L’Œuvre
fut un journal de gauche qui sombrera dans la collaboration la plus
vile.
Après une première vague de décrets-lois publiés
au cours de l’été, le gouvernement décide
de profiter de la menace de guerre pour mettre un terme définitif
aux avancées sociales de 1936.
Les 12 et 13 novembre 1938, est publiée une deuxième série
de décrets-lois par Paul Reynaud qui vient d’entrer dans
le gouvernement Daladier comme Garde des sceaux. Ils rayent d’un
trait de plume certains acquis essentiels de 36 : Réduction des
grands travaux au profit des industries d’armement, majoration
de certains impôts et taxes à la consommation, rétablissement
de la semaine de 6 jours, « assouplissement » des 40 heures
jusqu’à la cinquantième, suppression de la majoration
pour les heures supplémentaires pour les 250 premières
heures, fortement réduites pour les autres, des sanctions pour
ceux qui refuseraient d’en faire dans les industries travaillant
pour la défense nationale, etc.
La CGT appelle à une grève générale le 30
novembre 1938 contre ces décrets-lois.
La grève est bien suivie en Seine Inférieure, malgré
les mesures draconiennes prises pour lui faire échec : ordres
de réquisition, présence de gardes mobiles et de policiers
dans les gares et devant l’entrée des usines qui établissent
systématiquement des procès-verbaux pour « entrave
à la liberté du travail », menaces de sanctions.
Mais la grève ne parvient pas à remettre en cause les
décrets-lois. Patrons et gouvernement en profitent pour porter
des coups à la CGT. Les sanctions pleuvent drues sur les militants
qui sont calomniés, poursuivis, condamnés ;
A Dieppe le journal « la Vigie » n’hésite pas
à écrire : « La France a vaincu Moscou » et
exige « la CGT a prouvé pendant deux ans sa malfaisance,
depuis deux jours son impuissance : il faut la dissoudre et arrêter
ses chefs. Et il ne faut pas oublier le faux prophète (…)
N’hésitez pas M. Daladier: Léon Blum en prison !
».
De la parole aux actes il n’y a qu’un pas : aux lendemains
du 30 novembre, 7 militants dieppois sont arrêtés, dont
Robert Ducroquet, secrétaire du syndicat des dockers, Charles
Delaby, secrétaire du syndicat des marins, et Marcel Dufriche,
secrétaire général de l’Union locale. Ils
sont condamnés à plusieurs mois de prison et à
de fortes amendes. Au total, 37 militants seront traînés
devant les tribunaux pour la seule région dieppoise au lendemain
de la grève.
Au Havre, chez les marins, cinq militants de la CGT, dont Célestin
Gruennais, secrétaire du syndicat, seront arrêtés,
jetés en prison et libérés fin décembre
seulement.
Dans de très nombreuses entreprises le patronat procède
à des licenciements collectifs, suivis de reprise individuelle.
Chez Desgenetais, à Bolbec, la direction décrète
un lock-out en fermant temporairement l’usine. Chez Westphalen-Lemaître,
il y a 265 grévistes le matin et 123 l’après midi
sur un effectif de 428. Ces derniers sont licenciés puis réembauchés
individuellement et de manière sélective le lendemain.
Même situation au Havre, chez Schneider et Bréguet, où
la totalité du personnel est licencié le 1er décembre,
et la réembauche se fait individuellement à partir du
5 décembre. Le personnel de la Manufacture des tabacs connaît
le même sort. Au Port autonome, les grévistes subissent
une mise à pied de six jours, etc.
De nombreux militants licenciés ne sont pas réembauchés,
plongeant de nombreuses familles dans la misère à la veille
de Noël. A Dieppe, à la fin du mois de janvier ils sont
encore plus de soixante à ne plus avoir de travail, à
la suite de la répression de la grève, pour la seule agglomération
dieppoise. Au Havre, malgré les actions de solidarité,
ils sont 152 à rester sur le carreau.
Avec la répression de la grève du 30 novembre 1938, une
période noire s’ouvre pour le mouvement syndical.
Scission
dans CGT :
La CGT n’est qu’au début de ses épreuves.
A la suite de l’échec du 30 novembre 1938, et de la répression
qui en découle, la CGT voit ses effectifs se réduire de
manière importante. La prise du timbre baisse de 66% à
Oissel, de 50% à Rouen, de 48% à Dieppe, 32% à
Elbeuf et 27% au Havre.
Mais s’il y avait 140 000 adhérents en 1937, et il en a
encore 70 000 à l’été 1939. La CGT a des
forces considérables dans les grosses agglomérations de
Rouen et du Havre. Les principales forces syndicales sont les dockers,
les marins, mais aussi les « métallos », les travailleurs
de la chimie et du textile, et les cheminots.
La Vie
Ouvrière, journal issu de l'ancienne CGTU, à la veille
du 1er mai 1939 :
La signature du pacte germano-soviétique (23 août 1939),
puis la déclaration de guerre de l’Angleterre et de la
France à l’Allemagne (3 septembre 1939), et la chute de
la Pologne (29 septembre 1939), déchaînent une véritable
chasse à l’homme communiste ou supposé tel. Au sein
même de la CGT une forte campagne anticommuniste se développe.
Le
18 septembre 1939, Jouhaux, sous la pression du gouvernement et de Belin
(futur ministre de Pétain), fait condamner par le Bureau confédéral
les syndicalistes communistes qui n’ont pas condamné le
Pacte et déclare « qu’il n’y a plus de collaboration
possible avec ceux qui n’on pas voulu ou pas pu condamner l’entente
Hitler Staline ». Dès le 25, la commission administrative
de la CGT qui s’est réunie malgré l’absence
d’un tiers de ses membres (19 absents dont 16 mobilisés),
prend position sur le Pacte. Après une discussion orageuse, elle
le condamne par 24 voix contre 5 et 2 abstentions. C’est la scission
dans la CGT. Les militants communistes sont exclus.
Le bureau de l’UD de Seine Inférieure se réunit
le lendemain soir. Il est composé de 11 personnes : 9 «
ex-unitaires » et communistes, et 2 « ex-confédérés
» ou « réformistes ». Le secrétaire
général est Fernand Legagneux (PC), trois secrétaires,
Paul Lemarchand (PC), Lucien Coudray (PC), Enée (réformiste),
un trésorier général Morel (réformiste tendance
« Syndicats ») et un trésorier adjoint Henri Demanneville
(PC), un archiviste Louis Canton (PC) et quatre assesseurs Leclerc (PC),
Louis Jouvin (PC), Maurice Jeanne (PC), et François Leminter
(PC). Ils sont neuf présents à la réunion.
