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Mussolini
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Si
l’agression contre la France est née de l’hypothèse
d’une conclusion imminente de la guerre et de la volonté
du fascisme de se garantir une part du butin, l’agression contre
la Grèce était le résultat de sourdes jalousies
entre les alliés de l’Axe et l’ambition de Mussolini
de conduire une guerre parallèle à celle des Allemands.
La réaction attribuée au Duce à la nouvelle de
l’occupation nazi de la Roumanie
(« cette fois Hitler saura par les journaux que j’ai occupé
la Grèce ») éclaire l’atmosphère dans
laquelle mûrit cette décision.
Un projet pour l’invasion de la Grèce a été
préparé dès 1939 et prévoyait le déplacement
de vingt divisions en Albanie et le stockage du ravitaillement nécessaire
pour alimenter un contingent de troupe aussi nombreux. L’action
devait commencer de l’Epire et les vingt divisions étaient
nécessaires dans la prévision d’une mobilisation
de toutes les forces disponibles du côté Grec. Quand l’attaque
fut décidée, à l’automne 1940, les troupes
disponibles en Albanie se montaient seulement à huit divisions
et parmi celles-ci la division alpine Julia qui disposait d’un
effectif fortement réduit. Les conditions matérielles
en vue d’un succès étaient absolument nulles, mais
lors de la réunion au palais Venezia du 15 octobre, où
fut prise la décision définitive, aucun commandant militaire
ne sut s’opposer aux pressions de Mussolini et de Ciano.
Le général Visconti Prasca, commandant les forces italiennes
en Albanie, auquel incomberait la direction des opérations, assura
que cinq ou six divisions seraient de toute façon nécessaire
pour l’occupation de l’Epire, tandis que les renforts permettraient
de rejoindre Athènes. Badoglio confirmait que l’opération
étudiée par Visconti Prasca était bonne et Soddu,
sous-secrétaire au ministère de la guerre, se limita à
un silence consentant. Il y a toutes sortes de légendes autour
de la réunion du 15 octobre, diffusées par les militaires
impliqués pour se décharger de la responsabilité
de l’échec sur les politiciens. On a longtemps insisté
particulièrement sur les garanties faîtes par Ciano sur
la passivité du gouvernement grec qui, pour raisons politiques
ou par corruption, n’aurait pas opposé de résistance
à l’occupation italienne de l’Epire. La documentation
du ministère de la Guerre démontre en revanche que l’attaché
militaire à Athènes, le colonel Mondini, avait signalé
à temps l’important effort de mobilisation des Grecs, suite
au rappel sous les armes des classes déjà libérées
et l’envoi d’unité vers le front albanais. Badoglio
et les autres chef d’état-major ne pouvaient pas l’ignorer
et leur adhésion aux programmes d’invasion voulu par Mussolini
se présentait comme une coresponsabilité d’autant
plus grave que en tant qu’« experts », ils savaient
que l’envoi de renfort ne pouvait être ni conséquent
ni rapide (Contradiction typique de la politique militaire fasciste
: la démobilisation de l’armée atteint un million
d’hommes durant la campagne de France). « Badoglio »
écrivit Canevari « savait très bien que Mussolini
voulait mettre Hitler devant le fait accompli, ce qui excluait une préparation
de trois mois pour l’envoi de vingt division en Albanie. Il est
vrai que Badoglio dans les jours suivant se plaignait auprès
de Ciano en lui disant que de nombreux commandants étaient contre
l’entreprise grecque. Mais que valait cette plainte posthume alors
qu’il avait lui-même l’ordre d’exécution
? Il fallait de toute manière suivre le conseil donné
par Ciano, s’adresser au Duce, ce que Badoglio s’est bien
gardé de faire ».
Le
plan d’opération prévoyait le début de l’offensive
pour le 28 octobre, deux semaines seulement après la décision
politique. Un corps d’armée comprenant deux divisions d’infanterie
(Ferrara et Siena) et la division blindée Centauro devaient prendre
possession de l’Epire en jaillissant de la vallée du Drino.
