Témoignage de Jean Lartéguy, officier dans les commandos d'Afrique.
Tu a remarqué comment on triche facilement avec le passé, comment on repousse sous le tapis, comme une mauvaise ménagère la poussière. Les souvenirs de ses déboires, de ses fautes, pour ne plus se rappeler que les réussites. Tu agis souvent de la sorte avec tes souvenirs de guerre. Tu ne te souviens que des moments d’amitié, des grandes virées, des beuveries, des villes prises et des filles qui s’offrent. Mais tu repousse sous le tapis les blessés qui gueulent ventre ouvert, la fatigue, les marches épuisantes, les ordres idiots, les contrordres plus stupides, le désordre, la pagaille, le temps perdu, les énergies gâchées. Et ce désespoir qui te prend parfois en contemplant cette immense connerie qui ne résoudra rien.
Rappelle toi : Ta peur, ta trouille, tu les oublie ?
Tu est allongé la tête sur une pierre, mal abrité de la pluie par ton poncho. Tu sais que dans 3 heures tu va monter à l’assaut, et que tu n’a pas beaucoup de chance de t’en tirer. Tu a l’estomac noué, tu transpire tu a envie de pisser, sans arrêt. Ton corps refuse d’être torturé et malmené. Il n’a qu’une envie… te laisser tomber et se recroqueviller dans un trou. Il te déteste. Tu essaie de surmonter cette faiblesse qui te fait honte. Et, bien sûr, tu y arrive, parce que tu est pris dans un système, un engrenage bien au point, ou l’honneur se complète à la peur du gendarme. Mais tu ne pourras pas chasser cette amertume de ta bouche, et ton estomac continuera à se soulever, au point que, crevant de faim tu ne pourras rien avaler.
Et l’autre peur, la pire, celle de l’esprit, t’en souviens tu ? Quand tu te dis : dans quelques heures je vais peut être basculer dans le néant. Tu n’a rien à quoi te raccrocher. La foi, il y a longtemps que tu l’a perdue : foi en Dieu ou dans les hommes.
Tu va disparaître avec le petit univers que tu t’est fabriqué à ta mesure, selon tes goûts en tâtonnant, avec peine et maladresse. Tu a 20 ans, tu a 30 ans, tu as des envies folle de plages, de montagnes, de filles, d’amitiés, tu as ta petite idée sur la façon de refaire le monde et d’organiser ton avenir.
Puis le temps, les derniers grains de sable dans le sablier viennent de couler. Tu va remettre ton bien le plus précieux, ta vie, entre les mains du hasard, pour aller te colleter à coup de grenade et de PM avec des êtres semblables à toi, qui ont ton âge, les mêmes souffrances, les mêmes peurs.
Jusqu'à ce que tu arrive a te dire, car tu ne trouve rien d’autre « Et merde prés tout en avant ! »
Oublie ces foule qui t’acclamaient en Alsace parce que tu étais vainqueur, oublie ce vieux paysan qui t’embrassait parce que tu avait libéré ces quelques arpents de terre.
Mais rappelle toi de ces instants qui précédent l’aube et le début de l’attaque.
Il est 4h du matin.
C’est l’heure ou tu gagne ton refuge de chasse pour attendre le passage des grive. C’est l’heure ou tu rentre de virée dans les bars ou, ,grâce à la magie de l’alcool, tu a fait d’étonnantes rencontres que tu ramènes comme les poissons d’un pêche miraculeuse. C’est l’heure ou tu viens de quitter une fille que tu a aimé pour la 1ère fois et dans laquelle tu a cru reconnaître , le vrai l’éternel visage de l’amour.
Tu ne peut pas savoir tout les souvenirs qui t’assaillent à ce moment là. Toujours les images de paix. Mais soudain la guerre te prend par l’épaule, brutalement. En avant pauvre andouille. La nuit va disparaître, mais le jour n’est pas encore venu. Tout est brouillé, tout est flou, les ombres bougent, les buissons sont des ennemis qui rampent, le danger est partout.
C’est l’heure ou on réveille les condamnés à mort dans leurs cellules, et tu est l’un d’eux
Tu ne bondit pas en avant, au pas de charge et son du clairon comme dans les livres.
Tu démarre lourdement, après avoir jeté ta dernière cigarette. Tu progresse d’abord dans une zone défendue par les troupes amies, tout va bien.
Mais voilà que l’artillerie ennemie commence à te cogner dessus. Tu est aux aguets prêt à t’abriter en sautant dans un fossé. Tu arrive dans la zone des mortiers, d’abord ceux de 80 puis de 60, qui font un bruit très particulier, un doux sifflement quand ils passent au dessus de ta tête , un bruit horrible de vaisselle écrasée quand ils t’arrivent dessus.
Tu est maintenant à portée des armes d’infanterie, tu te planque ou tu peux, tu glisse d’abri en abri, tu arrive au contact. Tu te tasse dans ton trou, ce trou dont il va falloir s’arracher pour t’offrir aux balles et aux grenades des autres. Et ces autres que soudain tu te met à détester, ce ne sont que des silhouettes que tu ne fait qu’entrevoir, ce sont ces brèves lueurs d’une arme automatique qui te cloue au sol, ou cette grenade à fusil qui te cherche.
Quand c’est terminé, que tu a gagner ou perdu, que tu n’est ni mort, ni blessé, que tu ressent l’exaltation de t’en être tiré, quand tu crois comme un guerrier aztèque, que par tout ce sang répandu tu va aider le soleil à renaître, quand tu retrouve ta raison, que tu redeviens un homme, tu comprend soudain que tu t’est fait avoir.
C’est cette guerre là que tu doit te rappeler.
La guerre c’est aussi les yeux vitreux de cette gamine de 15 ans que 2 salauds viennent de violer. Ca s’est passé en Allemagne dans la Foret Noire, j’arrive trop tard. Elle ne sanglote même pas, elle est comme l’animal blessé qui attend qu’on l’achève.
La guerre c’est encore ce sergent de 20 ans , si beau, blessé d’une balle dans la colonne vertébrale et qui au Val de Grâces était ficelé sur une toile tendue à même une armature de fer et qui pivotait sur elle même. Toutes les 2 heures, on le retournait, tantôt tête en haut, tantôt tête en bas, pour que les chairs ne se nécrosent pas. Jusqu’au jour ou il en a eut assez et demanda qu’on le laisse mourir, c’est a moi qu’il le demanda.
Sources Jean Lartéguy , la guerre nue.



















