La campagne contre la Grèce
Par Laurent Huchard

Mussolini

 

 

Si l’agression contre la France est née de l’hypothèse d’une conclusion imminente de la guerre et de la volonté du fascisme de se garantir une part du butin, l’agression contre la Grèce était le résultat de sourdes jalousies entre les alliés de l’Axe et l’ambition de Mussolini de conduire une guerre parallèle à celle des Allemands. La réaction attribuée au Duce à la nouvelle de l’occupation nazi de la Roumanie
(« cette fois Hitler saura par les journaux que j’ai occupé la Grèce ») éclaire l’atmosphère dans laquelle mûrit cette décision.

Un projet pour l’invasion de la Grèce a été préparé dès 1939 et prévoyait le déplacement de vingt divisions en Albanie et le stockage du ravitaillement nécessaire pour alimenter un contingent de troupe aussi nombreux. L’action devait commencer de l’Epire et les vingt divisions étaient nécessaires dans la prévision d’une mobilisation de toutes les forces disponibles du côté Grec. Quand l’attaque fut décidée, à l’automne 1940, les troupes disponibles en Albanie se montaient seulement à huit divisions et parmi celles-ci la division alpine Julia qui disposait d’un effectif fortement réduit. Les conditions matérielles en vue d’un succès étaient absolument nulles, mais lors de la réunion au palais Venezia du 15 octobre, où fut prise la décision définitive, aucun commandant militaire ne sut s’opposer aux pressions de Mussolini et de Ciano.

Le général Visconti Prasca, commandant les forces italiennes en Albanie, auquel incomberait la direction des opérations, assura que cinq ou six divisions seraient de toute façon nécessaire pour l’occupation de l’Epire, tandis que les renforts permettraient de rejoindre Athènes. Badoglio confirmait que l’opération étudiée par Visconti Prasca était bonne et Soddu, sous-secrétaire au ministère de la guerre, se limita à un silence consentant. Il y a toutes sortes de légendes autour de la réunion du 15 octobre, diffusées par les militaires impliqués pour se décharger de la responsabilité de l’échec sur les politiciens. On a longtemps insisté particulièrement sur les garanties faîtes par Ciano sur la passivité du gouvernement grec qui, pour raisons politiques ou par corruption, n’aurait pas opposé de résistance à l’occupation italienne de l’Epire. La documentation du ministère de la Guerre démontre en revanche que l’attaché militaire à Athènes, le colonel Mondini, avait signalé à temps l’important effort de mobilisation des Grecs, suite au rappel sous les armes des classes déjà libérées et l’envoi d’unité vers le front albanais. Badoglio et les autres chef d’état-major ne pouvaient pas l’ignorer et leur adhésion aux programmes d’invasion voulu par Mussolini se présentait comme une coresponsabilité d’autant plus grave que en tant qu’« experts », ils savaient que l’envoi de renfort ne pouvait être ni conséquent ni rapide (Contradiction typique de la politique militaire fasciste : la démobilisation de l’armée atteint un million d’hommes durant la campagne de France). « Badoglio » écrivit Canevari « savait très bien que Mussolini voulait mettre Hitler devant le fait accompli, ce qui excluait une préparation de trois mois pour l’envoi de vingt division en Albanie. Il est vrai que Badoglio dans les jours suivant se plaignait auprès de Ciano en lui disant que de nombreux commandants étaient contre l’entreprise grecque. Mais que valait cette plainte posthume alors qu’il avait lui-même l’ordre d’exécution ? Il fallait de toute manière suivre le conseil donné par Ciano, s’adresser au Duce, ce que Badoglio s’est bien gardé de faire ».

Le plan d’opération prévoyait le début de l’offensive pour le 28 octobre, deux semaines seulement après la décision politique. Un corps d’armée comprenant deux divisions d’infanterie (Ferrara et Siena) et la division blindée Centauro devaient prendre possession de l’Epire en jaillissant de la vallée du Drino. Plus au nord, un second corps d’armée devait couvrir la bande frontalière greco-albanaise pour empêcher d’éventuelles infiltrations ennemies et conjurer le risque d’encerclement. La division alpine Julia, qui était en Albanie depuis le printemps 1939 pour défendre les zones montagneuses les plus escarpées devait occuper les passages de Metzovo et Drisko pour empêcher les troupes helléniques, en provenance de la Thessalie, de se joindre avec celles de l’Epire.

