus qui pouvaient être utilisés par certaines de ses pièces, ce qui améliora sa puissance de feu. Pour compléter le dispositif étagé en profondeur, selon sa doctrine constante, le Colonel S.S. Hubert Meyer, chef d'état-major de la 12ème Panzer S.S., plaça en réserve à Vaton un groupe de chars sous les ordres du Commandant S.S.
Prinz, de la 2ème Section du Régiment de chars, tandis que les chars « Tigres», restants du Schwere Pz Abteilung 502, étaient placés à Versainville sous les ordres du Lieutenant Colonel S.S. Max Wünsche.

Et Falaise ?

Le Général S.S. Kurt Meyer, estimant peu importante la défense de la ville, se contenta d'y laisser 60 grenadiers Waffen S.S. avec des armes automatiques et un canon anti-chars, et leur fixa pour mission de tirailler dans les ruines pour ralentir, le plus longtemps possible, l'installation de l'infanterie canadienne dans la ville. Kurt Meyer, excellent tacticien, avait parfaitement vu dans le jeu de son adversaire, le Général Montgomery.
Pour ce dernier, depuis le 14 août, la manoeuvre consistait à faire porter le poids de son armée, non pas directement sur Falaise, mais plus à l'est : la ville pour les Canadiens, n'était plus, en effet, l'objectif essentiel. L'état-major de l'Armée canadienne confiera, au soir du 15 août, le soin de l'occuper à la 2ème Division d'Infanterie canadienne du Général Foulkes qui désignera à 9 heures du matin, le 16 août, la 6ème Brigade d'Infanterie canadienne pour s'assurer des ruines de la cité. Cette brigade, commandée par le Général H. A. Young, avait subi des pertes sensibles lors des combats de Clair-Tison et de la Cressonnière du 11 au 14 août.  Elle était composée, le 16 août à l'aube, des 558 hommes et officiers du « Régiment Mont Royal » sous les ordres du Lieutenant Colonel J. G. Gauvreau, des 667 hommes et officiers du « Régiment Queen's Own Cameron Highlanders of Canada », sous les ordres du Lieutenant Colonel A.S. Gregory, et des 625 hommes et officiers du
« South Saskatchewan Regiment », sous les ordres du Lieutenant Colonel F.A. Clift.
On leur adjoignit, pour cette opération, les 20 chars sherman du 27ème Régiment Blindé (« Sherbrooke Fusiliers Regiment ») de la 2ème Brigade Blindée du Général J.F. Bingham, puis le 17 août, quelques escadrons blindés du 8ème Régiment de Reconnaissance qui était le Régiment de Reconnaissance Divisionnaire et qui portait aussi le nom de 14ème Hussards Canadiens du Lieutenant Colonel B.M. Alway, ainsi que des éléments du 2ème Régiment d'Artillerie anti-chars du Lieutenant Colonel Murray. L'action sera soutenue, depuis la nuit du 15 au 16, par un pilonnage intense d'artillerie sur toute la ville et ses sorties sud, dispensé par le 4ème Régiment d'Artillerie de Campagne canadienne du Lieutenant Colonel Mc.G. Young; du 5ème Régiment du Lieutenant Colonel Nighswander, et du 6ème Régiment du Lieutenant Colonel S.H. Dobeel, mis en position au nord de Soulangy le 15 au soir, puis le 17 à Aubigny, et placés sous les ordres du Général R.H. Keffer. Le Général Young décida que l'attaque de la ville se ferait selon deux axes parallèles nord-ouest, sud-est, selon les deux rues principales de Falaise, rue Clémenceau et rue des Ursulines, le Régiment « South Saskatchewan » étant placé au nord du « Cameron ».

Putanges, août 1944. Des tankistes canadiens examinent un panzer IV détruit lors de
l’offensive alliée sur Falaise (ANC)