Plus au nord, un second corps d’armée devait couvrir la
bande frontalière greco-albanaise pour empêcher d’éventuelles
infiltrations ennemies et conjurer le risque d’encerclement. La
division alpine Julia, qui était en Albanie depuis le printemps
1939 pour défendre les zones montagneuses les plus escarpées
devait occuper les passages de Metzovo et Drisko pour empêcher
les troupes helléniques, en provenance de la Thessalie, de se
joindre avec celles de l’Epire.
Le
plan prévu ne tenait pas compte ni de la composition des troupes
grecques, ni des difficultés de transport ainsi que de ravitaillement
sur un terrain accidenté et presque privé de routes, ni
de la rigidité du climat balkanique en cette saison qui désormais
s’engageait vers l’hiver. « La façon dont l’opération
a été préparée donnera l’impression
d’un renversement décisif en quelques jours » avait
promis Visconti Prasca lors de la réunion du 15 octobre et Mussolini,
lui avait écrit le 25 octobre à titre viatique : «
Cher Visconti, vous savez, si vous ne le savez pas, je vous le dis moi-même
maintenant, je me suis opposé à toutes les tentatives
faîtes pour vous relever de votre commandement. Je crois que les
événements, mais surtout votre travail, me donneront raison.
Attaquez avec la plus grande résolution et avec violence. Le
succès de l’opération dépend principalement
de la rapidité ». Les alpini de la Julia paieront les frais
en premier de ces légèretés et de cette improvisation
suicidaire.
«
Ce n’était pas encore l’aube du 20 octobre »
écrivait Faldella « quand, sous une pluie torrentielle
qui durait depuis plusieurs jours, toutes les colonnes franchirent la
frontière, submergeant les petits postes avancés des Grecs.
Dans les zones les plus élevées du Gramos, la neige et
la tempête flagellaient les alpini du régiment Tolmezzo.
La crue des torrents et des ruisseaux rendait extrêmement pénible
l’avancée des unités. Le soir, le Tolmezzo était
au fond du val Belica, en amont de Gramosti, Le Gemona sur le contrefort
du Stauros, le Cividale sur les pentes sud du même contrefort.
Les pluies qui flagellaient la zone depuis un certain temps, avaient
transformé les sentiers en torrents de boue. Le Sarandaporos,
la Vojussa et tous ses affluents se présentaient comme des fleuves
en crue tourbillonnants et mugissants, pratiquement non guéable.
» Dans ces conditions l’avance des bataillons alpins entre
les montagnes du Pindo fut lente et pénible, alors que les bataillons
grecs, deux fois plus nombreux, concentraient leurs tirs d’artillerie
sur les parcours obligés et sur les zones à découvert.
Ce qui rendait encore plus épuisantes les opérations était
le manque de ravitaillement : tout ce qui se relevait indispensable
(vivres, munitions, armes, tentes) devait être porté sur
les épaules des alpini parce que les mules, qui étaient
déjà en nombre insuffisant, traversaient difficilement
les torrents sur les passerelles improvisées par les unités
du génie. L’intention initiale était de ravitailler
les troupes avancées avec le concours de l’aviation, mais
le manque de moyens et les conditions atmosphériques empêcher
les vols. Le 5 novembre seulement, une semaine après le début
de l’offensive, la Julia reçu son premier ravitaillement
aérien.
