Voici
quelques semaines, Monsieur Henri Kichka, survivant de la Shoah était
en train de délivrer un témoignage devant des élèves
d’une école à Bruxelles lorsqu’un professeur
de religion islamique de l’établissement avance publiquement
que son récit est « largement exagéré »
!
C’est
la première fois qu’une telle mésaventure lui arrive
et elle fait mal. Très mal…
Il
faut savoir que Mr Kichka, (83 ans, 4 enfants et une ribambelle de petits-enfants
et arrière petits-enfants), a survécu à 11 camps
ainsi qu’à la Marche de la Mort. Il est le seul rescapé
de sa famille. Sa mère, son père et ses sœurs sont
décédés dans les camps.
Pourtant,
c’est un homme rempli d’humour et d’humanité
que nous avons rencontré et avec qui nous avons évoqué,
à travers les questions que les membres du Forum « Le monde
en guerre » lui ont posé, les événements
de sa vie passée et récente.
Monsieur
Kichka, vous vous en êtes sorti, en piteux état (38 Kg,
tuberculose, etc) mais vous êtes rentré vivant. En lisant
les mémoires de Madame Simone Weil, nous constatons qu'elle attribuait
sa propre survie à 3 choses : son jeune age (pleine de santé
au moment de son arrestation), sa volonté de rentrer pour raconter
et aussi... des coups de chance !
A quels facteurs attribuez-vous votre survie ?
Henri
Kichka : La force physique et la jeunesse (j’avais 14 ans), et
la volonté de survivre représentent 5% de la survie. Mais
le facteur le plus important qui représente 95%, c’est
la chance. En fait, les SS ne faisaient pas de différence entre
les Juifs. Si on reste en vie, c’est qu’on a de la chance.
Je suis passé par 11 camps, 14 mois d’hôpital et
1 an d’orphelinat. C’est de la chance car maintenant, je
suis en bonne santé.
Le fait que, dans ma jeunesse, j’ai fait beaucoup de sport et
de scoutisme m’a beaucoup aidé.
De plus, mon père voulait que je survive pour que je puisse témoigner.
Il voulait que je vive pour que je fonde une famille car lui, il sentait
qu’il n’allait pas survivre…
L’humour et le moral m’ont aussi aidé à survivre.
Avez-vous
jamais été témoin de la moindre hésitation,
compassion ou ce genre de choses de la part de l'un des SS ?
HK
: Jamais, à 100%, jamais, jamais, jamais ! Un exemple : un SS
qui surveillait le travail pendant la journée était en
train de fumer. Il jetait son mégot par terre et l’écrasait
avec sa botte de façon à ce qu’il ne puisse être
récupéré et utilisé par des Juifs.
Lors de la Marche de la Mort, qui a duré 13 jours et 13 nuits,
les centaines, les milliers de SS qui nous ont surveillé pendant
330 km étaient suivis par les Russes. Sur les 60.000 Juifs qui
venaient de toutes parts, les Russes en ont dénombré 42.000
tués par une balle dans la nuque par les SS ou de fatigue. Jamais
de compassion !
Malgré tous les camps par lesquels je suis passé, la Marche
de la Mort est l’épreuve la plus terrible que j’ai
vécue !
Est-il
possible de rentrer d'une telle épreuve sans brûler de
haine pour le restant de ses jours ?
HK
: Oui, c’est possible. Si on est envahi par la haine, on ne ferait
que se retourner vers son passé et alors, on n’a pas d’avenir,
pas de famille… je ne supporte pas les gens qui ont survécu
aux camps et qui s’empêchent de dormir à cause des
camps. J’ai beaucoup d’amis qui se sont suicidés
à cause des camps car ils ne l’ont pas supporté.
Moi, je suis rentré seul au monde. Je n’avais plus personne.
Je ne regarde que l’avenir. Mon passé n’est là
que pour me faire témoigner. Et pourtant, au début, personne
ne nous questionnait sur notre vie…
Quel
est l'élément "déclencheur" qui vous
a poussé à raconter votre déportation ?
HK
: J’ai attendu que mes enfants soient en âge de comprendre.
Parce que, jusqu’à 12, 13 ans, j’ai voulu les préserver
de ce passé-là. Je leur en ai parlé par bribes,
au début. Puis, tous mes enfants ont rejoint un mouvement de
scouts juifs où on en parlait beaucoup plus.
Quand j’en ai parlé à mes enfants et qu’ils
ont découvert ce que j’avais vécu, ils m’ont
accompagné à Auschwitz, mais seulement à l’âge
adulte, quand ils ont été en mesure de comprendre.
Et c’est ma fille qui m’a poussé à écrire.
Elle m’a offert un cahier pour que je couche mes mémoires.
Puis, ma fille m’a fait rencontrer un éditeur qui m’a
demandé le titre de mon livre « Une adolescence perdue
dans la nuit des camps ». Et il a décidé de le publier
uniquement sur base du titre, sans le lire, car il ne me connaissait
pas ! Chapeau !
