Un
grand merci à François Delpla qui nous a autorisés
à mettre en ligne sur HistoQuiz son article « Hitler et
la bataille d’Angleterre » paru dans HISTOIRE DE GUERRE
No 27, juillet août 2002 qui, nous l’espérons, ne
manquera pas de générer quelques polémiques sur
le forum.
Daniel Laurent
Si
la bataille d’Angleterre est, du côté du défenseur,
d’une simplicité biblique bien rendue par une fameuse phrase
de Churchill en hommage aux pilotes de la chasse anglaise (« jamais
un aussi grand nombre d’hommes n’a dû autant à
un aussi petit »), elle est, du côté de l’assaillant,
particulièrement ténébreuse. Où l’Allemagne
voulait-elle en venir ? Comme souvent avec Hitler, ses motivations étaient
multiples. Diversion pour masquer les préparatifs d’agression
contre l’URSS, tentative pour faire tomber Churchill, test vis-à-vis
des Etats-Unis, tromperie envers Franco, Mussolini et Pétain,
manipulation des officiers allemands :
tels sont les facteurs qu’il faut essayer de hiérarchiser.
Un besoin de paix
En tout cas, si une motivation semble absente, à quelque moment
que ce soit, c’est bien le désir d’envahir les îles
Britanniques. Rien n’avait été prévu à
cet effet avant l’offensive de mai 1940 sur le front de l’ouest.
L’encerclement des meilleures troupes adverses grâce à
la percée de Sedan semble avoir été l’alpha
et l’oméga de cette campagne. Des offres de paix avaient
été remises quelques jours avant par Göring à
l’industriel suédois Dahlerus, interlocuteur habituel du
Foreign Office, en un temps où le cabinet était dirigé
par Chamberlain. En dépit de son remplacement de dernière
minute par Churchill, le titulaire inchangé du Foreign Office,
Halifax, avait esquissé le 25 mai une ouverture de paix par l’intermédiaire
de l’Italie, que Churchill avait fait très difficilement
avorter.
Malgré ce premier échec, qui le pousse à s’enfoncer
en territoire français, Hitler continue de traiter l’obstination
anglaise par des remèdes diplomatiques, pendant presque deux
mois : la demande française d’armistice survient le 16
juin et la première attaque d’envergure contre le Royaume-Uni,
le 13 août. La diplomatie allemande s’efforce de faire comprendre
à l’anglaise, par des intermédiaires variés
dans un grand nombre de pays neutres, qu’elle ne désire
que la paix, sans rien réclamer en échange, sinon l’acceptation
par Londres d’une hégémonie allemande sur le continent.
On a trop dit que Hitler, contrairement à Bismarck, ne savait
pas s’arrêter. Il le savait, mais Churchill a mis sa science
en échec, de justesse. Nul n’est plus conscient que le
dictateur allemand des risques d’une guerre sur deux fronts :
puisqu’il recherche avec opiniâtreté son «
espace vital » vers l’est, il doit donc faire en sorte que
la campagne à l’ouest soit, pour employer un mot de notre
époque raffinée, la plus « chirurgicale »
possible. La paix avec Londres est peut-être une chimère,
elle l’est assurément tant que Churchill reste premier
ministre, mais elle est recherchée avec assiduité, non
seulement avant l’attaque contre l’URSS, mais beaucoup plus
tard, puisque les derniers efforts du Führer avant son suicide
tendront à regrouper l’Occident contre la marée
soviétique.
Contrairement à un autre préjugé, qui veut que
Hitler soit un « joueur de poker » (là encore en
contraste avec Bismarck, qui serait un joueur d’échecs),
le nazisme a la manie du programme et Hitler déteste l’improvisation.
Sa stratégie, une fois qu’il a constaté que l’armistice
français n’entraînait pas la résignation britannique,
peut donc se lire, même si c’est parfois en filigrane, dans
un mémorandum de son principal conseiller militaire, Jodl, en
date du 30 juin :
Si les moyens politiques ne donnent pas de résultats, la volonté
anglaise de résistance devra être brisée par la
force
a) par le combat contre la métropole anglaise
b) par l’élargissement de la guerre à la périphérie.
Pour « a », il y a trois possibilités :
1) Le « siège » : il comprend le combat maritime
et aérien contre tout ce qui entre ou sort, le combat contre
l’armée de l’air anglaise et contre toutes les ressources
économiques du pays
2) Le bombardement de terreur contre les concentrations de population
anglaises
3) le débarquement ayant pour but d’occuper l’Angleterre.