Le résultat des opérations confiées à la
Julia, était lié à l’issue générale
de l’avance. L’action de flanquement présupposait
le maintient des troupes employées dans la zone centrale du front
et la coordination entre les différents secteurs. La commode
percée prévue par Visconti Prasca se révéla
en revanche être une velléité hautaine pour complaire
à Mussolini et gagner son estime. Dès les premiers jours
de novembre les divisions d’infanterie employées au centre
étaient contraintes à s’arrêter face à
la résistance grecque, pendant que les difficultés de
liaison empêchaient de coordonner les opérations entre
les unités. Le 6 novembre, la Julia se trouvait sous la pression
d’une division hellénique qui avait réussi à
infiltrer le flanc gauche et le dos des colonnes italiennes (9 bataillons
contre 5 bataillons alpins). Le jour suivant, le Commandement Supérieur
des Troupes en Albanie constata l’échec de l’offensive,
ordonna le repli général assignant à la Julia la
tâche d’interdire la vallée de Vojussa. Les 40 km
de territoire ennemi, conquis en dix jours d’effort et de marches
exténuantes, devaient être abandonnés sous la pression
de la contre-attaque hellénique.
Les deux semaines qui suivirent furent pour la Julia les plus tragiques
de toute la campagne. Des troupes épuisées par les privations
et l’âpreté de la marche, le mauvais temps, l’insuffisance
de nourriture et de repos, mal équipées et désormais
à court de munitions, elles étaient contraintes à
reculer au contact resserré de l’ennemi et de se frayer
un passage avec des assauts répétés à la
baïonnette, à contre-attaquer pour dégager les unités
agressées et les soulager de cette pression, avec le risque imminent
d’un encerclement total. Les commandants décidèrent
à plusieurs reprises de restreindre le front défensif
pour concentrer les restes de bataillons décimés par les
pertes, mais la prépondérance de l’adversaire et
l’insuffisance de l’armement italien empêchaient d’arrêter
la contre-attaque. Le 16 novembre la défense était pratiquement
réduite à celle consacrée aux ponts Vojussa de
Buorenzi et de Perati, le secteur du pont Perati était confiée
à la Julia. « A partir du 17, les Grecs commencèrent
d’incessantes attaques sur la tête de pont Perati, exerçant
une pression particulière sur le bataillon l’Aquila renouvelant
chaque jour les unités lancées contre nos lignes, étendant
et intensifiant progressivement leur effort. La pression de l’ennemi
était si forte qu’elle semblait culbuter les défenses.
Des infiltrations ennemies étaient confirmées ici et là.
Le commandement du VIII corps d’armée décida de
rétrécir le front sur une brève ligne en arc de
cercle, de la droite du Sarandaporos, un peu en amont de la confluence
de ce cours d’eau avec la Vojussa, en passant par le Dosso Melissopetra
et la cote 568, qui rejoignait la Vojussa en aval du pont Perati. Le
19 novembre la nouvelle ligne était défendue par les bataillons
l’Aquila, Cividale et Val Tagliamento.
Le 20 les Grecs attaquèrent par la gauche de la Vojussa, la partie
du front tenue par le Val Tagliamento, mais elle fut arrêtée
par la résistance tenace du bataillon. Le 21 l’attaque
s’accentuait sur les ailes, avec des forces plus considérables.
La résistance, alternée de contre-attaques locales, se
prolongeait pendant plus de six heures contenant l’adversaire,
mais de nouvelles forces helléniques entrèrent en ligne
et il apparut évident qu’elles auraient eu rapidement raison
de l’héroïque résistance des alpini. Le commandement
du VIII corps d’armée ordonna donc à la Julia de
se replier le long de la Vojussa à Premeti et Ura Petrani, après
avoir fait sauter les ponts sur la même Vojussa, pour se mettre
sur la défensive en haut du Val Lengatica, où on craignait
une probable incursion des Grecs ».

La
littérature, si riche en contributions sur la campagne de Russie,
n’a pas dédiée autant d’attention à
la campagne de Grèce, mais les conditions dans lesquelles les
soldats italiens furent contraints à opérer, surtout dans
la première phase, ainsi que les pertes subies (après
deux mois de guerre la Julia devait être presque complètement
reconstituée) ne furent pas moins dramatiques que la retraire
du Don. Comme l’a observé Faldella, « il n’en
sera jamais assez dit, en les représentant efficacement et sous
tous les aspects, des conditions pénibles dans lesquels les troupes
se comportaient face à l’extrême pénurie,
des vivres à l’habillement, de l’équipement,
des convois de ravitaillement, aux matériels de toutes sortes.