Le déclenchement de l'attaque fut fixé à 13 heures. Les unités de la 6ème Brigade d'Infanterie canadienne, qui étaient stationnées à Villers-Canivet, firent mouvement vers la Jalousie, mais elles furent considérablement retardées dans leur avance, au sud de Villers-Canivet, par un embouteillage monstre provoqué par 40 véhicules du 8ème Régiment Blindé britannique, qui avaient été donnés en renfort à la 4ème Division d'Infanterie canadienne, et qui quittaient le front. La confusion fut encore augmentée par l'arrivée des véhicules du 9ème Régiment Blindé qui remontait vers l'ouest de Villers-Canivet.
L'absence d'aviation allemande dans le ciel rendit bénin cet embouteillage, qui serait devenu dramatique en cas de mitraillage ou de bombardement ennemi. Finalement, la colonne s'organisa: en tête, le « Cameron » accompagné des 10 chars de l'escadron B du « Sherbrooke », puis le « Saskatchewan » accompagné des 11 chars de l'escadron A du « Sherbrooke ».
Les fusiliers « Mont Royal » chargés dans la deuxième phase de l'opération de suivre les « Cameron », fermaient la marche.
Arrivés à la Jalousie, les « Cameron » tournèrent à droite, à travers la partie sud du Bois du Roi, jusqu'à la route de Leffard à Falaise.
De son côté, le « South Saskatchewan », continuant la route de Villers-Canivet à Falaise, arriva au virage dit des « Quatre Imbéciles », marqué par un bouquet d'arbres magnifiques où, depuis 1777, la route se rendant à Falaise fait un crochet et va rejoindre la route Caen-Falaise au lieu de l'Attache. L'état-major du Lieutenant Colonel Clift savait que les Waffen S.S. avaient établi un point défensif à cet endroit, mais il était entendu, avec l'état-major de la Division, qu'une patrouille de la 4ème Brigade d'Infanterie canadienne devait l'avoir détruit, avant l'arrivée du « South Saskatchewan ». Or, elle ne l'avait pas fait, n'ayant pu s'en approcher à moins de 300 mètres. Le Lieutenant Hayes, de l'état-major de la 6ème Brigade et l'adjudant de brigade Gunn, entreprirent, d'eux-mêmes, d'aller détruire ce canon anti-char de 88, mais dès qu'ils approchèrent à 200 mètres de ce point fort, l'adjudant Gunn fut tué par un coup de fusil d'un soldat allemand du point d'appui, et cette tentative dut être abandonnée.

L’Obersturmbannführer Whilhelm Mohnke, Kommandeur du SS
Grenadiers Regiment 26. (Bundesarchiv)

Le général Foulkes fit exécuter alors un tir d'artillerie très nourri sur le carrefour de « l'Attache » et, grâce à cette gêne apportée à l'action des Waffen S.S., le « South Saskatchewan » et les chars des « Sherbrooke », empruntant l'axe de l'ancien tracé de la route de Villers-Canivet à Falaise par les « Maisons Blanches », se dirigèrent vers la ville. Ils perdirent, cependant, deux chars dans ce passage difficile.

Arrivés au niveau des Palis, au-dessus des « Maisons Blanches » et de la vallée de l'Ante, la colonne d'attaque des  « Saskatchewan » fut arrêtée par le tir d'un petit point d'appui, organisé par les Waffen S.S. dans le virage du bas de la route de Caen, au niveau du magasin de meubles Louvel. Le premier Sherman des « Sherbrooke », qui précédait la colonne, fut incendié et détruit par le canon anti-char, et l'infanterie stoppée par une arme automatique.
Vu l'exiguïté de la rue et la profondeur de la vallée, aucune progression n'était possible vers la ville avant que soit détruit ce point de résistance. Devant l'hésitation de ses hommes, dont l'un venait d'être tué rue des Herforts, le Lieutenant Colonel Clift, prenant lui-même le fusil d'un soldat de la section de pointe de son régiment, monta à l'assaut avec l'aide du Capitaine Handley, du 10ème Bataillon. Trois Waffen S.S. qui servaient le canon antichar ayant été mis hors de combat, les survivants firent sauter leur pièce et se replièrent dans la ville, libérant la route pour la colonne d'offensive canadienne.

Le « Saskatchewan» s'engagea alors dans la rue de Caen, pénétrant dans la partie intra-muros de Falaise.
Ses hommes furent d'abord arrêtés par une mitrailleuse des Waffen S.S. tirant de la rue du Camp Ferme dans l'axe de la rue des Cordeliers et de la rue Frédéric Galeron, puis par des tireurs isolés bien embusqués dans une maison située à l'emplacement du n° 7 de l'actuelle rue de Caen. Cette dernière résistance ne fut vaincue que par l'incendie du pâté de maisons par les obus des chars « Sherman» d'accompagnement. Arrivés place Saint- Gervais, devant l'église Saint-Gervais-et-Saint-Protais, les hommes du « South Saskatchewan », toujours protégés par les huit chars restant des « Sherbrooke », se dirigèrent d'abord, par la rue Gambetta, vers le nord est de la ville. Un petit groupe de grenadiers Waffen S.S. abrités par les petits fortins de béton, autrefois montés pour la Feldgendarmerie, laissèrent passer les chars puis tirèrent sur les fantassins. Au cours de la bataille, trois Canadiens, dont le sergent Thomson, furent tués et enterrés provisoirement place Fontaine Borgne.
Atteignant la Porte Le Comte, les « Saskatchewan» remontèrent par les rues de Brébisson et Victor-Hugo.
Il était alors près de 6 heures du soir. La progression continuait lentement, ponctuée de temps à autre par le tir d'un Waffen S.S. isolé.
Aussitôt, les camarades du blessé canadien s'enfonçaient dans les ruines à la recherche du tireur jusqu'à ce qu'il soit retrouvé, mort ou vif.