La victoire finale de l’Allemagne n’est qu’une question
de temps. Des attaques ennemies importantes ne sont plus possibles.
Aussi l’Allemagne peut-elle choisir des méthodes de guerre
qui économisent ses forces et évitent les risques.
Au début doit prendre place le combat contre la force aérienne
anglaise [souligné par Jodl]. (...)
Un débarquement en Angleterre ne peut être envisagé
que si la maîtrise du ciel est acquise par la Luftwaffe.
(...) Tout débarquement ne doit être préparé
que comme un dernier recours.
(...) Comme l’Angleterre ne se bat ni ne peut plus se battre pour
la victoire mais pour le maintien de ses possessions et de sa situation,
tout indique qu’elle inclinera vers la paix quand elle apprendra
qu’elle peut encore l’obtenir à relativement bas
prix.
Ce texte, dont les conditions de rédaction sont inconnues, pourrait
bien avoir été dicté par le Führer en personne.
Il exprime en tout cas fort bien sa politique au cours des trois mois
suivants, à un élément près, que nous verrons
apparaître un peu plus tard, concernant l’URSS. Ici, elle
est mentionnée en passant, dans une liste de pays avec lesquels
l’Allemagne doit garder des liens étroits, pour isoler
l’Angleterre.
Dès cette fin de juin, donc, on trouve bien en place l’idée
qu’il faut convaincre l’Angleterre de signer la paix, et
que l’aviation est, de tous les moyens militaires, celui qui devra
être mis le plus à contribution pour atteindre ce résultat.
Un débarquement n’est pas exclu, mais la somme des préalables
requis le rend bien improbable.
Un changement de cap
Une
évolution fondamentale se produit au cours des jours suivants,
qui se manifeste le 13 juillet lors d’une rencontre du Führer
et des principaux chefs des forces armées : il leur dit que le
maintien de l’Angleterre dans une guerre aussi mal engagée
appelle une explication et qu’il n’en voit qu’une
: elle spécule sur une rupture entre l’Allemagne et l’URSS.
Ses propos, connus par le journal du général Halder ,
chef d’état-major de l’armée de terre, méritent
citation, d’autant plus que le commentaire du scribe a aussi son
intérêt :
Le Führer est très intrigué par le refus persistant
des Anglais de faire la paix. Il voit l’explication (et nous aussi)
dans l’espoir qu’elle met en la Russie, et par suite calcule
qu’il aura à la contraindre par la force d’accepter
la paix.
Mais c’est très contraire à sa nature. Pour la bonne
raison qu’une défaite militaire de la Grande-Bretagne amènerait
la fin de l’empire britannique, sans profit pour l’Allemagne.
Le sang allemand coulerait pour un résultat qui profiterait uniquement
au Japon, aux Etats-Unis et à d’autres.
Aucun réchauffement des rapports anglo-soviétiques dans
la quinzaine écoulée ne peut justifier cette brusque alarme
-même si les spéculations vont bon train sur la mission
de Stafford Cripps, un socialiste anglais très antinazi nommé
ambassadeur à Moscou fin mai et arrivé à la mi-juin
dans la capitale soviétique : rien n’a filtré encore
de son accueil par Staline, au total assez circonspect . Hitler ici
tâte le terrain avec prudence : il enregistre sans doute avec
une grande satisfaction que ses généraux de l’armée
de terre partagent l’analyse suivant laquelle l’ultime espoir
des Anglais réside dans un conflit germano-russe, mais il n’en
encore d’autre conclusion que la nécessité d’écraser
l’Angleterre.
En conséquence, le 16 juillet, il émet sa directive n°
16 sur l’invasion de ce pays, dont le vaniteux Halder constate
qu’elle reprend les suggestions qu’il avait faites le 13.
Contentons-nous pour l’instant du début :
Comme l’Angleterre, en dépit de sa situation militaire
désespérée, ne laisse voir par aucun signe qu’elle
est prête à une entente, j’ai décidé
de préparer une opération de débarquement contre
les îles Britanniques et, si nécessaire, de l’exécuter.
Cependant, l’URSS revient sur le tapis le 21 : Hitler demande
à Brauchitsch, chef de l’armée de terre, de dresser
les plans d’une attaque contre elle. Mais seulement pour lui prendre
des territoires :
Objectif : écraser l’armée russe ou au moins prendre
autant de territoire russe qu’il est nécessaire pour empêcher
un bombardement de Berlin ou des industries silésiennes. Il est
souhaitable de pénétrer assez loin pour rendre notre armée
de l’air capable de frapper les centres stratégiques soviétiques.