Les premières tensions apparaissent dans le compte rendu de la
séance. Fernand Legagneux s’insurge contre la résolution
de la CA « sur laquelle la CGT aurait dû être plus
prudente (…) elle prend part à l’orchestration anticommuniste
menée par la bourgeoisie ; dans le mouvement syndical français
il y a de nombreux communistes ou sympathisants, nous ne pouvons nous
joindre à cette résolution ». Morel défend
seul la position confédérale. Le bureau vote une contre
résolution marquant le désaccord de l’UD à
8 voix contre une. Le lendemain, Fernand Legagneux écrit à
la CGT afin de la mettre au courant de la position de l’UD qu’il
justifie ainsi : « La résolution de la CGT est exploitée
par toute la bourgeoisie de notre région et la tension, l’énervement
sont tels qu’il faut tout le sang-froid de certains militants
pour ne pas tomber dans la provocation pouvant aller jusqu’au
déclenchement de pogromes ». Il demande la réunion
d’un Comité Confédéral National.
Cependant tout s’accélère.
Le 26 septembre, le gouvernement dissout le Parti Communiste et toutes
les organisations affiliées ou considérées par
lui comme telles, y compris les syndicats à direction communiste.
Le 27 septembre, la Vie Ouvrière, organe des militants ex-unitaires
est interdite.
A l’annonce de la dissolution du Parti Communiste, le Progrès
de Bolbec du 1er octobre 1939 exulte: « nous ne sommes pas près
de les entendre crier à Bolbec et ailleurs « Vivent les
soviets! Des soviets partout ! ». Dans la presse régionale,
au fil des semaines, on passe des qualificatifs ironiques de «
camarades », à ceux « d’agents », de
« parti de la trahison » et de
« traîtres ».
De
la scission à la dissolution :
La mobilisation bouleverse la situation et met pour un temps sous le
boisseau, l’atmosphère de division et de passion exacerbée.
Les syndicats sont sévèrement atteints par la levée.
Les UL de Dieppe et d’Eu se retrouvent purement et simplement
en sommeil. A l’UD, Legagneux, Enée, Canton, Jeanne, Jouvin,
Leclerc et Leminter sont mobilisés ; Morel et Demanneville sont
mobilisés sur place. Seuls Lucien Coudray et Lemarchand ne sont
pas mobilisables. Le Bureau désigne Lemarchand comme secrétaire.
Très vite les premières exclusions ont lieu. Le premier
à être exclu est François Leminter, qui est éliminé
de la direction de la Fédération des marins. Le 20 septembre,
le conseil d’administration du syndicat confédéré
des inscrits maritimes de la section de Rouen proteste contre son «
exclusion illégale, pour des raisons politiques ».
Le 29 septembre, le bureau de l’UD unanime vote une résolution
condamnant les exclusions et précisant que
« l’UD continuera son travail de défense des intérêts
ouvriers ». Morel a voté le texte parce qu’il considérait
que la décision de la CA d’exclure les communistes était
anti-statutaire.
Cependant, sur le plan départemental, la minorité réformiste
tente, avec l’appui de la confédération de créer
une nouvelle UD à partir de l’UL du Havre. Sous les auspices
de Jean Legall, un certain nombre de syndicats havrais qui avaient condamné
le Pacte, publient un manifeste anticommuniste dans la presse havraise.
La tendance « Syndicats » qui n’a pas la majorité
en Seine Inférieure, provoque la scission afin de priver les
unitaires de leurs positions.
Dans de rares syndicats, on assiste à de véritables coups
d’états. Ainsi, au syndicat de l’alimentation de
Darnétal, certains membres soustraient au secrétaire communiste,
la caisse du syndicat, ainsi que les papiers, cartes, timbres, talon
de poste et livre de comptabilité.
Le 6 octobre, le bureau de l’UD, constate que la scission est
en marche, mais il décide de ne pas disparaître sans réagir.
Il décide l’envoi d’une circulaire à tous
les syndicats, demandant l’avis des responsables face à
ce coup de force, précisant que si l’UD est désavouée,
elle respectera l’opinion de la majorité et en tirera toutes
les conséquences. 28 syndicats répondent, 22 soutiennent
la direction de l’UD, 6 soutiennent la position confédérale
et un refuse de prendre position.
C’est un véritable camouflet pour les scissionnistes.
Le gouvernement
plus soucieux d’arrêter les "chefs communistes"…
... que la marche des Panzers divisions. (6 octobre 1939)
C’est
alors que, le 9 novembre 1939, le gouvernement, venant en aide aux anticommunistes,
dissout 620 syndicats dits communistes. Poursuivant sa politique d’épuration
à tous les niveaux, le gouvernement se fait le bras séculier
de la Confédération. La « drôle de guerre
» commence alors que des centaines de militants sont emprisonnés
ou passent dans la clandestinité, et que la CGT, du fait de la
mobilisation et de la vague d’épuration qui frappe ses
organisations, est en pleine décomposition. Les forces de l’ordre
interviennent et 16 syndicats et unions rejetées par la CGT sont
alors dissous en Seine- Inférieure.
Le 29 novembre 1939, le syndicat des inscrits maritimes de Rouen ; le
1er décembre c’est au tour de l’UD, de l’UL
de Rouen et du syndicat des ouvriers du port de Rouen ; Le 18 décembre,
c’est le syndicat des produits chimiques de Rouen et de l’Union
locale de Bolbec ; Le 5 janvier 1940, le syndicat des « ouvriers
métallurgistes voitures aviation » de Rouen ; Le 1er février,
l’Union locale des vallées du Cailly et de l’Austreberthe
; Le 15 février, l’UL de Dieppe ; le 1er mars, l’UL
d’Eu-Mers-Le Tréport.
Le 4 mars, le syndicat des chauffeurs routiers du Havre, le syndicat
de l’habillement du Havre et le syndicat des cordonniers du Havre
; le 7 mars, le syndicat de l’alimentation du havre ; le 19 mars,
le syndicat des ouvriers du gaz de Rouen.