Avez-vous
témoigné tout de suite, dès votre retour ou êtes-vous
rentré dans un mutisme, chose fréquente chez les anciens
déportés ayant vécu des évènements
aussi horribles que ceux que vous avez vécu ?
HK
: Mais qui s’intéressait au sort des Juifs après
la guerre ? Les Belges se reconstruisaient. Et en plus, personne ne
nous croyait.
A l’époque, il n’y avait pas de PC, pas de TV et
9 mois après la fin de la guerre, on voit débarquer dans
Bruxelles des gens en pyjama, des squelettes vivants… Nous sommes
arrivés, pas dans l’indifférence, mais dans l’ignorance.
Les gens ne savaient pas. Pendant des années, nous avons été
les oubliés de l’Histoire. Lorsque j’étais
dans le sanatorium à Alsemberg, je ne parlais à personne
de mon passé. Les gens se soignaient et je n’allais pas
leur casser les pieds avec ça. Les jeunes ne posaient pas de
questions non plus, pourtant, ils voyaient mon numéro tatoué
sur mon bras. On ne m’interrogeait pas et ça me rendait
malade car j’aurais tant voulu qu’on me pose des questions
car j’aurais volontiers raconté et expliqué ! Les
gens voulaient être soignés, pas qu’on leur parle
de camp, de torture, de chambres à gaz…
Comment
avez-vous appris que votre famille ne reviendrait pas ? Comment l'avez-vous
compris?
HK
: Tout d’abord, j’ai été séparé
de ma mère et de mes sœurs en 1942, quand nous avons été
envoyés en Pologne.
Après la guerre, à Bad Arolsen, j’ai découvert
tout ce qui concerne les Juifs, ainsi que ma maman et mes sœurs.
J’ai ainsi découvert que ma tante, ma maman et mes sœurs
ont été gazées le même jour !
Les femmes étaient destinées à mourir. Quand j’étais
dans les camps, je me doutais bien de ce qui leur était arrivé
car je me doutais que jamais ma maman et mes sœurs ne pourraient
survivre à un tel régime.
Avez-vous
eu peur à un certain moment de devenir "muselmann"
?
HK
: Non, je n’ai jamais pensé à la maladie ou à
ma mort. Je ne me suis jamais laissé aller. Je ne suis pas comme
ça.
Il existe quelque chose en l’homme qui fait qu’il peut triompher
de tous les maux de la terre : une cuirasse blindée. Mais il
faut être né avec. Il faut se battre pour vivre et donner
l’amour qu’on a en réserve. Et plus on a souffert,
plus on a d’amour à donner !
Avez-vous
été témoin de scènes d'entraide dans cet
univers qui tendait plutôt à penser à chacun pour
soi à cause de l'instinct de survie ?
HK
: L’entraide était très difficile. Dans chaque baraque,
lorsque l’on est 300, 400, 500, 600,… il n’y a rien
du tout. En fait, l’entraide ne se faisait qu’entre gens
de même nationalité. Les Belges et les Français
s’entendaient bien. La langue était le facteur d’entraide.
Le Yiddish m’a aussi aidé à me faire des amis. Mais
en fait, l’amitié était réduite à
sa portion congrue car les SS avaient rendu les gens comme des bêtes.
A l’heure actuelle, j’entretiens encore une amitié
indéfectible avec des Français.
Comment
fait-on pour survivre à 11 camps et une marche à la mort
? La volonté de sortir de là peut-être… ?
Mais une fois sorti et revenu à la vie quotidienne, comment fait-on
pour s'y réadapter, ne pas y perdre pied ?
HK
: La force morale. Il n’y a pas d’autre réponse !
J’étais vivant. Et ça, les nazis ne s’y étaient
jamais attendus! J’étais vivant et le reste ne m’intéressait
pas. J’avais la gale, la tuberculose, mais j’étais
vivant !
Lorsque j’étais au sanatorium, lorsque je me lavais le
matin et que je regardais dans le miroir, je constatais que je grossissais
et je réalisais peu à peu que je revenais à la
vie !
Maintenant,
je témoigne avec humour ! C’est un moyen de me libérer.
C’est grâce à l’humour que je ne fais pas de
cauchemars.
La
haine, de certains, liée à l'indifférence de la
majorité vous ont conduit à votre calvaire. Comment percevez-vous
l'indifférence actuelle ? Y voyez-vous les prémices d'un
retour de la barbarie ?
HK
: Oui, j’ai peur de l’indifférence.
Lorsqu’il était en prison, Hitler jouissait d’une
certaine liberté. Il y rédigeait Mein Kampf. Et tout y
était écrit à partir de 1923. Et maintenant encore,
ce livre est édité et vendu… En 1933 déjà,
tout le monde devait être au courant. La Société
des Nations, les USA, l’Europe,… Tout le monde savait.