Enfin, le 31, réunissant une nouvelle fois les chefs militaires
à Berchtesgaden, le Führer leur met les points sur les i
: l’attaque aura pour but de « détruire d’un
seul coup » l’Etat soviétique lui-même.
A travers ces prises de position étalées sur un mois,
on voit se dessiner, sous l’influence de Churchill, une mutation
capitale.
La place de l’Etat stalinien dans le dispositif nazi change du
tout au tout En signant le pacte germano-soviétique le 23 août
1939, il s’était déconsidéré et marginalisé.
A la fin de juin 1940, comme en témoigne le mémorandum
de Jodl, l’Allemagne entendait réaffirmer sa solidarité
avec l’URSS pour parachever le découragement britannique.
Or un mois plus tard, le grand voisin slave est devenu, en grand secret,
la cible majeure de l’effort de guerre allemand.
L’idée d’un assaut contre l’Angleterre n’est
pas abandonnée pour autant et ses préparatifs vont bon
train. Mais avec de curieuses incohérences.
Les fantaisies
de la préparation
Revenons à la directive n° 16 du 16 juillet, qui va inspirer
l’action de la Wehrmacht jusqu’au 17 septembre (date de
sa suspension de fait mais elle reste théoriquement en vigueur,
le débarquement n’étant qu’ajourné).
De toutes celles qui ont été conservées (la dernière,
datée du 15 avril 1945, porte le numéro 74), c’est
sans conteste la plus floue, la plus molle et la moins réaliste.
On se souvient que dès l’introduction, il est dit que l’opération
de débarquement sera exécutée « si nécessaire
».
L’expression se retrouve trois lignes plus bas, s’agissant
de l’occupation du pays.
Précise est, en revanche, l’aire géographique :
le débarquement se fera « par surprise sur un large front,
de Ramsgate à l’ouest de l’île de Wight ».
Il est bien étrange que ce vaste déploiement, entre l’étroit
Pas-de-Calais et une zone où la Manche est large de plus de 150
kilomètres, soit considéré comme susceptible de
surprendre l’ennemi.
Quant à la chronologie, elle ne brille pas non plus par le réalisme
: tout doit être prêt à la mi-août. On a bien
lu : la chétive marine allemande doit improviser en un mois un
assaut contre un pays jamais envahi depuis 800 ans et gardé par
la plus puissante escadre du monde ! Dans ce laps de temps il faut à
la fois, dit le texte, mettre hors de combat l’aviation ennemie,
installer des barrages de mines aux deux entrées de la Manche,
« puissants » s’il vous plaît, déminer
en revanche les chenaux d’invasion, installer en Flandre, Picardie
et Normandie une « puissante artillerie côtière »,
et enfin attirer au loin la flotte britannique, avec l’aide des
Italiens. Qu’on se rassure : ce dernier point n’est pas
impératif, mais seulement souhaité.
Une petite phrase peut atténuer l’impression d’irréalisme...
tout en justifiant à l’avance de nouveaux atermoiements
:
« On devra autant que possible utiliser les navires des Etats
ennemis vaincus ». Or le seul vaincu ayant quelque envergure navale
s’appelle la France, et sa flotte a été neutralisée
en vertu de l’armistice. Hitler fait mine, ici, de vouloir rapidement
renégocier ce texte (puisqu’une mainmise violente sur les
navires français supposerait d’amples dispositions militaires,
dont il n’est pas question ici). Voilà qui est cohérent
avec une demande qu’il a envoyée la veille à Vichy,
d’autoriser son aviation à utiliser les aérodromes
d’Afrique du Nord. Une sollicitation qui restera sans suite, après
une réponse de Pétain demandant précisément
en contrepartie une renégociation globale de l’armistice.
En ne répondant pas, Hitler contrevient à sa propre directive
et oblige la Kriegsmarine à compter essentiellement sur les bateaux
allemands, civils et militaires.
Il est précisé plus loin que la « puissante artillerie
côtière » devra être protégée
par du béton et que ce travail sera confié (comme plus
tard le mur de l’Atlantique) à l’organisation Todt.
Compte tenu du temps nécessaire aux transmissions bureaucratiques,
aux relevés, aux plans, aux travaux et au séchage, voilà
déjà qui montre que le délai de la mi-août
ne saurait être tenu.
Le dernier paragraphe n’est pas le moins éloquent : Hitler
prie les commandants des trois armes de lui fournir « dès
que possible » (et non « dans les plus brefs délais
») leurs plans pour la réalisation de tous ces points.