A Soignolles, des Canadiens viennent de capturer un grenadier de la 12ème SS Pz
« Hitlerjugend » (ANC)

La nuit tombait lentement sur les ruines de Falaise. Les squelettes de ce qui avait été des maisons se dressaient, noirs, dans le ciel, éclairés par la lueur rouge des incendies allumés par les combats. Ce décor rendait plus sinistre encore cette chasse à l'homme où chacun était, à la fois chasseur et gibier. Quel courage ne fallait-il pas aux Canadiens, venus d'au-delà des mers afin de défendre la Liberté, pour avancer dans les rues, alors qu'ils savaient que chaque pan de mur pouvait abriter un excellent tireur manquant rarement sa cible ?

A minuit, la colonne du « South Saskatchewan » avait occupé la majeure partie « intra-muros » de la ville, au prix de quatorze morts et de nombreux blessés. Ces blessés furent évacués sur les ambulances de la 2ème Armée canadienne, les 10ème, 11ème et 18ème Ambulances de campagne.
Plus au sud, la progression de la colonne des « Cameron » avait été beaucoup plus lente. C'est que le commandement de la Brigade l'avait lancée d'abord par un long chemin d'accès qui, de la Jalousie de Saint-Pierre-Canivet allait au Pied-Mouillé. Puis, l'axe de la progression, qui lui avait été fixé, l'obligeait à suivre un chemin étroit et encaissé, par le Mont Mirat, la Cavée de SaintAdrien, la rue du Val d'Ante, pour passer l'Ante sur le pont situé près de la place de la Mutualité, pont qui avait été barré par des poutres et des pierres par les défenseurs Waffen S.S. de ce quartier.
Les dix chars du « Sherbrooke» voulurent se déployer dans le Val d'Ante, en amont du pont qui était battu par un tir d'armes automatiques des Waffen S.S. placés le long du chemin de la Pépinière et de la venelle de la Brasserie, en dessous de la Porte Philippe-Jean. Les Sherman s'embourbèrent alors dans les trous de bombes qui avaient créé, à cet endroit, une zone marécageuse.

A 6 heures du soir, le Lieutenant Colonel A.S. Grégory, qui commandait le « Queen's Own Cameron Highlanders of Canada », demanda au régiment du génie divisionnaire du Lieutenant Colonel N. J. W. Smith de lui envoyer des bulldozers pour sortir les chars qui accompagnaient la colonne de leur position critique.
Celui-ci les lui envoya aussitôt mais la progression de ces engins se fit très lentement, car le chemin de Saint-Adrien et du Val d'Ante ne permettait pas le passage d'une seconde colonne de front à côté de la colonne immobilisée des véhicules des « Cameron» Ceux-ci étaient, d'ailleurs, également incapables de faire demi-tour.
Devant cette situation, le Lieutenant Colonel Grégory arrêta l'offensive, l'infanterie se révélant inapte à passer Je pont du Val d'Ante sous le feu des armes automatiques des jeunes soldats de la « Hitlerjugend », sans un appui puissant de chars. La nuit était tombée sur le Val d'Ante. Devant la difficulté de faire descendre les engins de dépannage par Saint Adrien, le Lieutenant Colonel Grégory essaya de trouver un chemin plus au sud-ouest, afin de soulager le trafic dans la Cavée qui descend du Mont Mirat au Val d'Ante. Mais il s'aperçut que l'à-pic du Mont Mirat sur la vallée était tellement abrupt que les chars ne pourraient l'utiliser. Il fut donc contraint d'attendre que, par des manoeuvres multiples, les bulldozers de dépannage soient arrivés au bord de l'Ante.