Seulement une toile de tente usée pour se protéger de
la pluie, de la tempête, de la neige. La crue des fleuves aggravait
le manque de voies de communications et les conditions exécrables
de celles existantes et peu nombreuses, emportant les passerelles ;
les mules mouraient de fatigue et de privations, le ravitaillement des
lignes demandait un effort surhumain. Les témoignages des quelques
survivants sont significatifs : « la nuit du 3 novembre, lors
de l’avancée » écrivait l’alpino Arturo
Gazzini del Cividale « nous savions que nous étions déjà
encerclés par l’ennemi dans ces vallées encaissées
entre les rudes montagnes du Pindo. Epuisés par le froid et la
faim, sans munitions, dans ces sentiers où étaient disséminés
les alpini et les artilleurs alpins dans d’innombrables affrontements.
[…] Le pont Perati nous attendait. Je me retrouvais au milieu
de cette bataille furibonde : c’était le 21 novembre ;
piétinant les morts, enjambant les blessés, le bois brûlait
– les fantassins dans la cuvette étaient en déroute
et broyés par les obus – les bersaglieri abandonnaient
leurs habitudes pour s’improviser alpini. Je vis sauter le pont
; les alpini et les artilleurs alpins combattaient avec fureur pour
contenir l’ennemi et sauver ce qui pouvait l’être.
La passerelle en bois à peine traversée, je fis le signe
de croix, sous un feu de mitrailleuse meurtrier, je vis de l’autre
rive rejointe que la passerelle brûlait ; je vis même des
gens se noyer dans le fleuve ; j’avais les yeux écarquillés
; tout devait s’arrêter là. En cet hiver 1940-41
l’ennemi voulait percer. Nos soldats surent freiner cette avalanche
avec quelques sacrifices, gagnant les plus hautes récompenses
militaires, mais aussi malheureusement la gloire à titre posthume.
Sur ces rochers, du Frasher au fleuve Osum, au mont Chiarista et sur
le mont Topojanit, au bivouac, avec des vestes en lambeaux et sans chaussures
et avec peu d’armes : c’était Noël, une Noël
de sang, on ne mangeait pas, on ne dormait pas, avec les membres gelés
on piétinait cette neige presque entièrement rougie. Et
à la fin décembre, nous n’étions plus que
800 environ sur 9000 ».
Dans les propos de Giovanni Zanette, auteur de Tempesta sulle alpi albanesi,
la joyeuse redécouverte du goût de se laver, durant les
combats lors d’une pause, il sous-entend le tragique des moments
plus difficiles « et on se lavait aussi. L’ordonnance a
fait fondre la neige dans la gamelle en dessous d’un morceau de
planche sacrifiée sur le bûcher du dieu de la propreté.
La peau respirait avec délice à travers les pores libérés
de la crasse, pendant que le soleil la séchait lors de ces rares
journées, enchâssé comme le turquoise entre la brume
opaque et la rage de la tempête ». En revanche Manlio Cecovini
écrivait dans Ponte Perati, la divisione Julia in Grecia «
Il y a une croyance parmi les montagnards, qui enseigne de ne pas risquer
sa vie tant que n’était pas complètement surmontée
la peur d’un péril mortel antérieur. Mais malheureusement,
on nous ne a pas laissé choisir, et, seulement quelques jours
après avoir sauvé ma peau près de ma batterie,
je me retrouvai dans le pétrin avec le cœur si serré
et ce sentiment de malheur si intense que je me surpris à me
demander pourquoi ça m’arrivait à moi, alors que
tant d’hommes sur terre se la coulaient douce, il fallait que
ce soit moi qui devait être ici à la merci des obus qui
avaient choisis pour cible les alentours de l’observatoire ».