Le plan prévu ne tenait pas compte ni de la composition des troupes grecques, ni des difficultés de transport ainsi que de ravitaillement sur un terrain accidenté et presque privé de routes, ni de la rigidité du climat balkanique en cette saison qui désormais s’engageait vers l’hiver. « La façon dont l’opération a été préparée donnera l’impression d’un renversement décisif en quelques jours » avait promis Visconti Prasca lors de la réunion du 15 octobre et Mussolini, lui avait écrit le 25 octobre à titre viatique : « Cher Visconti, vous savez, si vous ne le savez pas, je vous le dis moi-même maintenant, je me suis opposé à toutes les tentatives faîtes pour vous relever de votre commandement. Je crois que les événements, mais surtout votre travail, me donneront raison. Attaquez avec la plus grande résolution et avec violence. Le succès de l’opération dépend principalement de la rapidité ». Les alpini de la Julia paieront les frais en premier de ces légèretés et de cette improvisation suicidaire.

« Ce n’était pas encore l’aube du 20 octobre » écrivait Faldella « quand, sous une pluie torrentielle qui durait depuis plusieurs jours, toutes les colonnes franchirent la frontière, submergeant les petits postes avancés des Grecs. Dans les zones les plus élevées du Gramos, la neige et la tempête flagellaient les alpini du régiment Tolmezzo. La crue des torrents et des ruisseaux rendait extrêmement pénible l’avancée des unités. Le soir, le Tolmezzo était au fond du val Belica, en amont de Gramosti, Le Gemona sur le contrefort du Stauros, le Cividale sur les pentes sud du même contrefort. Les pluies qui flagellaient la zone depuis un certain temps, avaient transformé les sentiers en torrents de boue. Le Sarandaporos, la Vojussa et tous ses affluents se présentaient comme des fleuves en crue tourbillonnants et mugissants, pratiquement non guéable. » Dans ces conditions l’avance des bataillons alpins entre les montagnes du Pindo fut lente et pénible, alors que les bataillons grecs, deux fois plus nombreux, concentraient leurs tirs d’artillerie sur les parcours obligés et sur les zones à découvert. Ce qui rendait encore plus épuisantes les opérations était le manque de ravitaillement : tout ce qui se relevait indispensable (vivres, munitions, armes, tentes) devait être porté sur les épaules des alpini parce que les mules, qui étaient déjà en nombre insuffisant, traversaient difficilement les torrents sur les passerelles improvisées par les unités du génie. L’intention initiale était de ravitailler les troupes avancées avec le concours de l’aviation, mais le manque de moyens et les conditions atmosphériques empêcher les vols. Le 5 novembre seulement, une semaine après le début de l’offensive, la Julia reçu son premier ravitaillement aérien.

Le résultat des opérations confiées à la Julia, était lié à l’issue générale de l’avance. L’action de flanquement présupposait le maintient des troupes employées dans la zone centrale du front et la coordination entre les différents secteurs. La commode percée prévue par Visconti Prasca se révéla en revanche être une velléité hautaine pour complaire à Mussolini et gagner son estime. Dès les premiers jours de novembre les divisions d’infanterie employées au centre étaient contraintes à s’arrêter face à la résistance grecque, pendant que les difficultés de liaison empêchaient de coordonner les opérations entre les unités. Le 6 novembre, la Julia se trouvait sous la pression d’une division hellénique qui avait réussi à infiltrer le flanc gauche et le dos des colonnes italiennes (9 bataillons contre 5 bataillons alpins). Le jour suivant, le Commandement Supérieur des Troupes en Albanie constata l’échec de l’offensive, ordonna le repli général assignant à la Julia la tâche d’interdire la vallée de Vojussa. Les 40 km de territoire ennemi, conquis en dix jours d’effort et de marches exténuantes, devaient être abandonnés sous la pression de la contre-attaque hellénique.