Vers minuit, quatre compagnies de fantassins des « Cameron » avaient réussi à franchir l'Ante, à la faveur de l'obscurité, mais la progression ne reprit sérieusement qu'après deux heures du matin, lorsque les chars d'accompagnement des « Sherbrooke » purent traverser l'Ante à leur tour. De leur côté, les fusiliers « Mont Royal» du Lieutenant Colonel Gauvreau suivaient, selon le plan prévu, les « Cameron » sur la route de Leffard, quand ils furent subitement rappelés à leur point de départ de la Jalousie par le Général Young, commandant la 6ème Brigade d'Infanterie canadienne. En effet, un groupe de chars allemands, stationné à Vaton et commandés par le commandant S.S. Prinz, avait été envoyé par le Général Kurt Meyer faire une reconnaissance offensive vers Aubigny, et ils avaient été signalés dans l'allée du château d'Aubigny par un élément de reconnaissance du 14ème Hussards Canadien. La présence de blindés allemands sur le flan gauche du « Saskatchewan » pouvait présenter une grave menace. Le Lieutenant Colonel Gauvreau organisa donc une ligne de défense sur le chemin qui va du bourg d'Aubigny à la Jalousie au niveau de la ferme Leglu, appelée « Le Repos ». Il disposait pour cela des 558 hommes et officiers de son régiment, renforcés par les trois Sherman de réserve du 27ème Régiment Blindé « Sherbrooke ». A 4 heures de l'après-midi, le « Royal Winnipeg Rifles » de la 7ème Brigade d'Infanterie canadienne du Général H.W. Foster, élément de la 3ème Division d'Infanterie canadienne du Général R.F.L. Keller, occupa Aubigny et repoussa les blindés du 12ème Régiment de Panzer S.S. Au cours de cette action, le commandant S.S. Prinz fut tué. La contre-attaque allemande était enrayée.

A 5 heures et demie de l'après-midi, le Lieutenant Colonel Gauvreau quitta alors sa position défensive de l'ouest d'Aubigny, et reprit sa marche derrière les « Cameron », comme cela était prévu dans le plan initial. Au cours de la fin de la nuit du 16 au 17 août 1944, les « Saskatchewan », sortant de la « Cité» intra-muros de Falaise, débouchèrent sur la rue Georges Clémenceau pour occuper Guibray. Ils furent d'abord arrêtés par un petit groupe de Waffen S.S. abrités dans une tranchée creusée sous les arbres du parc de la Fresnaye, au bord sud de la vallée du Marescot, puis au niveau de la gare, enfin au jardin public, où un tireur allemand s'était juché dans un arbre et tirait ainsi dans les chenillettes d'infanterie canadienne qui n'avaient pas de toit de protection.
La progression ne put reprendre que lorsqu'il fut tué. De l'autre côté de la rue Clémenceau, des piliers de la grille d'entrée de la maison A. Lefèvre, puis de la maison elle-même, les Waffen S.S. mitraillèrent les « Saskatchewan » lorsqu'ils arrivèrent au carrefour de la route de Livarot. Tournant alors à l'est, les Canadiens atteignirent le premier passage à niveau de la route de Livarot, le 17 août, à trois heures du matin; puis, glissant au sud, celui de la route de Trun, en passant par la rue de Rugles, un peu après quatre heures, malgré la résistance opiniâtre des jeunes soldats allemands.
Les « Saskatchewan » reçurent alors l'ordre du Général Young de s'organiser sur ces deux points en position défensive, mais ils étaient tellement épuisés physiquement et moralement par cette pénible attaque de nuit qu'il fallut toute l'énergie du Lieutenant Colonel Clift pour que ces points d'appui défensifs soient constitués sérieusement. En prévision d'une contre-attaque des blindés allemands à l'aube, selon une technique que les chars de la 12èmePanzer S.S. avaient utilisée bien des fois dans la plaine de Caen-Falaise, ces points d'appui furent renforcés en canons anti-chars.

Le commandant du « South Saskatchewan » plaça son poste de commandement à Saint-Marc et, après avoir inspecté le point d'appui du premier passage à niveau de la route de Livarot (celui du chemin de fer de Berjou), plaça des guetteurs sur la ferme Rolland : Éraines étant toujours tenu par les soldats de Kurt Meyer, une contreattaque était possible venant de ce côté.
Patrouillant à l'aube vers le sud, quelques fantassins des « Saskatchewan » avaient été arrêtés par une arme automatique postée au carrefour de la rue Lebailly, de la rue Notre-Dame et de la rue Aristide Briand. Ils ne savaient pas que le tireur avait été tué par leur riposte, et avaient regagné leur point de départ à la périphérie est de la ville sans insister davantage. Peu de temps après cet accrochage, les défenseurs allemands de Guibray se postèrent au Caudet et dans le chemin de Vaux pour gêner le débouché sud de Falaise sur la route d'Argentan. De leur côté, les « Cameron » dont les liaisons étaient médiocres, à peine sortis du marécage du Val d'Ante, se heurtèrent à la porte Philippe-Jean, défendue par les grenadiers de la 12ème Waffen S.S. Il est curieux de noter que cet endroit rétréci et abrupt, conçu au Moyen-Age pour défendre la ville contre des attaques d'arcs, de flèches et, à la rigueur, de bombardes avec des boulets, se soit révélé être encore un obstacle sérieux dans la guerre moderne !
Devant cette résistance sévère, les « Cameron» ne s'obstinèrent pas et glissèrent plus au sud; ils contournèrent le pied du château, et se dirigèrent ensuite vers la ville, à travers les Bercagnes. Celles-ci, avant la guerre, étaient une jolie promenade plantée d'arbres magnifiques datant du XVIIIe siècle. Mais les bombardements, et surtout celui de la nuit du 12 au 13 août 1944 où 144 appareils du « Bomber Command de la R.A.F. » avaient lâché des tonnes de bombes sur la ville, l'avaient creusée de cratères et jonchée des troncs énormes des arbres abattus, créant ainsi des obstacles sérieux pour les chars. Il suffisait de quelques tireurs allemands isolés pour gêner considérablement la progression de l'infanterie, si bien qu'au lever du jour, les « Cameron» essayaient encore de sortir du désordre des Bercagnes. Une vue plus correcte de la situation permit cependant, dès que le soleil fut levé, la progression de leur colonne et, à 7h30, ils passèrent devant l'Église Sainte-Trinité, après un accrochage au niveau de la prison. Quelques heures après, selon leur coutume, ils faisaient sonner les cloches de l'église Sainte-Trinité. Ils ne savaient pas que c'était pour la dernière fois.