Aldo Rasero reconstruit ainsi la « légende Julia »
parmi les soldats italiens en Grèce : « vers la mi-novembre
1940 sur le front greco-albanais, les Grecs attaques nos lignes avec
des forces considérables. Notre commandement pour faire face
à la situation précaire qui s’est créée,
envoit rapidement sur la ligne tous les hommes et les unités
disponibles. Celles dirigées vers la zone de Ponte Perati se
mèlent aux colonnes ennemies mais aussi alpines en provenances
des premières lignes. Il apparaît un désir naturel
aux derniers arrivés, plus par solidarité que par curiosité
de connaître à quelle unité ils appartiennent. La
réponse est toujours la même, brève, incisive, décidée,
qui dénonce l’orgueil mal caché mélangé
à la modestie innée du chasseurs alpin : Julia. Rarement
une allusion au bataillon ou au régiment, mais toujours ce nom
qui est déjà entouré d’un auréole
de légende. Julia, le nom est répété par
les derniers arrivés avec une pointe d’admiration car les
événements épiques de cette division qui s’est
portée audacieusement dans le dispositif ennemi sont connus.
Julia a du se replier en combattant vaillamment car privée de
renfort, de ravitaillement, de vivres, de munitions ». Il est
question d’une légende « spontanée »,
née parmi les soldats et non de la vertu propagandiste comme
le confirme Zanette : « la légende de la Julia était
née depuis peu de semaines justement sur ces montagnes, non par
rhétorique d’invités spéciaux, mais spontanément,
au milieu des combattants, transmise d’alpino en alpino, de chauffeur
en chauffeur. On en parlait sur la ligne lors des nuits de veille ou
sous la tente éclairée par la flamme rougeâtre de
la graisse antigel pendant que dehors la tempête faisait rage
et le vent fouettait la toile avec des crépitements et des claquements
furieux. On se la murmurait dans les boyaux de neige des observatoires,
dans les lits des hôpitaux de campagne, dans les magasins où
venaient les hommes de corvée, dans les lieux de restaurations
de Durazzo, de Valona, de Tirana pour faire pâlir de peur les
pauvres diables à peine débarqués qui ne connaissaient
pas encore la terre d’Albanie. Peu à peu elle s’est
élevée comme valeur symbolique. C’était quelque
chose qui appartenait à chacun d’entre nous, pourtant au-dessus
de nous comme une échappée de ciel elle planait dans les
hautes atmosphères, plus limpide, où toute admiration
et toute chose rêvée étaient encore intacts et vrai.
Là-dessus, il semblait que l’on recueillait tout ce qui
nous avait été enlevé ou que nous avions perdu
en chemin, et là nous pouvions les retrouver : c’était
le pays, la patrie, le son de nos cloches, le rire de nos femmes, la
justification de la vie et de la mort.
C’est pour cela, qu’au retour au pays, nous ne dirions pas
« j’étais là-dedans ou dans cette unité
» mais, « j’étais avec la Julia, je combattais
à côté de la Julia, je me trouvais sur le front
de la Julia ». Pareillement, la chanson est spontanée,
née dans ces jours de campagne et destinée à devenir
le symbole du sacrifice de la division : « sur le pont Perati
drapeau noir/c’est le deuil de la Julia qui fait la guerre/le
meilleur de la jeunesse qui va sous terre ».