Les deux semaines qui suivirent furent pour la Julia les plus tragiques de toute la campagne. Des troupes épuisées par les privations et l’âpreté de la marche, le mauvais temps, l’insuffisance de nourriture et de repos, mal équipées et désormais à court de munitions, elles étaient contraintes à reculer au contact resserré de l’ennemi et de se frayer un passage avec des assauts répétés à la baïonnette, à contre-attaquer pour dégager les unités agressées et les soulager de cette pression, avec le risque imminent d’un encerclement total. Les commandants décidèrent à plusieurs reprises de restreindre le front défensif pour concentrer les restes de bataillons décimés par les pertes, mais la prépondérance de l’adversaire et l’insuffisance de l’armement italien empêchaient d’arrêter la contre-attaque. Le 16 novembre la défense était pratiquement réduite à celle consacrée aux ponts Vojussa de Buorenzi et de Perati, le secteur du pont Perati était confiée à la Julia. « A partir du 17, les Grecs commencèrent d’incessantes attaques sur la tête de pont Perati, exerçant une pression particulière sur le bataillon l’Aquila renouvelant chaque jour les unités lancées contre nos lignes, étendant et intensifiant progressivement leur effort. La pression de l’ennemi était si forte qu’elle semblait culbuter les défenses. Des infiltrations ennemies étaient confirmées ici et là. Le commandement du VIII corps d’armée décida de rétrécir le front sur une brève ligne en arc de cercle, de la droite du Sarandaporos, un peu en amont de la confluence de ce cours d’eau avec la Vojussa, en passant par le Dosso Melissopetra et la cote 568, qui rejoignait la Vojussa en aval du pont Perati. Le 19 novembre la nouvelle ligne était défendue par les bataillons l’Aquila, Cividale et Val Tagliamento.
Le 20 les Grecs attaquèrent par la gauche de la Vojussa, la partie du front tenue par le Val Tagliamento, mais elle fut arrêtée par la résistance tenace du bataillon. Le 21 l’attaque s’accentuait sur les ailes, avec des forces plus considérables. La résistance, alternée de contre-attaques locales, se prolongeait pendant plus de six heures contenant l’adversaire, mais de nouvelles forces helléniques entrèrent en ligne et il apparut évident qu’elles auraient eu rapidement raison de l’héroïque résistance des alpini. Le commandement du VIII corps d’armée ordonna donc à la Julia de se replier le long de la Vojussa à Premeti et Ura Petrani, après avoir fait sauter les ponts sur la même Vojussa, pour se mettre sur la défensive en haut du Val Lengatica, où on craignait une probable incursion des Grecs ».


La littérature, si riche en contributions sur la campagne de Russie, n’a pas dédiée autant d’attention à la campagne de Grèce, mais les conditions dans lesquelles les soldats italiens furent contraints à opérer, surtout dans la première phase, ainsi que les pertes subies (après deux mois de guerre la Julia devait être presque complètement reconstituée) ne furent pas moins dramatiques que la retraire du Don. Comme l’a observé Faldella, « il n’en sera jamais assez dit, en les représentant efficacement et sous tous les aspects, des conditions pénibles dans lesquels les troupes se comportaient face à l’extrême pénurie, des vivres à l’habillement, de l’équipement, des convois de ravitaillement, aux matériels de toutes sortes. Seulement une toile de tente usée pour se protéger de la pluie, de la tempête, de la neige. La crue des fleuves aggravait le manque de voies de communications et les conditions exécrables de celles existantes et peu nombreuses, emportant les passerelles ; les mules mouraient de fatigue et de privations, le ravitaillement des lignes demandait un effort surhumain. Les témoignages des quelques survivants sont significatifs : « la nuit du 3 novembre, lors de l’avancée » écrivait l’alpino Arturo Gazzini del Cividale « nous savions que nous étions déjà encerclés par l’ennemi dans ces vallées encaissées entre les rudes montagnes du Pindo. Epuisés par le froid et la faim, sans munitions, dans ces sentiers où étaient disséminés les alpini et les artilleurs alpins dans d’innombrables affrontements. […] Le pont Perati nous attendait. Je me retrouvais au milieu de cette bataille furibonde : c’était le 21 novembre ; piétinant les morts, enjambant les blessés, le bois brûlait – les fantassins dans la cuvette étaient en déroute et broyés par les obus – les bersaglieri abandonnaient leurs habitudes pour s’improviser alpini. Je vis sauter le pont ; les alpini et les artilleurs alpins combattaient avec fureur pour contenir l’ennemi et sauver ce qui pouvait l’être. La passerelle en bois à peine traversée, je fis le signe de croix, sous un feu de mitrailleuse meurtrier, je vis de l’autre rive rejointe que la passerelle brûlait ; je vis même des gens se noyer dans le fleuve ; j’avais les yeux écarquillés ; tout devait s’arrêter là. En cet hiver 1940-41 l’ennemi voulait percer. Nos soldats surent freiner cette avalanche avec quelques sacrifices, gagnant les plus hautes récompenses militaires, mais aussi malheureusement la gloire à titre posthume. Sur ces rochers, du Frasher au fleuve Osum, au mont Chiarista et sur le mont Topojanit, au bivouac, avec des vestes en lambeaux et sans chaussures et avec peu d’armes : c’était Noël, une Noël de sang, on ne mangeait pas, on ne dormait pas, avec les membres gelés on piétinait cette neige presque entièrement rougie. Et à la fin décembre, nous n’étions plus que 800 environ sur 9000 ».