A 7 h 30 à la réunion des officiers de la Brigade, le général Young donna ses instructions pour la journée du 17 août 1944. Les « South Saskatchewan» resteraient sur leurs positions défensives.
De leur côté les « Cameron » termineraient leur action jusqu'à la rue Lebailly puis, précédés d'un escadron du I4ème Hussards du Canada, 8ème Régiment de Reconnaissance Divisionnaire, et d'un escadron du 27ème Régiment Blindé « Sherbrooke », ils occuperaient, au sud de Falaise, Saint-Clair-de-Vaux et Couvrigny, puis s'y installeraient en position défensive.
Enfin le régiment des « Fusiliers Mont Royal » devrait réaliser le nettoyage complet de la ville, au besoin avec l'aide de la 4e Brigade d'Infanterie canadienne du Général S. Lett.

A 11h45 la colonne des « Cameron » s'ébranla de la rue Paul-Doumer, précédée d'abord de l'escadron du
« Sherbrooke », lui-même précédé d'un escadron du 14ème Hussards. Au niveau du bas de la rue Lebailly, audébut de la rue des Ursulines, un grenadier de la Waffen S.S. tira par la fenêtre du n° 2 de la rue Lebailly (maison Bougy) des coups de « panzerfaust » sur les chars de la colonne, détruisant un véhicule blindé et un char. Plus loin, un peu avant le passage à niveau de la route d'Argentan, la colonne blindée de la 2ème Division d'Infanterie canadienne essuya le feu des simples armes individuelles des grenadiers allemands repliés de Guibray, mais cette attaque ne ralentit pas sa marche vers le sud. C'est ainsi qu'à midi et demi, les « Cameron » arrivés à Saint-Clair, s'organisaient sur la coupure nord du « Traine feuilles » et nettoyaient ensuite Couvrigny.
Dans ce dernier village, leur progression fut longtemps retardée par un tireur de la Waffen S.S. caché dans un arbre de la propriété Baloud; elle ne reprit que lorsqu'il fut tué par la mitrailleuse d'une chenillette. Dans le hameau de Couvrigny, les Canadiens rencontrèrent Julien FIais, de Moulines, membre d'un réseau de Résistance, qui leur indiqua qu'il y avait dans la ferme Gervais, à Saint-Pierre-du-Bû, un groupe de vieillards et de religieuses, replié de l'Hospice de Falaise, et à proximité, un petit groupe de soldats de la Wehrmacht, candidats bénévoles à la captivité. Sortant de leur secteur, ils allèrent donc en reconnaissance, avec une auto mitrailleuse blindée et des jeeps, à la ferme Gervais, capturer les prisonniers et distribuer du chocolat Ces derniers leur firent fête, tout heureux de leur venue qui signifiait, pour tous, la fin du cauchemar des combats. Les Canadiens retournèrent ensuite avec leurs prisonniers à la base de Couvrigny. Quelques instants plus tard, alors que tout le monde se promenait sans crainte dans la cour de la ferme Gervais, un déluge d'obus tomba sur Saint- Pierre-du-Bû.
Ils étaient tirés par l'artillerie de la 53ème Division d'Infanterie galloise qui préparait ainsi l'attaque de Saint-Pierre-du-Bû, prévue pour le lendemain.

Grenardiers de la 12ème SS.