Après
la rupture du front défensive italien sur la Vojussa, l’avance
grecque menaçait de rejoindre l’Adriatique et repousser
à la mer nos troupes. Alors qu’au commandement suprême
on procédait au limogeage et aux nouvelles promotions, les unités
de renforts affluaient d’Italie, dont trois divisions alpines,
la Pusteria, la Tridentina et la cuneense. Ainsi, il était possible
de stabiliser une position de résistance extrême en mesure
de tenir jusqu’au printemps prochain, mais il s’agissait
en fait d’une ligne fragile, à tel point qu’en février
1941 le haut commandement britannique estimait comme certain le reflux
des troupes italiennes de l’Albanie. Les nouvelles troupes affluaient
de façon désordonnées et au compte goutte, avec
des organigrammes et des dotations incomplets, et étaient immédiatement
envoyées au front pour colmater les brèches qui s’ouvraient
chaque jour. « La guerre contre la Grèce était une
guerre d’outremer et il était nécessaire de fournir
aux troupes tout ce dont elles avaient besoin de la mère patrie
. Sur le plan des ressources, l'Albanie était comparable à
un désert. Les difficultés communes à toutes les
entreprises outremer étaient dans ce cas énormément
augmentées par la capacité réduite de déchargement
des deux uniques ports, Durazzo et Valon, et par l’extrême
pauvreté du réseau routier albanais et par la nécessité
de faire vite. […] Contraintes à recourir aux transports
aériens, les unités arrivaient d’Italie fractionnées
: les hommes par avions, le ravitaillement et l’équipement
par bateaux et, de plus, sur des navires différents et même
orientés, pour les exigences des convois, dans différents
ports. La reconstitution de ces unités créait un terrible
casse-tête, elles étaient jetées comme elles se
trouvaient dans la turbine de la lutte pour satisfaire la nécessité
immédiate qui ne consentait pas de freins ».
Cette organisation chaotique déterminait des situations invraisemblables
: par exemple, le 5eme régiment de la division Tridentina, se
retrouva complètement isolé du 22 au 24 novembre à
cause d’une communication omise relative aux modalités
de liaison, l’écoute de ses deux stations radio ne donnaient
que des résultats contradictoires. Ordres et contre-ordres fréquents
agaçaient ou créaient parfois des situations d’angoisse,
flots de changements qui atteignirent le comble dans les phases de poursuite,
quand les colonnes avaient atteint la frontière greco-albanaise
leur parvinrent en quelques heures, divers ordres et contre-ordres qui
demandaient pour leurs exécutions des marches exténuantes
et non sans pertes. » La plus grande préoccupation du haut
commandement semblait se garantir la documentation bureaucratique la
plus complète sans tenir compte des exigences réelles,
comme en témoigne le général Fatuzzo, à
l’époque commandant d’un bataillon de la Julia :
« l’armée veut savoir chaque jour combien de mètres
de fil barbelés ont été mis en œuvre, combien
de rouleaux ont été employés, combien de tranchées
ont été creusées et à quelle profondeur.
Et puis, il y a les statistiques. Morts, blessés, gelés,
disparus. Munitions consommées quotidiennement ainsi que celles
restantes au sein des unités : nombre de coups par fusils, mitrailleurs,
mitrailleuses, mortiers de 45 et 81, grenades. Tout cela parce que les
munitions manquaient et on craignait le gaspillage. Et puis encore des
données et nouvelles de tous genres, car chaque bureau de commandant
veut être présent et se manifeste par de nouvelles demandes.
Et personne ne pense que les officiers de compagnie, qui doivent fournir
les données et remplir les tableaux, dorment depuis plusieurs
jours à la belle étoile dans la neige, fatigués
et pleins de poux, tourmentés par les bombardements quotidiens,
et n’ont même pas de tente personnelle, ni de tente de commandement,
ni une chandelle, et souvent, pas même de papier pour écrire.
»
Dans de telles conditions le moral des troupes ne pouvait pas être
élevé, entre la pression de l'ennemi qui ne cessait d’attaquer
et de bombarder et la désorganisation interne. A cela s’ajoutait
encore le manque de nouvelles du pays, car personne ne s’est préoccupé
de trouver « même un avion, un pauvre vieil avion quel qu’il
soit, affecté exclusivement au transport postal pour les troupes
en Albanie ».