Dans les propos de Giovanni Zanette, auteur de Tempesta sulle alpi albanesi, la joyeuse redécouverte du goût de se laver, durant les combats lors d’une pause, il sous-entend le tragique des moments plus difficiles « et on se lavait aussi. L’ordonnance a fait fondre la neige dans la gamelle en dessous d’un morceau de planche sacrifiée sur le bûcher du dieu de la propreté. La peau respirait avec délice à travers les pores libérés de la crasse, pendant que le soleil la séchait lors de ces rares journées, enchâssé comme le turquoise entre la brume opaque et la rage de la tempête ». En revanche Manlio Cecovini écrivait dans Ponte Perati, la divisione Julia in Grecia « Il y a une croyance parmi les montagnards, qui enseigne de ne pas risquer sa vie tant que n’était pas complètement surmontée la peur d’un péril mortel antérieur. Mais malheureusement, on nous ne a pas laissé choisir, et, seulement quelques jours après avoir sauvé ma peau près de ma batterie, je me retrouvai dans le pétrin avec le cœur si serré et ce sentiment de malheur si intense que je me surpris à me demander pourquoi ça m’arrivait à moi, alors que tant d’hommes sur terre se la coulaient douce, il fallait que ce soit moi qui devait être ici à la merci des obus qui avaient choisis pour cible les alentours de l’observatoire ».

Aldo Rasero reconstruit ainsi la « légende Julia » parmi les soldats italiens en Grèce : « vers la mi-novembre 1940 sur le front greco-albanais, les Grecs attaques nos lignes avec des forces considérables. Notre commandement pour faire face à la situation précaire qui s’est créée, envoit rapidement sur la ligne tous les hommes et les unités disponibles. Celles dirigées vers la zone de Ponte Perati se mèlent aux colonnes ennemies mais aussi alpines en provenances des premières lignes. Il apparaît un désir naturel aux derniers arrivés, plus par solidarité que par curiosité de connaître à quelle unité ils appartiennent. La réponse est toujours la même, brève, incisive, décidée, qui dénonce l’orgueil mal caché mélangé à la modestie innée du chasseurs alpin : Julia. Rarement une allusion au bataillon ou au régiment, mais toujours ce nom qui est déjà entouré d’un auréole de légende. Julia, le nom est répété par les derniers arrivés avec une pointe d’admiration car les événements épiques de cette division qui s’est portée audacieusement dans le dispositif ennemi sont connus. Julia a du se replier en combattant vaillamment car privée de renfort, de ravitaillement, de vivres, de munitions ». Il est question d’une légende « spontanée », née parmi les soldats et non de la vertu propagandiste comme le confirme Zanette : « la légende de la Julia était née depuis peu de semaines justement sur ces montagnes, non par rhétorique d’invités spéciaux, mais spontanément, au milieu des combattants, transmise d’alpino en alpino, de chauffeur en chauffeur. On en parlait sur la ligne lors des nuits de veille ou sous la tente éclairée par la flamme rougeâtre de la graisse antigel pendant que dehors la tempête faisait rage et le vent fouettait la toile avec des crépitements et des claquements furieux. On se la murmurait dans les boyaux de neige des observatoires, dans les lits des hôpitaux de campagne, dans les magasins où venaient les hommes de corvée, dans les lieux de restaurations de Durazzo, de Valona, de Tirana pour faire pâlir de peur les pauvres diables à peine débarqués qui ne connaissaient pas encore la terre d’Albanie. Peu à peu elle s’est élevée comme valeur symbolique. C’était quelque chose qui appartenait à chacun d’entre nous, pourtant au-dessus de nous comme une échappée de ciel elle planait dans les hautes atmosphères, plus limpide, où toute admiration et toute chose rêvée étaient encore intacts et vrai. Là-dessus, il semblait que l’on recueillait tout ce qui nous avait été enlevé ou que nous avions perdu en chemin, et là nous pouvions les retrouver : c’était le pays, la patrie, le son de nos cloches, le rire de nos femmes, la justification de la vie et de la mort.
C’est pour cela, qu’au retour au pays, nous ne dirions pas « j’étais là-dedans ou dans cette unité » mais, « j’étais avec la Julia, je combattais à côté de la Julia, je me trouvais sur le front de la Julia ». Pareillement, la chanson est spontanée, née dans ces jours de campagne et destinée à devenir le symbole du sacrifice de la division : « sur le pont Perati drapeau noir/c’est le deuil de la Julia qui fait la guerre/le meilleur de la jeunesse qui va sous terre ».

