Une dernière histoire que j'ai trouvé.
DEMAIN IL FERA JOUR
1945. L’enfer de feu et d’acier déferle sur une armée allemande en pleine déroute. La folie hitlérienne touche à sa fin. A l’Est et à l’Ouest, la Wehrmacht est refoulée sur ses derniers retranchements. Non loin de Dantzig, qui fut à l’origine de ce conflit titanesque, six soldats allemands battent en retraite, depuis des jours et des jours. Ils sont exténués.
Ils sont coupés de leur unité, l’Armée Rouge les talonne, et ils n’ont plus d’espoir. Ils savent que c’est fichu. Ils ne se font plus d’illusions, la guerre est perdue et ils se battent encore, c’est plus par habitude que par conviction. Pour le moment, leur unique préoccupation c’est de dormir, de trouver un endroit pour se reposer.
Justement, voici un bunker de béton providentiel. Là au moins ils seront à l’abri. Quelques heures de sommeil et demain ils se rendront. Que pourraient-ils faire d’autre ?
Le petit groupe descend les marches. Il n’y a plus personne dans le bunker, il a été déserté.
L’escalier est long, et n’en fini pas. Au fur et à mesurent qu’ils descendent, le bruit de la bataille s’estompe, et quand ils débouchent dans la première salle, un calme absolu règne dans les lieux.
Dans un coin du bunker, il y a des paquets énormes constitués par un stock de capotes militaires. Sans rien ôter de leurs affaires, sans même avoir la force de retirer leurs bottes, les six hommes s’écroulent sur ce matelas improvisé, et à peine allongés, ils dorment.
Il n’y a pas trente seconde qu’ils ont sombré dans le sommeil qu’une formidable déflagration les secoue, tandis qu’une bouffée d’air chaud envahit le bunker. Le bloc de béton se met à trembler et un instant ils ont l’impression que tout va s’écrouler sur eux.
Et puis le silence retombe, lourd, pesant, comme la poussière qui a envahit la pièce. Bombardement ? Autodestruction ?... Comme la lumière s’est éteinte, l’un des hommes, l’adjudant Sauer, allume son briquet. « On est peut-être coupés de l’extérieur ? Il faudrait aller voir. »
Mais autour de lui, plus rien ne bouge déjà. Le sommeil est pour le moment le bien le plus précieux et ses compagnons se sont écroulés de nouveau. Alors, estimant à son tour qu’au point ou ils en sont, rien n’est plus important que de dormir, l’adjudant Sauer éteint son briquet.
Lorsqu’il se réveille, Sauer sent une grande agitation régner autour de lui. Trois de ses camarades sont allés repérer les issues, et ce qu’il craignait est arrivé.
D’énormes blocs obstruent l’escalier. Sur des mètres, tout n’est qu’éboulis de béton dans un chaos de ferrailles tordues.
Par bonheur, entre deux blocs de béton, un air relativement frais leur arrive, sorte de ventilation providentielle qui se fraie un passage dans le labyrinthe des éboulis.
L’inventaire des lieux leur réserve une agréable surprise. Dans une salle à côté se trouvent des milliers de caisses de conserves de toutes sortes, des caisses de biscuits, des tonnes de farine, des tonneaux de vin, des fûts d’alcool, et, bien sans doute le plus précieux, des milliers de bougies et des allumettes.
Les premiers moments de découragement passés, sous la conduite de l’adjudant Sauer, les six emmurés s’installent. Les piles de capotes grises et vertes fournissent des lits. Un tas de vêtements, une caisse de biscuits et une bougie deviennent une chambre dans laquelle chacun s’isole lorsque le soir est annoncé. Car dans cette obscurité totale, il est impossible de distinguer le jour et la nuit.
L’adjudant Sauer a choisi une porte en faire pour tracer au crayon un calendrier, une case pour le jour, une case pour la nuit. Au départ, il n’a prévu qu’une dizaine de cases, estimant que d’ici quelques jours une équipe de secouristes s’inquiétera de savoir s’il n’y a pas de rescapé dans le bunker.
Pour signaler leur présence, à tour de rôle, un des six va se placer à plat ventre près des failles, là où l’air frais fait osciller la flamme des bougies, et crie de toutes ses forces. Ce signal sonore a été prévu et fonctionne de huit heures du matin à huit heures du soir. Toutes les quinze secondes, un hurlement lugubre se répercute sous la paroi de béton. Quelqu’un va bien finir par les entendre.
Ce que les emmurés ne savent pas, c’est que l’équipe d’artificiers chargée de miner le bunker a été faite prisonnière et a fait un rapport aux autorités russes. Le bunker est vide, tous ses occupants ont été évacués. De plus, cette zone militaire se situant à l’écart de la zone urbaine, les autorités locales ont d’autres préoccupations que de déblayer ce tas inextricable de béton chaotique. Mieux, étant donné le danger que représentent ces ruines remplies d’engins explosifs, un cordon de fil de fer barbelé entoure la zone dangereuse, dans laquelle, d’ailleurs, personne n’oserait s’aventurer.
Et les jours, et les semaines passent.