Cependant, les scissionnistes tentent de reconstituer une union départementale
« légale ». C’est chose faite le 10 décembre
1939, lorsque les délégués des nouvelles unions
locales ainsi que ceux des syndicats qui se sont prononcés contre
le Pacte germano-soviétique, tiennent une réunion à
Rouen. Mais les principaux syndicats d’avant guerre n’ont
pas suivi les réformistes.
La réorganisation syndicale frôle le fiasco.
L’entrée dans la clandestinité :
Tandis que le communiqué officiel quotidien répète
« Rien à signaler sur le front », une partie du mouvement
syndical est contrainte de se réfugier dans une existence souterraine
(La Vie Ouvrière reparaît clandestinement dès janvier
40), tandis qu’une autre participe aux instances gouvernementales,
et signe même le 24 mai 1940 un accord de « collaboration
constante et loyale avec le patronat » (les « accords Majestic
»).
Passé 1er septembre 1939, aucune convention collective n’est
plus conclue ni discutée, plus de recours aux procédures
de conciliation et d’arbitrage, on ne discute plus ni les horaires
ni les salaires. Avec les « accords Majestic », la CGT n’est
plus en mesure de contester les décisions unilatérales
du gouvernement concernant les ajustements de salaires éventuels,
la rémunération des heures supplémentaires, le
transfert d’une entreprise à une autre ou le renvoi aux
armées de tout salarié mobilisable. Les syndicats n’ont
plus de marge de contestation, aucune capacité de défense.
Le patronat est de nouveau tout puissant et combat les velléités
de réorganisations de syndicats, même à l’initiative
de militants restés dans la ligne confédérale.
Ainsi Fernand Renault, militant scissionniste, met la main sur le syndicat
des produits chimiques de Grand Couronne à la suite de l’exclusion
de ses responsables communistes, et essaie de le réorganiser
en liaison avec la nouvelle UD. Il est dénoncé par son
patron qui ne fait aucune différence entre un syndicaliste et
un communiste. Il est arrêté et mis à derrière
des barbelés au camp de Meuvaines (Calvados), « encadré
et gardé à vue comme un communiste ».
Le camp de Meuvaines était une ancienne colonie de vacances qui
avait été entourée de barbelés, complété
par des grilles et un chemin de ronde éclairé par de hauts
lampadaires électriques. Il s’agissait à l’origine
d’une « caserne », ouverte début mars 1940,
permettant de contrôler et d’isoler tous les suspects communistes
mobilisables. En avril 1940, on y comptera jusqu’à 45 «
pensionnaires », la plupart originaires de la Seine Inférieure.
Fernand Renault y retrouve Roger Grelet, secrétaire des cheminots
de Sotteville, Tesson, secrétaire du syndicat des dockers de
Rouen, Jules Duhamel, secrétaire du syndicat du port de Rouen,
Jean Creignou, secrétaire de l’union locale de Rouen, mais
aussi André Pican, instituteur, membre du bureau régional
du PC, et de nombreux militants et conseillers municipaux communistes
de Seine-Maritime. Il découvre ainsi que l’étiquette
« communiste » est devenue extensible et lourde de menaces
pour l’avenir: des ouvriers sont radiés parce que «
sympathisants », parce qu’ils ont participé aux grèves
de 38 voire de 36, ou bien parce qu’ils furent délégués
syndicaux.
Mais, les militants qui n’ont ni été arrêtés,
ni mobilisés, s’attachent à sauver tout ce qui pourra
servir à la lutte clandestine. Machines à écrire,
ramettes de papier, duplicateurs, etc. sont mis de côté.
Ainsi, juste avant décembre 1939, Paul Lemarchand transfère
le matériel du syndicat CGT des métaux de Rouen chez Ferdinand
Delrot, à Grand-Quevilly.
D’autre part, des consignes sont données de faire disparaître
tous les documents compromettants, les listes de militants, qui risqueraient
d’être utilisés par la police pour contrecarrer l’action
clandestine.
Fernand Legagneux, secrétaire général de l’UD
témoigne :
« Le plus longtemps possible, nous nous étions tenus dans
la légalité, prenant toutefois des mesures de sécurité
et de vigilance. Dans les organisations syndicales, c’était
relativement plus facile qu’à la direction régionale
du parti. Nous sentions très bien que nous n’irions plus
loin, nous commencions à organiser notre vie clandestine, nous
mettions à l’abri les machines et le papier en songeant
que cela pourrait servir. Effectivement tout ce matériel fut
très utile par la suite. ».
« Un jour j’aboutis au Cercle Franklin » — Le
Cercle Franklin avait été réquisitionné
par l’armée et l’Union locale et les syndicats en
avaient été expulsés.
Fernand Legagneux est mobilisé au 123è RI — «
On nous attribue une pièce. C’était justement le
bureau que j’avais occupé de 1930 à 1934, comme
secrétaire permanent de l’UL. C’était une
aubaine. J’y séjournais deux semaines que je mis à
profit pour brûler dans un grand poêle les papiers plus
ou moins compromettants entassés dans les placards et il y en
avait… ».
D’autres méthodes sont utilisées pour conserver
des moyens pour la lutte. Ainsi, pour ne pas être dissous, le
syndicat de la métallurgie du Havre change ses responsables,
mais conserve son ancien secrétaire général, Louis
Eudier, comme secrétaire administratif. En fait ce dernier continue
à en être le véritable animateur de l’organisation.
Il garde à sa disposition le matériel du syndicat, et
surtout des ramettes de papier et des stencils, et peut utiliser la
Gestetner du syndicat des marins qui est logé à la même
adresse rue Fulton.
La
suite est connue.
La « Blitzkrieg » (guerre éclair) :
Le déferlement des panzers. Le refus de défendre Paris.
L’exode des populations, la débâcle des armées…
Un gouvernement Pétain est formé le 17 juin. Le 22 il
signe l’armistice avec l’Allemagne. Une autre période
commence. Elle sera marquée dès son début par la
dissolution de toutes les confédérations syndicales, ouvrières
et patronales, et donc de la CGT (ou de ce qu’il en reste !) et
de la CFTC, qui sera effective le 9 novembre 1940. Seuls demeurent autorisés
les syndicats locaux, unions départementales et fédérations,
dont les statuts ont été préalablement révisés,
supprimant toute référence à la lutte des classes.
