C'est un gros plan de profil de Mussolini, aux commandes de l'avion personnel d'Hitler qu'on a bien voulu lui prêter. La voix off précise qu'un Allemand a gardé la double commande et s'interroge sur les pensées d'un Duce mélancolique, perdu dans les nuages, qui vient de perdre, en ce début d'année 1942, son fils Bruno, justement alors qu'il pilotait un avion. La séquence suivante montre un Duce en retrait par rapport à un Hitler encore fringant qui salue des autorités militaires.
Tout l'art et la méthode du documentariste Jean-Christophe Rosé est là : dans la qualité et la rareté des images d'archives obtenues, mais aussi dans l'attention méticuleuse qui leur est portée et la capacité à les faire parler. Chez Rosé, le commentaire colle magnifiquement à l'archive, l'accompagne, fusionne avec elle, produisant un effet de réel et de vérité, qui est sa marque, sa griffe et son talent inégalé. Ici, dans cette double séquence, il donne admirablement à voir, dans l'étrange duo composé par Hitler et Mussolini, un nouveau temps, où le Duce, devenu un boulet pour l'allié nazi, recule littéralement d'un cran après avoir été son maître, dans les années vingt, puis son égal fanfaronnant ou menaçant, dans les années trente.
Oeuvre supérieure
C'est cette faculté à trouver dans l'image d'archive la confirmation flagrante ou sous-jacente d'un propos qui fait de cet Opéra des assassins une oeuvre à la fois exaltante et ironique, à voir absolument, largement supérieure à Apocalypse et aux autres documentaires qui ont fait récemment les grandes heures de la télé. La leçon est magistrale : il suffit de regarder. D'apprendre à regarder. L'histoire est en marche, sous nos yeux, on est invité à embarquer et à l'accompagner en hôte privilégié.
On croyait avoir tout vu sur Hitler et Mussolini. Grâce à une documentaliste toujours pleine de ressources, Debbie Ford, Rosé parvient à nous surprendre. Au fil de ces 90 minutes exclusivement composées d'archives, on se rend compte aussi à quel point Mussolini est finalement en France le parent pauvre des documentaires. Trop vite méprisé, trop vite déconsidéré, et donc négligé. Il est pourtant un formidable sujet, l'image reflétant à merveille les hauts et les bas de ce pantin maniaco-dépressif que Rosé, conscient de la spectaculaire mine d'or, suit avec prédilection. Mussolini montre tout, n'arrive pas à cacher quoi que ce soit, quand Hitler dissimulera jusqu'au bout.
Alliance contre nature
Avec finesse, il analyse les courbes d'une alliance contre nature avec ce caporal autrichien, qui ne paie pas de mine et que le matamore transalpin ne supporte pas. Le ballet et les pas de deux entre le Duce et le Führer autour de l'Autriche - 1935-1938 - sont à cet égard édifiants, et résument le prochain basculement dans le rapport de force. On sait gré à Rosé d'avoir exhumé ce discours méconnu où Mussolini, fier comme Artaban de sa romanité et de ses deux mille ans d'histoire, renvoie aux forêts primitives le voisin germain avec un mépris vertigineux, qui ne résistera pas à la réalité. Ensablé en Libye et en Éthiopie, il s'inclinera bientôt devant l'Anschluss de 1938. "Dites-lui que je n'oublierai pas. S'il a besoin d'aide, je ne le laisserai pas tomber", confie Hitler à Ciano, gendre de Mussolini et principal témoin, habilement exploité, de cette trouble relation.
En effet, malgré les boulettes d'un allié italien devenu encombrant, Hitler ne laissera jamais tomber son "ami" Mussolini, le regonflant lorsqu'il est au plus bas, après sa démission en 1943, tout en envahissant son pays comme une vulgaire sous-préfecture. Fut-il vraiment son ami ? Rosé n'a pas la naïveté de le penser. Opposant, images de concerts à l'appui, le romantisme allemand au mélodrame italien, Rosé nous emporte au coeur d'une histoire vibrante où deux pays, malgré leurs différences, ont uni leurs voix pour le pire, et rien que pour le pire.



