Malgré cette conjuration d’éléments négatifs,
les unités réussirent à endiguer l’offensive
grecque, s’engageant dans une infinité de petites actions
de confinement qui coûtèrent un énorme sacrifice
de vies humaines mais démontrèrent également la
capacité de résistance des soldats. Par leur adaptation
au terrain, par la solidité de leur moral, par leur capacité
d’improvisation dans les circonstances les plus imprévisibles,
cette charge incombait aux bataillons de chasseurs alpins. « Donnez-moi
un bataillon alpino et nous chercherons encore le moyen de les contenir
» communiquait significativement aux commandants le général
Geloso la nuit du 31 janvier, après une dangereuse percée
de la ligne de front. Parmi autant d’épisodes dignes d’être
notés, il en sera au moins raconté un parmi les plus tragiques
et héroïques : la défense du bataillon Edolo (division
Tridentina) dans la cuvette de Dushar du 13 au 15 décembre 1940.
Déjà
réduit à cent hommes, rescapés des précédents
combats, le bataillon se trouva attaqué par des forces ennemies
correspondantes à l’organigramme complet de trois bataillons
qui provenaient de Dushar par divers itinéraires. « Le
colonel Fassi avait donné l’ordre de faire bloc avec tous
les éléments disponibles sur la cote 1822 et de résister
à outrance. Le combat autour de la cote fut très violent
et se poursuivit jusqu’au 15. L’ennemi réussit à
s’emparer de la cote 1822 où il se massa, mais grâce
à une éclaircie, la 31ème batterie concentra ses
tirs qui dispersèrent l’ennemi.
Les
pertes de l’Edolo étaient très lourdes, six officiers
parmi les morts, blessés et disparus et de nombreux sous-officiers
et alpini.
Le commandant du bataillon, le lieutenant colonel Adolfo Rivoir, était
gravement blessé à la poitrine. Le groupe de survivants
se retira, toujours en combattant, sur la dorsale Cuka et Greves et
se mit en position de défense à la droite du 49ème
Tirano. Il n’y avait plus que cinq officiers, dont un officier
médecin, un chapelain ainsi que vingt-trois alpini. Le bataillon
Edolo avait cessé d’exister comme unité organique
».

La
campagne de Grèce, comme il est notoire, vit son dénouement
au printemps 1941 avec l’intervention de l’allié
allemand. Dans la perspective d’une attaque désormais imminente
de la Russie, Hitler voulait s’assurer le contrôle de la
région des Balkans, éloignant les troupes britanniques
intervenues pour soutenir la Grèce. C’est dans ce cadre
que l’état-major nazi avait mis au point le plan Marita
pour qu’il se réalise à la fin du printemps.
L’intervention fut anticipée suite aux événements
yougoslaves, quand le 27 mars le prince régent Paul fut éloigné
et que fut instauré un gouvernement d’inspiration pro soviétique.
L’invasion immédiate des 2ème et 7ème armées
allemandes (avec l’attaque à l’ouest de la IIème
armée italienne) permit une conquête rapide et les troupes,
selon le plan Marita poursuivirent vers la Salonique et Athènes.
Pressé au nord par les Allemands et à l’ouest par
le corps d’expédition italien, la Grèce fut contrainte
de demander l’armistice le 23 avril.
On
ne s’arrêtera pas sur cette ultime phase de la campagne,
appuyée par l’armée allemande, qui employait les
forces italiennes sur un front secondaire par rapport à l’axe
d’attaque. Il est plus significatif de rappeler le chiffre des
pertes, en se référent à toutes les troupes engagées
d’octobre 1940 à avril 1941, mais celles des chasseurs
alpins constituent un quote-part déterminant, proportionnellement
plus touché : 14 000 morts, 25 000 disparus, 50 000 blessés,
12 000 gelés. Un coût humain très élevé
pour une agression inutile voulue par le fascisme, pour « une
sale guerre d’un commandement rouillé », comme la
défini Cecovini.


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