La grève est interdite.
Face
au régime de Vichy :
De l’armistice, notre pays sort divisé géographiquement,
meurtri moralement, en état de choc devant sa nouvelle condition
de vaincu. Le désarroi est tel que le nouveau régime,
qui a l’habileté d’invoquer des valeurs profondes
de notre peuple (le travail, la famille, la patrie) parvient à
tromper sur sa nature véritable une grande partie des travailleurs.
Pour beaucoup le vieux maréchal de 84 ans, encore auréolé
du prestige de « vainqueur de Verdun », a réellement
« fait don de sa personne à la France » et incarne
l’homme providentiel, capable de tenir tête aux exigences
des Allemands.
Le ralliement au régime de certains hommes de gauche et de quelques
responsables syndicaux ne peut qu’alimenter la mystification.
Dans ce brouillard des consciences, représenteront des premières
lueurs, l’appel lancé depuis Londres par le Général
de Gaulle le 18 juin et celui du Parti Communiste, le 10 juillet 1940
(« jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple
d’esclaves ») qui invitent les Français à
refuser l’asservissement.
Vichy est expert dans l’art du camouflage. Officiellement il affiche
l’ambition de réaliser une « Révolution Nationale
», prétendument anticapitaliste (et antisocialiste !),
alors que dès le 16 août 1940 il organise l’ensemble
des structures économiques du pays en faveur des grandes entreprises.
Chaque branche d’activité est structurée en «
comité d’organisation », dont les hommes des trusts
prennent la direction. Parallèlement, le régime a le souci
de son image sociale. Le nouvel État assiste les chômeurs,
crée un salaire minimum et une allocation à la femme au
foyer, encourage les œuvres de charité et verse à
compter du 1er janvier 1941, une retraite aux vieux travailleurs. Décisions
qui permettent à Pétain de déclarer : « je
tiens mes promesses, même celles des autres, lorsque ces promesses
sont fondées sur la justice ».
En réalité, derrière son masque paternel et outrancièrement
« patriotique », ce régime appliquera avec détermination
la politique de trahison que réclamait depuis 1936 la droite
revancharde, et se fixera comme ligne de conduite la collaboration avec
les nazis.
De fait l’occupant aura l’avantage considérable de
disposer de suite, en France, de toutes les structures économiques,
administratives, judiciaires, policières et même idéologiques,
dont il avait besoin pour continuer la guerre contre les anciens alliés
de la France. C’est ainsi que l’on verra les grandes firmes
françaises conclure au plus vite des accords industriels et commerciaux
avec les organismes économiques allemands. Le patronat met ses
usines au service de la machine de guerre nazie. L’état
de collaboration satisfait bien des appétits.
Dès
la fin août 1940, alors que le gouvernement se prépare
à dissoudre toutes les confédérations syndicales
(CGT et CFTC), il procède à l’arrestation des principaux
militants syndicaux. Pour la seule région dieppoise, vers la
fin de septembre 1940 la police arrête Charles Delaby : secrétaire
du syndicat des marins, de Jules Mettay : secrétaire du syndicat
de la production chimique, de Robert Lefranc : secrétaire de
la métallurgie à Saint-Nicolas d’Aliermont, de Robert
Arpajou : secrétaire du syndicat des cheminots, de Joseph Hertel
: secrétaire de l’UL, de Marcel Dufriche : secrétaire
général de l’UL, de Robert Ducroquet : secrétaire
du syndicat des Dockers. Pour la plupart ils sont rapidement libérés.
La Vie
Ouvrière clandestine du 14 septembre 1940 met l’accent
sur les problèmes de l’heure et appelle à la lutte
La Vie
Ouvrière clandestine du 23 novembre 1940 met l’accent sur
la question des salaires
Mais avec l’entrée en guerre de l’URSS, le 22 juin
1941, les autorités allemandes ordonnèrent à la
police et à la gendarmerie de procéder à l’arrestation
de militants du Parti communiste dissous, partout en zone occupée.
Parmi eux on retrouvait de nombreux syndicalistes exclus de la CGT en
fin 1939
La
police française comme la gendarmerie le firent sans sourciller
dans le cadre d’une opération de grande envergure, réalisée
à partir de listes établies en juin 1940, qui dura tout
l’été et qui se termina par une rafle départementale
menée du 21 au 22 octobre 1941.
Ainsi, à Dieppe, la liste était de 48 personnes : 33 anciens
militants du parti communiste, trois militants socialistes, huit sympathisants
communistes, presque tous dockers. Cette fois-ci il n’y eut pas
de libération. Trois connurent le peloton d’exécution,
neuf moururent en déportation et presque tous les autres furent
déportés. Parmi eux, Robert Arpajou, Charles Delaby, Jules
Mettay et Robert Lefranc, moururent en déportation.
A Rouen, seront arrêté Gustave Delarue des produits chimiques,
Julien Aligny et Arthur Lefebvre du textile, Charles Godeau du bâtiment,
Yves Guillou des Marins, Roger Bonnifet des Métaux, Jean Creignou
et Raymond Duflo du Gaz, Georges Dehais des cheminots, Lucien Levavasseur
des textiles du Houlme, René Longé des Instituteurs, Gustave
Leconte de l’UL de Oissel, etc. Dans la région du Havre,
il y aura Louis Eudier, Eugène Thépot et Louis Richard
des Métaux, Arthur Fleury des Gaziers, Louis Daens de Port Jérôme,
etc. A Elbeuf, Édouard Charles, Jacques Samson et Maurice Boulet
des textiles, au Tréport Abélard Ducrocq secrétaire
de l’UL, etc.
En arrêtant ainsi plusieurs centaines de militants communistes
ou présumés tels, l’occupant allemand et le régime
de Vichy ne tapaient pas au hasard. Dès la fin 1940 et le début
de 1941 les premiers sabotages avaient eu lieu. Les tracts retrouvés
dans la population en signaient manifestement l’origine. En arrêtant
en masse les militants ouvriers ils savaient qu’ils portaient
un coup dur à la Résistance naissante.
Mais ils ne touchèrent pas le cœur de l’organisation
composée de militants passé à la clandestinité.