En bas, sous la chape de béton de béton, les six hommes ont perdu peu à peu l’espoir d’être secourus. C’était tout de suite ou… beaucoup plus tard. Si quelqu’un les avait vus entrer, l’alerte aurait été donnée depuis longtemps. Or maintenant, il n’y a aucune raison pour qu’on les recherche.
Six hommes disparus dans cet enfer, qu’est-ce que c’est ? Rien. Très vite, deux des hommes refusent à leur tour de crier, estimant que ça ne sert à rien. Sauer tente bien d’user de son autorité, mais au fond de lui-même, il n’est pas loin de partager leurs doutes. Alors on cesse de crier au secours, et un silence pesant retombe sur les emmurés vivants.
L’adjudant a réussi malgré tout à imposer une certaine règle de vie. En ce qui concerne la nourriture, le matin à huit heures, à midi et le soir à dix-neuf heures, les six hommes s’assoient autour d’un tas de caisses sur lesquelles on a allumé des bougies, et mangent en commun. La parole est donnée à l’un d’eux qui raconte sa vie en commençant par le plus lointain de ses souvenirs. Tour à tour chacun des assistants a le droit de poser des questions auxquelles le conteur doit répondre. Entre les repas, Sauer organise des promenades selon un tracé tortueux, balisé avec des bougies. Après les exercices physiques, obligatoires, il y a le jeu. L’un des hommes possédait un dé, un autre un jeu de carte. Sauer organise chaque jour un tournoi à l’issue duquel les gagnants reçoivent des cigarettes qu’ils vont fumer lentement près du sol, là où l’air circule encore.
La salle la plus lointaine a été réservée aux besoins naturels, que l’on recouvre de farine.
Sauer à réussi à imposer une certaine discipline élémentaire que les six hommes respectent, sachant très bien que ces petites contingences sont indispensables à leur survie.
Et les semaines passent. Un air plus doux qui transpire à travers le béton annonce que le printemps est arrivé au-dessus de leur tête. Voilà maintenant quarante-huit jours qu’ils sont isolés du monde. Et le premier drame éclate, soudain, imprévisible, atroce…
L’un des hommes devient fou. Il pousse un hurlement horrible, et avant que l’on ait pu faire un geste, il se tranche la gorge. Les autres assistent à son agonie, sans rien pouvoir faire. Alors, on va l’enterrer dans la salle du fond, sous un tas de farine que l’on passe sur son corps.
Et les mois s’écoulent. Un des cinq survivants tombe malade, il souffre horriblement du ventre et les autres vont assister à une agonie qui va durer trois semaines. Trois semaines dans la puanteur qui se dégage de son corps. On l’enterre aussi dans la farine. Plus que quatre…
Au deux cent quarante-sixième jours, Sauer trace une nouvelle croix sur le calendrier qu’il continue à tenir sur une autre porte, et puis très vite une quatrième… Ils ne sont plus que deux. Deux fantômes barbus et hirsutes, qui font les gestes automatiques de survie, afin de ne pas sombrer dans le néant. Ils se lèvent toujours à heure fixe, font leur marche, mangent des conserves, boivent leur vin aigre, échangent des phrases sans doute pour s’assurer qu’ils ont toujours des oreilles pour entendre et une bouche pour parler. Malgré les prévisions pessimistes qu’il a faites, Sauer sait qu’ils vont manquer de bougies…
Voilà maintenant cinq ans qu’ils sont emmurés vivants. Cinq ans, et la dernière bougie s’éteint, et quelques semaines plus tard, la dernière allumette s’éteint à son tour. Alors la vie va continuer dans le noir le plus absolu, à l’exception des chiffres phosphorescents de la montre de Sauer, qui, grâce au ciel, ne lâche pas.
A tâtons Sauer va forcer son compagnon à se lever, à marcher, à manger, à parler. Ce qu’ils espèrent, ils ne le savent même plus. Le temps n’a plus d’importance pour eux. Ce sont deux bêtes qui font les mêmes gestes, accomplissent les mêmes rites, comme des automates, disent les mêmes mots pour se prouver qu’ils existent encore. Et puis un jour, des bruits, des explosions, et puis des bruits qui se rapprochent et il y a une nouvelle explosion. Par une fissure dans la paroi apparaît la lueur qui les aveugle… C’est le jour… Alors ils se lèvent et sortent en titubant, aveuglés par la lumière du jour.
Voilà six ans qu’ils vivent sous terre, cinq ans à la lueur des bougies, un an dans les ténèbres les plus complètes… et tout à coup, les voici projetés dans la clarté solaire. Comme des automates ils avancent en respirant cet air vif qui leur brûle les poumons.
Et les ouvriers polonais qui ont la tâche de démolir ce qui reste du bunker voient arriver ces deux fantômes, dont la barbe et les cheveux tombent jusqu’aux cuisses, ils voient sortir du néant ces deux naufragés de la terre et de la guerre, qui s’immobilisent, hagards, effrayants…
L’un d’eux porte la main à sa poitrine, ouvre la bouche et tombe mort, foudroyé par l’émotion.
L’autre vivra, il s’appelle Sauer, c’est le rescapé des ténèbres.
C’est arrivé un jour.
Texte de Marie –Thérèse Cuny, Jean-François Nahmias, Jean-Paul Rouland.
Edition N°1


