Lors d'une accalmie, on releva quatre morts et plusieurs blessés; ceux-ci furent emmenés à l'hôpital de l'Orphelinat de Giel, par une ambulance alertée par le neveu de la Supérieure, Mère Saint-Charles. Malgré les soins du Dr Regner et du Dr de Maulmont, Soeur Sainte-Véronique, terriblement blessée, devait décéder dans la nuit. Plus au sud, une patrouille de l'Escadron Divisionnaire poussa jusqu'à Rochefort, sur la route d'Argentan, sans rencontrer de troupes allemandes. Elle donna l'ordre aux civils réfugiés et aux cultivateurs de se replier sur Falaise. Elle se dirigea ensuite jusqu'à la « Cartoucherie » sans rencontrer d'opposition. Elle aurait pu, d'ailleurs, aller jusqu'à Argentan sans rencontrer beaucoup de troupes allemandes, en cet après-midi du 17 août.
Le Régiment « Mont- Royal » avait été chargé de nettoyer la ville des tireurs isolés de la 12ème Panzer S.S qui y maintenaient encore l'insécurité, selon les ordres qu'ils avaient reçus. L'on se battit dans le château de la Fresnaye où l'on enterra, dans le parc, dix Canadiens et quatre Allemands; et surtout, dans l'îlot limité par la rue des Prémontrés, la rue Saint- Jean, la rue des Ursulines, la rue Lebailly et la rue Aristide-Briand, où une partie importante des « snipers » s'étaient, petit à petit trouvés refoulés. « Snipers » était le nom sous lequel les Anglais désignaient les tireurs isolés, alors que les Canadiens Français les appelaient des « canardeurs ».
De cet îlot, ils rendaient peu praticables, en dehors des blindés, les deux artères nord-sud de la ville : la rue Clemenceau et la rue des Ursulines. Il était donc indispensable de les réduire pour permettre la circulation des renforts venant du nord de Falaise pour les troupes se battant au sud.

Petit à petit, les Waffen S.S. durent quitter la propriété Lefèvre, puis les maisons de la rue Lebailly, et finalement, furent contraints de se réfugier dans l'École Primaire Supérieure de Jeunes Filles, ancien bâtiment de l'abbaye Saint-Jean-Baptiste dont les murs épais étaient entourés d'une muraille élevée et continue. Les Waffen S.S. trouvèrent, à cet endroit, du ravitaillement alimentaire qui y avait été laissé par des troupes allemandes de passage.

Tirant des étages supérieurs, les jeunes de la « Hitlerjugend » rendaient l'approche de ce point fort absolument impossible aux fantassins du « Mont-Royal ». Vers 18 heures, le nettoyage de la ville était terminé par la neutralisation de 12 à 15 « snipers », mais les défenseurs de l'École Supérieure résistaient toujours. Pendant ce temps, les soldats canadiens avaient appris avec étonnement que les ruines de Falaise contenaient encore des habitants vivants. Dès 10 heures du marin, le petit groupe de Pierre Lair, maire-adjoint de Falaise, passant outre aux consignes d'un grenadier S.S. qui convoyait un prisonnier canadien vers La Hoguette, et qui lui donnait l'ordre d'évacuer
vers Trun, avait décidé de rejoindre la ville par le Caudet. A 11h30 en arrivant sur la route d'Argentan, ils tombèrent nez à nez avec les premiers chars de la colonne des « Cameron » qui allaient occuper Saint-Clair et qui traversaient la place Reine-Mathilde. Les responsables canadiens les dirigèrent aussitôt sur la place Saint-Gervais. Là, le Commandant Kerr- Smiley, donna à Pierre Lair, au titre de maire de la ville (Duties as mayor of town), le droit de séjourner à Falaise avec sa femme, ses deux jeunes fils et son commis Albert Desportes, à condition qu'il en soit responsable. A midi, alertée par Pierre Meuleman, une voiture blindée canadienne descendit à Vaux pour donner l'ordre aux 300 réfugiés qui y étaient cantonnés de quitter cet endroit pour la place Saint-Gervais, où des camions les conduiraient au château de Torps, et au besoin, au Lycée Malherbe, à Caen, aménagé en centre d'accueil.
Devant l'hésitation de certains Falaisiens, ils précisèrent que la. zone de Vaux risquait d'être l'objectif d'un tir de l'artillerie canadienne, en cas de contre-attaque allemande sur Falaise. Vers deux heures de l'après-midi, sous une chaleur accablante, la colonne des réfugiés de Falaise remonta le chemin de Vaux, passa devant le champ de courses et, par le chemin de Caudet, la place Reine-Mathilde, la rue Aristide-Briand et la rue Clémenceau, gagna la place Saint-Gervais. L'on se battait encore dans la propriété. Lefèvre, et tout le monde accélérait le pas au niveau du jardin public.