De plus, certains échappèrent à l’arrestation
et entrèrent dans la clandestinité, comme Henri Messager
de la Standard Oil à Port-Jérôme.
La
ligne des exclus de la CGT est celle de l’unité syndicale
:
On pourrait imaginer que la démarche des exclus de la CGT aurait
pu être de reconstruire de nouvelles organisations complètement
étrangères à l’ex-CGT et aux syndicats qui
perdurent mais dont les statuts sont expurgés de toute référence
à la Lutte des Classes. Il n’en n’est rien.
La ligne des exclus est de travailler à la réunification
de la CGT.
Pour cela ils appellent les travailleurs à se syndiquer dans
les syndicats désormais officiels, uniques et obligatoires, tels
qu’ils sont définis depuis la promulgation de la «
Charte du Travail », avec pour objectif de les débarrasser
des
« collaborateurs ».
Parallèlement, ils invitent à la création de Comités
Populaires d’Entreprises, qui seront chargés d’animer
les luttes, les syndicats n’en ayant plus les moyens légaux.
Enfin, ils travaillent à faire vivre des Unions départementales
clandestines, ainsi que des Unions locales clandestines partout où
c’est possible. Cette orientation sera explicitée dans
l’interview de Benoit Frachon publiée dans la VO clandestine
N°5, du 7 septembre 1940 :
« Les capitalistes ont toujours redouté l’existence
d’un syndicalisme ouvrier indépendant, groupant les masses
de salariés. En France, pendant des années, ils se sont
efforcés de maintenir l’état de scission, ce qui
leur permettait de s’entendre avec les dirigeants réformistes
qui ont fini par sombrer dans le chauvinisme et l’Union sacrée.»
« L’union syndicale réalisée en 1936 fût
pour eux un coup très dur. Leurs manœuvres de division n’ont
jamais cessé » (…)
« L’intérêt des ouvriers est qu’ils entrent
dans les Syndicats. Je connais les objections qui sont faites. Il répugne
aux ouvriers de reprendre des cartes et de payer des cotisations à
des dirigeants qui les ont trahis. Je sais aussi, et je l’ai regretté,
que la plupart des syndiqués ont abandonné leurs organisations
dès le début de la trahison des chefs réformistes.
En agissant ainsi, ils rendent le plus grand service aux capitalistes
et à leurs valets réformistes, qui souhaitent que les
masses soient inorganisées. Il ne s’agit pas de laisser
les chefs traîtres mener leurs intrigues, mais on ne combat pour
la propreté et l’indépendance des Syndicats qu’à
l’intérieur de ces Syndicats. Chacun doit donc reprendre
sa place et faire le travail nécessaire pour avoir des Directions
dignes du prolétariat français. » (…)
« Il faut rassembler toutes les forces pour faire échec
aux forbans, et remettre debout notre CGT indépendante de la
bourgeoisie et de ses gouvernements. » (Les mentions soulignées
le sont dans l’original du numéro de la VO).
A notre époque où l’émiettement du mouvement
syndical est devenu la règle, voire la ligne directrice de militants
qui se prétendent révolutionnaires, avec en conséquence
la grande faiblesse du syndicalisme, ce choix stratégique n’est
il pas, encore et toujours, d’une actualité brûlante
?
L’illustration de la mise en œuvre de cette ligne, est le
parcours de Paul Lemarchand. Non mobilisé en septembre 1939,
il devint secrétaire de l'Union départementale dissoute
en novembre. Il entra dans une semi clandestinité après
juin 1940, poursuivant ses activités en tant que responsable
illégal de la CGT et réorganisant le Parti communiste
en Seine Inférieure. Condamné une première fois
par défaut à 18 mois de prison le 7 décembre 1940,
puis à trois ans en janvier 1942, avec André Pican, il
fut condamné encore, cette fois-ci à mort, par les Allemands.
En février 1942, Paul Lemarchand passe dans l'Oise, puis revient
à Rouen en septembre 1943 pour reconstituer la CGT illégale
qu'il représenta au Comité de Libération de la
fin 1943 à la Libération.
Avis de
recherches d’André Pican et de Paul Lemarchand, dans le
Journal de Rouen le 22 décembre 1941.
On peut aussi citer l’exemple de Louis Eudier qui, ayant repris
la direction du syndicat légal de la métallurgie du Havre,
s’emploiera à organiser dans les usines des groupes de
résistance, en à se servant du matériel du syndicat,
machines, papier, etc
Il
met ainsi en place des groupes dans les principales usines du Havre,
sous la responsabilité de communistes: Louis Richard s’occupera
des TLH, Mutel de Mazeline, Louis Le Flem de la SN-CAN, Eugène
Thépot d’Augustin Normand, Jean Hascoët de la Transat,
René Baheux de la CEM, etc. Le travail s’élargit
sur le port avec un docker Jean Caurret. Les réunions avaient
lieu, comme pour le syndicat légal, rue Fulton.
« Le syndicat était réorganisé avec mille
syndiqués. Nous avions la correspondance avec Roy, le secrétaire
— collaborateur — de la Fédération des métaux.
En même temps nous disposions de groupes de résistants
et nous faisions paraître des tracts clandestins, nous organisions
la défense des revendications des travailleurs de la métallurgie,
ainsi que l’application de la convention collective.
Nous avions même réussi à éditer un journal
clandestin des métallurgistes havrais, qui ne paru que deux fois
malheureusement. Comme les bombardements des anglais se faisaient presque
toutes les nuits, nous pouvions, au moment des alertes, distribuer du
matériel dans les boites aux lettres et sous les portes, ceci
en plus du travail dans les usines ».
Mais la police se doute des liens existant entre l’organisation
officielle et l’organisation clandestine. Le syndicat est dissous
le 9 juillet 1941, et Louis Eudier est arrêté, ainsi que
Eugène Thépot et Louis Richard. Pour eux ce sera la déportation
à Auschwitz dont seul Louis Eudier reviendra.
Mais des mesures avaient été prises préventivement.
La machine Gestetner des marins, ainsi que de nombreuses ramettes de
papier, avaient disparu lors d’un cambriolage organisé
au profit de la Résistance.
La
vie sous l’occupation :
Dès le début de l’invasion allemande, la situation
économique de la Seine-Inférieure est catastrophique.