Après la rupture du front défensive italien sur la Vojussa, l’avance grecque menaçait de rejoindre l’Adriatique et repousser à la mer nos troupes. Alors qu’au commandement suprême on procédait au limogeage et aux nouvelles promotions, les unités de renforts affluaient d’Italie, dont trois divisions alpines, la Pusteria, la Tridentina et la cuneense. Ainsi, il était possible de stabiliser une position de résistance extrême en mesure de tenir jusqu’au printemps prochain, mais il s’agissait en fait d’une ligne fragile, à tel point qu’en février 1941 le haut commandement britannique estimait comme certain le reflux des troupes italiennes de l’Albanie. Les nouvelles troupes affluaient de façon désordonnées et au compte goutte, avec des organigrammes et des dotations incomplets, et étaient immédiatement envoyées au front pour colmater les brèches qui s’ouvraient chaque jour. « La guerre contre la Grèce était une guerre d’outremer et il était nécessaire de fournir aux troupes tout ce dont elles avaient besoin de la mère patrie . Sur le plan des ressources, l'Albanie était comparable à un désert. Les difficultés communes à toutes les entreprises outremer étaient dans ce cas énormément augmentées par la capacité réduite de déchargement des deux uniques ports, Durazzo et Valon, et par l’extrême pauvreté du réseau routier albanais et par la nécessité de faire vite. […] Contraintes à recourir aux transports aériens, les unités arrivaient d’Italie fractionnées : les hommes par avions, le ravitaillement et l’équipement par bateaux et, de plus, sur des navires différents et même orientés, pour les exigences des convois, dans différents ports. La reconstitution de ces unités créait un terrible casse-tête, elles étaient jetées comme elles se trouvaient dans la turbine de la lutte pour satisfaire la nécessité immédiate qui ne consentait pas de freins ».

Cette organisation chaotique déterminait des situations invraisemblables : par exemple, le 5eme régiment de la division Tridentina, se retrouva complètement isolé du 22 au 24 novembre à cause d’une communication omise relative aux modalités de liaison, l’écoute de ses deux stations radio ne donnaient que des résultats contradictoires. Ordres et contre-ordres fréquents agaçaient ou créaient parfois des situations d’angoisse, flots de changements qui atteignirent le comble dans les phases de poursuite, quand les colonnes avaient atteint la frontière greco-albanaise leur parvinrent en quelques heures, divers ordres et contre-ordres qui demandaient pour leurs exécutions des marches exténuantes et non sans pertes. » La plus grande préoccupation du haut commandement semblait se garantir la documentation bureaucratique la plus complète sans tenir compte des exigences réelles, comme en témoigne le général Fatuzzo, à l’époque commandant d’un bataillon de la Julia : « l’armée veut savoir chaque jour combien de mètres de fil barbelés ont été mis en œuvre, combien de rouleaux ont été employés, combien de tranchées ont été creusées et à quelle profondeur. Et puis, il y a les statistiques. Morts, blessés, gelés, disparus. Munitions consommées quotidiennement ainsi que celles restantes au sein des unités : nombre de coups par fusils, mitrailleurs, mitrailleuses, mortiers de 45 et 81, grenades. Tout cela parce que les munitions manquaient et on craignait le gaspillage. Et puis encore des données et nouvelles de tous genres, car chaque bureau de commandant veut être présent et se manifeste par de nouvelles demandes. Et personne ne pense que les officiers de compagnie, qui doivent fournir les données et remplir les tableaux, dorment depuis plusieurs jours à la belle étoile dans la neige, fatigués et pleins de poux, tourmentés par les bombardements quotidiens, et n’ont même pas de tente personnelle, ni de tente de commandement, ni une chandelle, et souvent, pas même de papier pour écrire. »
Dans de telles conditions le moral des troupes ne pouvait pas être élevé, entre la pression de l'ennemi qui ne cessait d’attaquer et de bombarder et la désorganisation interne. A cela s’ajoutait encore le manque de nouvelles du pays, car personne ne s’est préoccupé de trouver « même un avion, un pauvre vieil avion quel qu’il soit, affecté exclusivement au transport postal pour les troupes en Albanie ».