Quand Hitler a occupé l’Autriche, on s’est dit que,
après tout, c’était son pays. La Tchécoslovaquie,
c’était loin… On a commencé à réagir
quand il a envahi la Pologne…
Actuellement, tous les jours, il y a des attentats. Qui s’en soucie
? L’ONU réagit mollement…
Le monde est égoïste, indifférent et uniquement tourné
sur lui-même et ne voit pas les dangers issus de la montée
des fondamentalismes ! Il faut être ferme avec les intégristes
!
J’en
suis à mon 239è témoignage dans les écoles,
mon 44è dans les camps. Il faut que les jeunes sachent. Il faut
que les jeunes sachent ce que c’était la vie dans les camps,
travailler 11 heures par jour sans manger autre chose que 200 gr de
pain et de la « soupe » infâme, faite à partir
de l’eau du robinet qui servait à préparer le béton,
m’a-t-on raconté, car en fait, nous n’en avons jamais
connu l’origine !
Dans
beaucoup de témoignages de survivants, ils expliquent qu'ils
avaient ce que nous appellerions à défaut d'un meilleur
terme, des "gestes d'humanité" pour ne pas sombrer
dans l'horreur. Certains essayaient de rester le plus propre possible,
au besoin en se lavant à l'eau glacée en plein hiver,
d'autres s'obligeaient à manger de la façon la plus normale
possible la maigre ration qui leur était donnée au lieu
de se jeter dessus malgré la faim omniprésente, d'autres
organisaient dans leur block des moments de détente où
ceux qui le souhaitaient pouvaient dire de la poésie ou entonner
quelque chanson populaire... les exemples sont sans fin et semblent
aussi variés que les personnes. Ces gestes étaient parfois
conscients et faits en toute connaissance de cause, d'autres fois ces
gestes ne devenaient compréhensibles pour leurs auteurs qu'une
fois libérés... Avez-vous connu ce genre de "geste"
consciemment ou non ?
H.K.
: Non, je n’ai jamais constaté ce genre de geste. Le soir,
harassés par le travail, sans manger, sans pain… qui avait
la force de chanter ?
Par contre, ce que nous faisions, c’est évoquer le passé
: l’école, le sport, les examens, les scouts,… Nous
parlions de la nourriture de nos mères, de nos épouses…
Nous en étions arrivés à sentir l’odeur des
aliments dont nous parlions !
A part le « pain » et le « soupe », nous n’avions
rien. Pas de poisson, de viande, de charcuterie… Rien !
J’ai
entendu dire que certains priaient, mais toujours en cachette du kapo
!
Nous
parlions du passé. Nous ne parlions que de ça. Et dès
4h00 du matin, il fallait se lever pour travailler !
M.
Kichka, avez-vous revu des camarades de déportation depuis votre
retour et si oui de quoi parlez-vous ? Si non pourquoi, est-ce un choix
délibéré de votre part de ne pas revoir vos compagnons
d'infortune qui ont survécu ou est-ce la nécessité
d'un retour à la vie ordinaire qui vous a imposé cet état
de fait ?
HK
: Oui, je les revois, mais on ne parle pas du passé ! Nous devenons
vieux et nous voulons en profiter ! On veut s’amuser et ne pas
revenir sur le passé ! La relation avec mes amis est unique !
Peut
on imaginer que le professeur de religion islamique qui a nié
votre témoignage, a réagit instinctivement, sans trop
penser ce qu'il affirmait, ou alors, sa conviction était-elle
faite d'avance. Et pas seulement la sienne, mais celle des autres adhérents
à sa croyance et qu'il est intervenu "en âme et conscience",
dans le but d'édulcorer vos dires ?
HK
: Question très pertinente ! S’il était intervenu
à la fin de mon témoignage, peut-être. Mais après
une heure seulement, il est intervenu. S’il l’a fait, c’est
qu’il était convaincu qu’il avait raison. Il était
convaincu de son bon droit avant son intervention. En tout cas, les
autorités de l’école ne savaient pas qu’il
allait intervenir comme cela.
J’aurais préféré être pris à
part par ce professeur et qu’il me dise « Ecoutez, j’ai
mes convictions, mes opinions et je pense que vous avez tort…
».
Qu’avez-vous
à répondre à ce professeur de religion islamique
?
HK
: Je ne suis ni juge, ni magistrat, ni avocat. Le Ministre de l’enseignement
se chargera de le sanctionner. Je veux rester digne. Je ne demande qu’une
chose : des excuses !
A
lire : Henri Kichka, Une adolescence perdue dans la nuit des camps,
Editions Luc Pire, Les territoires de la mémoire.
Merci
à Carlo, Petit_Pas, Omega.067, Tiro 22, Schwarze Kapelle, Daniel
Laurent, Moumoune, Prosper Vandenbroucke, Henri Rogister et Audie Murphy
pour leurs questions et témoignages de sympathie envers Mr Kichka.
Mr Kichka a fortement apprécié la pertinence des questions
ainsi que les diverses lettres qui lui ont été remises
à l’occasion.