Département industriel, il vivait avant guerre de la mer et par
la mer. Les trois grands ports de commerce ferment. Le trafic trans-manche
disparaît bien évidemment, comme celui avec l’Amérique
et les colonies. La pêche et ses industries annexes tournent au
ralenti, les gros chalutiers ayant été réquisitionnés
dès la déclaration de guerre ou ne pouvant plus s’aventurer
loin des côtes. Les industries pétrolières n’ont
plus d’approvisionnement. Les chantiers navals, les industries
de transformation subissent une crise sans précédent.
Dans ces conditions le chômage toucha un nombre considérable
de travailleurs.
Parallèlement les grandes villes sont quasiment ruinées
par la guerre, du fait même de l’asphyxie de leur économie.
Elles sont contraintes de demander un effort fiscal considérable
aux populations, au moment même où l’augmentation
du coût de la vie effondre
le pouvoir d’achat dès l’automne 1940 et rend la
survie précaire :
- La livre de beurre passa de 12 f à 20 f 50
- Le kilo de pommes de terre de 1 f à 2 f 50,
- Le kilo de viande de 36 f à 56 f,
- L’œuf de 0 f 75 à 2 f 50,
- Le kilo de sucre de 5 f à 7 f,
- Le litre de lait de 1 f 40 à 2 f 50.
La population est confrontée à la pénurie : Farine,
lait, beurre, pommes de terre. Les légumes secs, le sucre, le
savon de Marseille, etc. disparaissent. Depuis juillet 1940, toutes
les denrées sont contingentées, délivrables contre
la remise de tickets de rationnement : 350 grammes de pain par jour,
50 grammes de fromage, 10 grammes de matières grasses, 360 gramme
de viande (dont 20% d’os par semaine. Vichy a fixé des
catégories de rationnaires : E (moins de 3 ans), J1, J2, J3 (enfants
et adolescents), A (21-70 ans), T (travailleurs de force), C (cultivateurs,
V (vieillards).
D’un
mois à l’autre les rations fluctuent, souvent à
la baisse. Le pain devient noir. Des jours sans viande sont institués.
Le café pur, interdit, est remplacé par des mélanges,
etc
Les
tickets, les queues, les ersatz en tous genres… et la faim qui
s’installe pour des années. Dans ce contexte, l’action
permanente, légale et illégale, pour la défense
des revendications les plus immédiates du temps d’occupation
(pain, savon, ravitaillement, charbon, salaires, etc.) sera le ferment
d’une prise de conscience progressive conduisant à des
actes d’opposition plus conséquents (sabotages, refus du
travail en Allemagne, maquis, lutte armée, grève insurrectionnelle).
L’action pour les revendications, qui prend l’aspect d’une
lutte pour la survie, et la lutte contre l’occupant vont se développer
en s’imbriquant l’une dans l’autre.
Dès août 1940, la « Vie-Ouvrière » clandestine
lance le mot d’ordre « Constituez vos comités populaires
d’entreprise », cependant que les premières manifestations
d’opposition apparaissent déjà. La Seine-Inférieure
participe de ce mouvement, en témoignent plusieurs numéros
de la VO clandestine qui se feront l’écho de mouvements
dans les entreprises de la région. « Au Havre, chez Mazeline
» (VO N° 74, février 1942) « arrêt de 10
minutes pour appuyer la revendication de la prime de bombardement ».
« Comment on lutte pour l’augmentation des salaires ».
(VO N° 147, 7 juillet 1943), « Les Chantiers de Normandie,
à Grand Quevilly, occupent 800 métallos. Le comité
populaire de cette boite avait décidé de réclamer
l’augmentation des salaires.
Par tracts, par affichettes, discussions dans l’usine, il popularise
le cahier de revendications, lance l’idée d’une large
délégation de tous les ateliers. Ce travail fait, un beau
jour, le mot d’ordre de désignation des délégués
est lancé. En quelques instants ils sont 35, représentant
l’ensemble du personnel. Cette délégation se rend
à la direction pendant que les 800 ouvriers arrêtent le
travail pour appuyer la délégation ». « A
Rouen, le 30 juillet (VO N°160 du 1er septembre 1943), 4 cheminots
patriotes ont été fusillés. En riposte, tous les
cheminots des dépôts de Sotteville, de Rouen Orléans,
de Rouen-Martainville, cessèrent le travail pendant 10 minutes
au cours desquelles chacun fit le serment de venger les martyrs et accentuer
le sabotage ». Des succès sont obtenus, (VO N°193,
du 6 mars 1944) : « à Rouen chez Lozai, à la suite
d’une action pour l’augmentation des salaires, les ouvriers
obtiennent 20% d’augmentation. Au Havre, à la CEM, l’unanimité
des ouvriers refuse de travailler le dimanche.
Chez Mazeline, on enlève une prime payée jusqu’alors,
les ouvriers exigent et obtiennent le paiement de cette prime ; Chez
Bréguet, refus de travailler le dimanche. A Sotteville, l’assemblée
générale des cheminots réclame 1000 frs d’augmentation
par mois. Le cahier de revendications établi par la direction
illégale se couvre de signatures ».
Dans cette intense activité revendicative, les femmes prendront
une grande place en témoigne l’exemple de Lucienne Jourdain
d’Elbeuf, qui, après avoir fait signer des pétitions
pour que la ration de pain soit augmentée et les enfants mieux
nourris, sera arrêtée à son poste de travail par
la police française. Elle sera interrogée pendant trois
heures dans le bureau réquisitionné de son patron, puis
soumise à une surveillance constante pendant plus d’une
semaine.
La
Résistance :
Comme toujours dans les périodes sombres, des hommes vont se
lever, reprendre le flambeau de l’espoir, et organiser la résistance
à l’ennemi. Nombreux sont ceux qui le paieront de leur
vie. Leurs premières initiatives seront de reproduire et de diffuser
les numéros de « la Vie-Ouvrière » clandestine
qui, ayant commencé à reparaître dès la fin
de l’année 1939, continuera à paraître jusqu’à
la Libération.
Le 20 janvier 1941, Pierre Corniou, Joseph Le Guenedal et Camille Porcher
s’emparent d’un stock d’armes et de munitions entreposés
dans un hangar du port de Rouen. Pierre Corniou était le fondateur
du syndicat CGT des officiers de marine marchande de Rouen. Pendant
la guerre d’Espagne il avait navigué sur un bateau de la
compagnie France Navigation, créée par le PCF pour apporter
des armes aux républicains espagnols. Avec ses camarades, il
est arrêté en septembre 1941.