Voilà qui tranche avec les batailles passées et futures
: l’état-major général que Hitler a institué
autour de sa personne en février 1938 sous le nom d’OKW
(Oberkommando der Wehrmacht) n’est pas, cette fois-ci, sur le
pied de guerre. On laisse les trois armes se coordonner comme elles
peuvent -et elles pourront peu. Le chef de l’OKW, Keitel, récemment
promu maréchal, est même envoyé pour dix jours en
permission, fin juillet... peut-être parce que, contrairement
à Jodl, il n’est pas un farouche partisan d’une guerre
à l’est . Quant au colonel Warlimont, chef de la section
« L » (Opérations) de ce même OKW, il écrit
non moins significativement, à propos des préparatifs
d’invasion de l’Angleterre :
Jamais auparavant et jamais dans la suite [les officiers de la section
L] ne disposèrent d’un champ d’action aussi étendu
pour faire preuve d’initiative dans la préparation d’une
opération. Mais jamais non plus leurs supérieurs, jusques
et y compris Hitler, ne leur manifestèrent aussi peu d’intérêt.
L’historien John Lukacs, qui s’est beaucoup occupé
de littérature avant de donner trois ouvrages fondamentaux sur
les débuts de la seconde guerre mondiale, fait cette remarque
subtile : la directive n° 16 donne pour la première fois
à l’opération le nom de code d’Otarie (Seelöwe)
alors que jusque là elle s’appelait Lion (Löwe). C’est
là un signe révélateur : contrairement au lion,
l’otarie n’est pas un animal bien farouche.
Comme de juste, les chefs des trois armes multiplient au cours des semaines
suivantes les échanges d’aigres notes en même temps
que les préparatifs fiévreux. Brauchitsch et l’amiral
Raeder se disputent sur la largeur du front d’attaque, le second
prônant une traversée courte et étroite, limitée
donc au Pas-de-Calais et à ses abords immédiats, tandis
que le premier clame qu’une tête de pont aussi limitée
ne permettrait pas de progresser de manière satisfaisante. Finalement,
le front envisagé se limite, début septembre , à
la portion de côte comprise entre Fokestone et Brighton, soit
une réduction de moitié par rapport aux exigences premières
de l’armée de terre : un compromis qui ne satisfait personne
et fait régresser l’ardeur générale.
Les hoquets de l’exécution
Le début de la bataille est flou, à telle enseigne que
l’historiographie anglaise la fait commencer le 10 juillet et
l’allemande le 3 . Il s’agit de la « bataille de la
Manche », une série d’attaques de la Luftwaffe contre
la navigation britannique, que protège la RAF. C’est donc
la Luftwaffe de Göring qui prend la bataille à son compte
et en règle le rythme à sa guise. L’assaut de la
Grande-Bretagne proprement dite commence le 12 août et surtout
le 13, baptisé « jour de l’Aigle » par Göring.
Il entreprend de bombarder un certain nombre d’objectifs militaires
proches de la côte sud, y compris les usines d’armement.
La RAF est censée s’user en s’y opposant. Au bout
d’une semaine, Churchill tire aux Communes un bilan triomphal
: c’est alors qu’en une phrase fameuse il exalte les pilotes,
ce « petit nombre » sauvant la grande masse. L’important,
pour lui, est que le pays tienne tête sous l’orage... et
que l’audace hitlérienne vienne à bout de la patience
américaine.
Et pour Hitler, qu’est-ce qui importe ? Puisque, nous le savons,
l’invasion est loin d’être prête, cette «
préparation d’artillerie » (c’est le rôle
assigné par Hitler à l’aviation dans la directive
n° 16) est, pour le moins, mal coordonnée avec l’assaut
qu’elle est censée favoriser.
Les récits traditionnels (auxquels les mémoires de Churchill
ont donné le ton) veulent que la Luftwaffe, après trois
semaines de match équilibré, ait commencé à
faire plier son adversaire et qu’elle lui ait alors offert un
répit inespéré, en changeant d’objectifs.
C’est le 7 septembre, en effet, que commence le Blitz, ce bombardement
d’objectifs civils et, en particulier, du port et des quartiers
résidentiels de Londres.
La capitale avait été touchée le 24 août
par un bombardement et, en représailles, Churchill avait envoyé
quelques bombardiers à Berlin la nuit suivante . Hitler avait
réagi en menaçant Londres et les grandes villes anglaises
de destruction, dans son discours du 4 septembre. Il est peu probable
qu’il faille prendre cette justification au pied de la lettre.