Panzer IV Lang en Normandie, appartenant à la 12ème SS Pz et équipé de Schürzen

En haut de la rue Clemenceau les réfugiés croisèrent une colonne de fantassins canadiens remontant vers Guibray,à la file indienne, et, un peu plus bas, ils assistèrent avec étonnement au déblaiement de la rue par une machine qu'ils n'avaient jamais vu : un bulldozer. Grossis du petit groupe de la Vallée avec Mme Langlois et de celui du chemin de fer d'Éraines avec R. Triboulet, les réfugiés de Falaise arrivaient à atteindre l'effectif de 350. Les Canadiens, et en particulier le Commandant Kerr-Smiley, chargés des civils, se rendirent compte alors qu'ils n'auraient jamais assez de camions disponibles pour évacuer tous ces Falaisiens, le jour même, sur Torps. Ils décidèrent alors de les entreposer, pour la nuit, en grande partie dans l'Église Sainte-Trinité, qui avait été assez peu touchée par les bombardements et les combats.

Un centre de ravitaillement fut rapidement monté pour les civils, dans la maison Maheut, rue Blâcher, et des soins médicaux furent donnés aux petits blessés et aux malades par les médecins du Régiment « Mont-Royal », stationnés place Guillaume-le-Conquérant. Les soutiens spirituels ne leur manquèrent pas et, à 4 heures de l'après-midi, le Captain C. E. Beaudry, aumônier du « Mont-Royal », organisa dans l'église Sainte-Trinité, une cérémonie religieuse,  sermon de circonstance, et distribua la Communion en viatique. Il baptisa ensuite avec l'eau du bidon d'un soldat canadien, deux nouveau-nés qui, vu les événements, n'avaient pu l'être jusqu'ici.
Il s'agissait de Daniel Trolongt et de Germain Wlasta de la paroisse Notre-Dame de Guibray.
Ce fait est relaté sur le registre paroissial de la Trinité à la fin du chapitre de 1944 et est certifié par Pierre Blin et Madeleine Colin, « témoins oculaires ». Il a été de plus confirmé en 1974 par le baptiseur luimême, devenu Mgr Beaudry, aumônier général de l'Armée canadienne, lors d'une visite de ce dernier lors des fêtes anniversaires du débarquement, lequel s'excusa avec humour de n'avoir pas à l'époque rédigé en règle l'acte de baptême officiel ! La bataille, toutefois, n'était pas terminée dans la ville.

Batterie antiaérienne Flak 38 de 20 mm

Refoulé petit à petit de la propriété Lefèvre et de la rue Lebailly, un petit groupe des Waffen S. S. résistait toujours dans l'École Primaire Supérieure de Filles. Il ne comportait aucun officier, mais peut-être un sous-officier. Quel était l'effectif de ce groupe de « Snipers »? L'officier de renseignements du Régiment « Mont-Royal », après enquête auprès des prisonniers Waffen S. S. blessés, crut comprendre qu'ils étaient 60, alors que c'était l'effectif total des troupes allemandes à Falaise, le 16 à l'aube. Cet officier apprit également des civils l'existence d'un ravitaillement possible des assiégés, ce qui rendait leur capitulation par la faim illusoire.
Il fallait donc que le régiment « Mont-Royal » entreprenne l'assaut de cet immeuble. A 6 heures du soir, après avoir percé au canon antichar des trous dans le mur d'enceinte, un groupe de dix hommes du Régiment « Mont-Royal» entra dans la cour, mais en fut rapidement repoussé avec des pertes. Deux Canadiens, qui tiraient par une fenêtre de la maison Rault, rue Saint-Jean, avec une arme automatique, furent tués par la riposte des Waffen S.S. assiégés. A 7 heures du soir, la section d'assaut de l'escadron de reconnaissance du 14ème Hussards tenta une nouvelle attaque qui fut également repoussée. Le Lieutenant Colonel Gauvreau, se rendant compte que la réduction de ce point fort défendu par des soldats d'élite décidés à se battre jusqu'au bout, ne pourrait être obtenue que par une attaque très sérieuse, bien étoffée en moyens de feu, reporta l'assaut à 2 heures du matin, lorsqu'il en aurait réuni tous les moyens. Dans leur réduit, les 16 assiégés savaient que leur résistance touchait à sa fin. Ils désignèrent les deux plus jeunes pour se glisser, à la faveur de la nuit, par la rue Lebailly et la route de Trun, à travers les lignes du « Saskatchewan », pour rendre compte au Général S.S. Kurt Meyer de la situation, et assurer qu'ils rempliraient leur mission retardatrice jusqu'au bout. Ces deux soldats de 18 ans réussirent leur évasion: ils rejoignirent, le 19, l'état-major de la 12ème Panzer S.S à Nécy, où ils firent leur rapport. La nuit s'était abattue sur la ville, trouée par les lueurs des incendies dans les ruines. Les 300 Falaisiens réfugiés somnolaient vers minuit dans l'église Trinité, lorsqu'on entendit des chasseurs-bombardiers passer, volant bas. C'était un petit groupe d'avions allemands qui, éliminés le jour, du ciel, par la chasse alliée essayaient de troubler l'offensive canadienne par une attaque de nuit. Les avions à croix noire lancèrent des pots éclairants et des bombes incendiaires sur le quartier de la place Guillaume, où stationnaient des camions canadiens éparpillant leur cargaison sur toute la ville.