Il sera fusillé au Mont Valérien le 12 mai 1942.
Joseph
Madec et Léon Lioust sont arrêtés le 17 avril 1941
pour avoir coupé le câble téléphonique souterrain
reliant la Kommandantur du Havre au Grand quartier général
de la Wermacht à Paris.
Léon Lioust était dirigeant syndical à la Compagnie
Générale Transatlantique. Joseph Madec sera fusillé
le 18 mai 1941 et Léon Lioust le 14 octobre 1941.Ils
étaient tous deux membres du groupe "Avisse", groupe
armé de "l’Organisation Spéciale", structure
militante mise en place par le PCF à partir de septembre 1940,
chargée de la protection des colleurs d’affiches et des
distributeurs de tracts, puis devenue le premier cadre de la résistance
armée qui se transformera plus tard en "Francs Tireurs et
Partisans Français (FTPF)".
Au
Havre, Joseph Madec, qui a coupé un câble téléphonique
allemand avec Léon Lioust, est fusillé le 18 mai 41.
Cette organisation servait aussi à protéger les militants
chargés de prendre la parole dans les usines. C’est ainsi
que Claude Flandre, chargé du groupe de protection, reconnaîtra
son père, Marceau, chargé de la prise de parole aux Corderies
de la Seine. Le père ne savait pas qui le protégerait,
le fils ne savait pas qui il allait protéger. Marceau Flandre
était l’ancien secrétaire du syndicat du Gaz du
Havre. Arrêté puis torturé, il sera fusillé
dans le département de l’Eure par les Allemands, au mois
d’août 1944.
Joseph Madec et Léon Lioust furent les premiers militants CGT
à prendre part à la résistance active contre l’occupant.
D’autres suivront, dont beaucoup seront fusillés ou ne
reviendront jamais des camps de la mort.
Ce sont souvent les mêmes machines et les mêmes militants
qui diffusent la propagande du Parti Communiste et des organisations
qu’il crée pour mener la lutte comme « Front National
de lutte pour l’indépendance de la France », connu
sous le nom de Front National ou FN. Cette organisation, qui jouera
un rôle essentiel dans la Résistance, n’a évidemment
rien à voir avec l’organisation actuelle de Le Pen qui
en a usurpé le nom et qui, elle, se place dans la continuité
du gouvernement de Vichy.
L’appel à la formation du Front National est lancé
le 15 mai 1941, un peu plus d’un mois avant l’agression
hitlérienne contre l’Union Soviétique. Ce Front
vise à rassembler toutes les forces sociales et nationales qui
luttent déjà de manière dispersée. Il s’adresse
aussi tous ceux qui ne sont pas encore entrés dans la Résistance
et cherchent une organisation d’accueil.
Ce souci de rassembler toute la Nation préfigure l’intention
qui présidera en 1943 à la création du CNR.
La sous-alimentation, la faim, le froid, les restrictions, la répression…
à la dureté de la vie quotidienne s’ajoute pour
les travailleurs au cours de l’année 1942, une nouvelle
infortune : la déportation vers les usines allemandes. L’Allemagne
a perdu un million d’hommes sur le front Russe, dans le terrible
hiver 1941-1942. Pour suppléer aux prélèvements
opérés dans sa main d’œuvre, le régime
nazi doit trouver dans les pays occupés la main d’œuvre
qui lui fait défaut. C’est « la relève »
: en échange de trois volontaires, pour l’Allemagne, un
prisonnier de guerre serait libéré. Mais les résultats
sont décevants.
« Renforcez les groupes de Francs-Tireurs » écrit
la Vie Ouvrière (septembre 1942).
La machine de guerre nazie réclamant encore d’avantage,
le 16 février 1943 paraît une loi portant création
du « Service du Travail Obligatoire » (STO). Aux actions
revendicatives sur les salaires et le ravitaillement, aux consignes
de sabotage des productions de guerre, s’ajoute un mot d’ordre
nouveau : « pas un homme pour Hitler – Refusez de travailler
pour les Allemands – Faites échec aux négriers ».
Nombreux sont les requis qui refusent de partir et se cachent dans la
campagne, ou chez des familles amies. Beaucoup de ces jeunes iront renforcer
les groupes de Francs Tireurs et les maquis.
La
résistance se renforce :
Les Francs-Tireurs et Partisans Français (FTPF) s’organisent
sur la base des groupes de l’Organisation Spéciale (OS)
et grâce à l’appui du Front National qui compte dans
ses rangs des communistes et des syndicalistes ayant l’habitude
d’agir dans des organisations structurées solidaires.
Dans les usines, sur les ports, les chantiers, les voies ferrées,
la résistance prend la forme de « sabotages » de
la production. A Sotteville, à Quevilly, à Harfleur où
vivaient de nombreux cheminots, les sabotages de matériel roulant
sont fréquents. Les dockers firent de même sur les caboteurs,
grues et engins de levage. Un groupe de dockers de Rouen n’hésitera
pas à enlever, en plein jour, avec un camion, du matériel
destiné à des compagnies allemandes de transmissions,
entreposé dans un magasin de la caserne Tallandier.
Chez Khulman à Oissel, où se fabriquait un produit spécial
anti-corrosif pour les moteurs de la Luftwaffe, plusieurs sabotages
freinèrent la production ; de même à l’Electro-Câble,
dans la réparation automobile et dans les garages réquisitionnés.
La résistance prend aussi la forme du travail au ralenti. C’est
ainsi que pour transformer le « Londres » en mouilleur de
mines, les travailleurs des FCM au Havre, passent deux ans là
où six mois de travail auraient suffi.
De nombreux sabotages de câbles téléphoniques auront
lieu dans le département. Le premier a été coupé
le 16 juin 1940, reliait le terrain d’aviation de Boos à
la Feldkommandantur de Rouen, le second, le 15 novembre 1940, près
d’Elbeuf, à Orival et La Londe (Le journal de Rouen 27-11-1940).