Plus vraisemblablement, il réagit à la signature de l’accord
anglo-américain sur les destroyers et les bases, le 2 septembre
: ce premier pas des Etats-Unis hors de la neutralité dispense
le Führer des ménagements qu‘il observait jusque là,
peut-être parce que le gouvernement américain avait laissé
entendre début juillet que le bombardement de Londres pourrait
entraîner une vive réaction de sa part.
Finalement, la journée du 15 septembre, au cours de laquelle
la Luftwaffe fait son plus gros effort contre Londres et subit ses plus
lourdes pertes, est suivie de peu de l’ajournement du débarquement
« jusqu’à nouvel ordre », le 17 septembre.
En un dernier soubresaut, le 12 octobre, l’opération est
reportée, au plus tôt, au printemps suivant.
Cependant, l’amiral Raeder avait appliqué les consignes
et rassemblé dans les ports de la Manche et de la mer du Nord
un grand nombre de bateaux de divers types, soustraits notamment à
la navigation fluviale allemande. L’aviation anglaise leur avait
infligé des pertes et leur dispersion commence aussitôt
après l’ajournement du 17 septembre. Dès lors le
Blitz, qui se poursuit durement tout le mois d’octobre et sporadiquement
jusqu’en mai suivant, n’est plus qu’une tentative
de terroriser les civils anglais, pour leur faire souhaiter le départ
de Churchill.
Les ambiguïtés de l’automne
Hitler continue, mine de rien, d’appliquer le mémorandum
de Jodl et les directives informelles qu’il donnait à ses
généraux au début de juillet. Il continue de frapper
et, plus encore, de menacer l’Angleterre, mais semble compter,
pour la mettre hors de combat, beaucoup plus sur la lassitude et l’épuisement
financier que sur des coups militaires décisifs... sinon, en
dernier recours, celui qu’il espère appliquer à
l’URSS, et qu’il finira par détailler, à l’usage
d’une poignée d’initiés, dans la directive
« Barbarossa » du 18 décembre. Ainsi un visiteur
de marque, Serrano Suñer, beau-frère et ministre de Franco,
est longuement et pompeusement reçu à Berlin dans la deuxième
quinzaine de septembre, de manière à faire croire à
l’univers que désormais Gibraltar est dans le collimateur
de la Wehrmacht.
L’une des dupes est Pétain, qui va se précipiter
pour offrir ses services, devant ce qu’il prend pour une réorientation
vers le sud des efforts militaires allemands : à Montoire, le
24 octobre, il propose à Hitler que la collaboration franco-allemande,
que le Führer dit souhaiter, consiste avant tout en une reconquête
par Vichy de l’Afrique équatoriale, passée à
de Gaulle fin août.
Mussolini, de même, lance ses offensives d’Egypte (13 septembre)
et de Grèce (28 octobre -dans les deux cas il s’agit de
chasses gardées britanniques) en étant persuadé
qu’en cas de malheur l’Allemagne lui sauvera la mise : il
sera informé fort tardivement des projets contre l’URSS,
en vertu desquels les secours allemands lui seront mesurés au
plus juste.
Ainsi, du début à la fin, la bataille d’Angleterre
est une entreprise informe, aux antipodes de toutes les autres actions
militaires du Führer. La cause semble devoir être cherchée
dans l’idéologie nazie : les Anglais sont des cousins germains,
sincèrement admirés par Hitler pour avoir avec des moyens
réduits imposé leur joug à de nombreux peuples
extra-européens, en même temps que leur supériorité
maritime les met hors de portée des Allemands. Leur effondrement
ne profiterait qu’à d’autres : cette phrase-là
est sincère, et juste. Pour la présente génération
tout au moins, la tâche de l’Allemagne est de se tailler
un empire continental aux dépens des « sous-hommes »
slaves. La ténacité churchillienne est donc reçue
par Hitler, après un bref moment de flottement début juillet,
comme un cadeau du ciel : elle permet de préparer, en les dissimulant
au mieux, les bases d’une agression vers l’est plus soudaine,
plus cruelle et, pour les Allemands, plus mobilisatrice que si la paix
avait été rétablie (ce qui ne l’empêchera
pas de tenter un nouvel effort pour qu’elle le soit, dans la première
quinzaine de mai 1941). Pour cela il faut faire semblant d’hésiter
et changer apparemment plusieurs fois de tactique, ce qui a la vertu
supplémentaire de restaurer l’image d’un dirigeant
peu sûr de lui que Hitler avait cultivée avant guerre avec
tant de profit, et que son triomphe sur la France avait sérieusement
mise à mal.