L'incendie s'alluma dans les maisons de la place Guillaume et dans le toit de l'église Trinité. La charpente brûla; les vitraux, sous l'effet de la chaleur éclatèrent; la voûte de bois du choeur s'effondra, embrasant les stalles; mais les voûtes de pierre de la nef du XV° siècle tinrent bon. Quel ques femmes, dans la foule des Falaisiens, hurlaient de terreur.
Certains réfugiés, perdant tout contrôle logique de leurs actes, se précipitèrent sur les portes, voulant fuir.
Mais le danger était bien plus grand sur la place que sous la protection relative des voûtes de pierre, et les Canadiens réussirent à fermer les portes de l'église. Dès que le raid fut terminé et, s'il fut court en réalité, il parut bien long aux réfugiés, la plus grande partie des Falaisiens quitta l'église par la sortie latérale sud, et passa la nuit à la belle étoile, éclairés par le brasier de la place Guillaume.

Cependant, le Lieutenant Colonel Gauvreau avait réuni sa troupe d'assaut contre les défenseurs de l'École Primaire Supérieure; il disposait de 100 hommes, munis de chenillettes blindées avec mitrailleuses et mortiers de 4.2 pouces, ainsi que d'un groupe de canons anti-chars. A 2 heures du matin, le 18 août, l'attaque fut déclenchée. Elle n'eut d'abord pas de succès, malgré une pluie d'obus de mortier contre les murs épais de l'école.
Les Waffen S. S. de 19 ans résistaient toujours, empêchant par leur tir tout assaut d'infanterie. Finalement, les obus incendiaires de mortier réussirent à mettre le feu aux bâtiments de l'école. Les défenseurs, chassés par les flammes, furent contraints de quitter l'abri des murs et furent tués par les Canadiens. Aucun Waffen S.S. ne se rendit vivant. Deux d'entre eux, cependant, réussirent à s'enfuir dans la confusion, vers La Hoguette, à travers le point d'appui du « Saskatchewan » et ne furent pas repris. A l'aube, douze corps de jeunes soldats allemands dont certains calcinés, étaient couchés en tas autour des ruines brûlées de l'école Primaire Supérieure de Filles. Dans la nuit qui finissait, l'on n'entendait plus que le roulement des ambulances canadiennes, emmenant les blessés vers Aubigny.

17 août , rue des Ursulines à Falaise. Une patrouille des Fusiliers Mont Royal profite du couvert d’un Sherman pour continuer sa progression.

Les Fusiliers « Mont-Royal » firent ensuite mouvement vers le Champ de Courses, où il s'organisa en position défensive. Le Général Foulkes, de la 2ème Division d'Infanterie canadienne, qui attendait toujours depuis le 16 au soir la contreattaque allemande, renforça la ligne de défense qui s'étendait depuis le premier passage à niveau de la route de Livarot, à Saint-Clair-de-Vaux, en passant par le passage à niveau de la route de Trun, et le Champ de Courses, en faisant appel au 2ème Régiment anti-char divisionnaire. Durant la nuit, les « Cameron », stationnés à Saint-Clair, furent en butte aux tirs des mortiers et des canons allemands, postés à La Hoguette, et subirent un bombardement par des avions américains qui leur firent perdre huit hommes. La bataille dans Falaise était terminée. Elle n'avait causé aucune perte en vie humaine aux Falaisiens, mais les Canadiens avait perdu une quarantaine d'hommes, et les Allemands un nombre sensiblement égal. Le samedi 19 août 1944, au soir, Falaise était une ville morte, où passaient seulement les convois de troupes anglaises.

Vers le sud-est, on entendait gronder le canon. Pas de Falaisiens dans les ruines de la cité détruite ; ils avaient été évacués sur le château de Thorps, puis au lycée Malherbe de Caen. Seuls, Pierre Lair, maire-adjoint, quelques membres de sa famille, et son commis, hantaient les ruines de ce qui avait été une cité, le cadre d’une vie quotidienne.

Source bibliographiques et photographiques : La Bataille de Falaise par le Dr Paul German paru aux éditions Gorlet . Mai 1988.
Source cartographique : Ouvrage de Jean Luc Leleu Falaise 16/17 août 1944 page 28 paru aux éditions Ysec 200
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