Malgré cette conjuration d’éléments négatifs, les unités réussirent à endiguer l’offensive grecque, s’engageant dans une infinité de petites actions de confinement qui coûtèrent un énorme sacrifice de vies humaines mais démontrèrent également la capacité de résistance des soldats. Par leur adaptation au terrain, par la solidité de leur moral, par leur capacité d’improvisation dans les circonstances les plus imprévisibles, cette charge incombait aux bataillons de chasseurs alpins. « Donnez-moi un bataillon alpino et nous chercherons encore le moyen de les contenir » communiquait significativement aux commandants le général Geloso la nuit du 31 janvier, après une dangereuse percée de la ligne de front. Parmi autant d’épisodes dignes d’être notés, il en sera au moins raconté un parmi les plus tragiques et héroïques : la défense du bataillon Edolo (division Tridentina) dans la cuvette de Dushar du 13 au 15 décembre 1940.

Déjà réduit à cent hommes, rescapés des précédents combats, le bataillon se trouva attaqué par des forces ennemies correspondantes à l’organigramme complet de trois bataillons qui provenaient de Dushar par divers itinéraires. « Le colonel Fassi avait donné l’ordre de faire bloc avec tous les éléments disponibles sur la cote 1822 et de résister à outrance. Le combat autour de la cote fut très violent et se poursuivit jusqu’au 15. L’ennemi réussit à s’emparer de la cote 1822 où il se massa, mais grâce à une éclaircie, la 31ème batterie concentra ses tirs qui dispersèrent l’ennemi.

Les pertes de l’Edolo étaient très lourdes, six officiers parmi les morts, blessés et disparus et de nombreux sous-officiers et alpini.
Le commandant du bataillon, le lieutenant colonel Adolfo Rivoir, était gravement blessé à la poitrine. Le groupe de survivants se retira, toujours en combattant, sur la dorsale Cuka et Greves et se mit en position de défense à la droite du 49ème Tirano. Il n’y avait plus que cinq officiers, dont un officier médecin, un chapelain ainsi que vingt-trois alpini. Le bataillon Edolo avait cessé d’exister comme unité organique ».

 

 

La campagne de Grèce, comme il est notoire, vit son dénouement au printemps 1941 avec l’intervention de l’allié allemand. Dans la perspective d’une attaque désormais imminente de la Russie, Hitler voulait s’assurer le contrôle de la région des Balkans, éloignant les troupes britanniques intervenues pour soutenir la Grèce. C’est dans ce cadre que l’état-major nazi avait mis au point le plan Marita pour qu’il se réalise à la fin du printemps. L’intervention fut anticipée suite aux événements yougoslaves, quand le 27 mars le prince régent Paul fut éloigné et que fut instauré un gouvernement d’inspiration pro soviétique. L’invasion immédiate des 2ème et 7ème armées allemandes (avec l’attaque à l’ouest de la IIème armée italienne) permit une conquête rapide et les troupes, selon le plan Marita poursuivirent vers la Salonique et Athènes. Pressé au nord par les Allemands et à l’ouest par le corps d’expédition italien, la Grèce fut contrainte de demander l’armistice le 23 avril.

On ne s’arrêtera pas sur cette ultime phase de la campagne, appuyée par l’armée allemande, qui employait les forces italiennes sur un front secondaire par rapport à l’axe d’attaque. Il est plus significatif de rappeler le chiffre des pertes, en se référent à toutes les troupes engagées d’octobre 1940 à avril 1941, mais celles des chasseurs alpins constituent un quote-part déterminant, proportionnellement plus touché : 14 000 morts, 25 000 disparus, 50 000 blessés, 12 000 gelés. Un coût humain très élevé pour une agression inutile voulue par le fascisme, pour « une sale guerre d’un commandement rouillé », comme la défini Cecovini.


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