Un détachement de la Wermacht tombera dans une embuscade tendue
par les FTP le 4 juin 1942. Au début 1944, des coups de mains
beaucoup plus structurés, avec équipe de sabotage, groupe
de protection et véhicule pour le repli, seront organisés
contre les dépôts de locomotives, comme le 4 avril à
Dieppe, où 12 machines seront mises hors d’usage sur les
33 entreposées.
Pour des raisons naturelles, de grands maquis ne pouvaient se créer
dans la région, mais la ceinture forestière du sud et
du sud-est du département était propice à de telles
implantations. C’est pourquoi des maquis se créèrent
à Barneville, Mortemer et Ry. Le Maquis FTPF de Barneville dirigé
par le métallurgiste Albert Lacour, 23 ans, et un groupe composé
d’une douzaine de jeunes, effectuera 36 attaques et sabotages
entre juin et novembre 1943. Albert Lacour et Rudolf Pfandhauer, jeune
autrichien antifasciste, déserteur de la Wermacht, seront tués
le 24 août lors de l’encerclement et l’attaque de
la grotte par les Allemands et la police française. Huit seront
fusillés plus tard. Le maquis de Mortemer tombera après
un combat acharné qui durera 3 jours, les 23, 24 et 25 août
1944. Le maquis de Ry tiendra de longs mois grâce à une
cache souterraine, avant d’être détruit sur dénonciation.
Maquis
de Barneville : Entrée de la grotte
L’engagement
de la classe ouvrière dans la Résistance, et notamment
des militants de la CGT, apparaît avec une incontestable évidence
dans les impressionnantes listes d’emprisonnés, de déportés,
de fusillés. En témoignent, par exemple, les professions
et responsabilités militantes des hommes et des femmes déporté(e)s
vers le plus grand camp d’extermination mis en place par les nazis
à Auschwitz-Birkenau, par les convois des 45 000 et des 31 000
(ainsi dénommés à cause du numéro tatoué
sur leur avant bras gauche à leur arrivée à Auschwitz).
Sur les 1175 hommes partis du camp de Compiègne le 6 juillet
1942, seulement 119 ont survécu à la déportation;
sur les 230 femmes parties du fort de Romainville le 24 janvier 1943,
49 sont rentrées.
Les 119 hommes et femmes de Haute-Normandie de ces deux convois (seuls
8 hommes et femmes sont revenus) reflètent l’engagement
des milieux populaires et notamment des salariés des secteurs
publics et privés: ouvriers et ouvrières de la métallurgie,
de la chimie, du textile, de la confection, du bâtiment, de l’industrie
navale, des papeteries, dockers, marins, institutrices, agents des PTT,
de la douane, des Ponts et chaussées, etc.
Engagés pour la plupart dans l’action syndicale, politique,
associative, leur entrée dans la résistance contre l’occupant
et le régime de Vichy n’a été que le prolongement
de leurs convictions sociales. Antifascistes, jeunes hommes et femmes,
à l’esprit rebelle, ils avaient déjà riposté
en 1934 à la première volonté d’abattre la
République, ils avaient été les acteurs efficaces
des grèves de 1936 et du Front Populaire, puis de la solidarité
avec la jeune République espagnole agressée par les armées
d’Hitler et de Mussolini, puis de l’opposition à
l’esprit de capitulation à Munich, en 1938.
Ils furent naturellement les cibles privilégiées du gouvernement
de Vichy, du grand patronat qui y trouva sa revanche de classe, de l’occupant
nazi, car ils démontraient par leurs actes qu’ils poursuivaient
leur lutte contre les inégalités et pour la quête
du bonheur pour le plus grand nombre.
La
montée de l’espoir :
Malgré les arrestations, des contacts sont repris au plus haut
niveau entre les deux tendances de la CGT, et des pourparlers s’engagent.
Les deux tendances font paraître au nom d’un « Comité
National d’Unité Syndicale et d’Action » un
manifeste traduisant des positions communes sur tous les problèmes
essentiels.
Le 17 avril 1943 est signé l’accord du Perreux, qui annule
les décisions prises par le Bureau Confédéral et
la Commission Administrative de la CGT en septembre 1939, exception
faite de la tendance « Syndicats » noyée dans la
trahison, et dont le principal animateur, Belin, est ministre de Vichy.
Le mois suivant la CGT réunifiée, désigne 5 représentants
à l’Assemblée Consultative d’Alger, dont l’un
d’entre eux, Georges Buisson sera élu président.
Futur signataire
des accords du Perreux puis responsable confédéral de
la CGT réunifiée, futur Président du Comité
Parisien de Libération.
André Tollet fut envoyé à Rouen de juillet à
décembre 1942, après son évasion de Compiègne.
Le
27 mai 1943, le Conseil National de la Résistance (CNR) est constitué
sous la présidence de Jean Moulin, représentant le Général
de Gaulle. Aux côtés des partis politiques et des mouvements
de la Résistance, la CGT est représentée par Louis
Saillant.
Le 26 septembre 1943, l’UD CGT de Seine Inférieure, réunifiée
dans la Résistance, participe à la création du
« Comité Départemental de la Libération Nationale
». Le 1er CDL de Seine Inférieure comprenait sept membres
représentant des mouvements de résistance, des syndicats
et des partis politiques: Front National (FN), Confédération
Générale du Travail (CGT), Francs Tireurs et Partisans
Français (FTPF), Libération, Résistance, Parti
socialiste (SFIO), Parti Communiste Français (PCF). Il diffuse
l’appel suivant : « Pour pallier aux manœuvres de la
dernière heure, le Comité Départemental de la Libération
Nationale lance un appel pour la constitution dans chaque localité
de comités de la France Combattante pour intensifier la lutte
contre l’envahisseur et les traîtres de Vichy… En
nous battant avec courage et abnégation, nous libérerons
notre sol national, nous recréerons la Liberté, l’indépendance
et la grandeur de la France. ».
A la veille de la Libération de Rouen, le CDL réunit 17
organisations : Groupements de résistance : Organisation civile
et militaire (OCM), Libération (Libé.), Ceux de la Résistance
(CDLR), Résistance (R.), Ceux de la Libération (CDLL),
Front National (FN), Union des Femmes Françaises (UFF), Forces
Unies de la Jeunesse Patriotique (FUJP) Mouvement national des Prisonniers
de guerre et déportés (MNPGD) ; Syndicats : CGT, CFTC
; Partis Politiques : Démocrates Populaires (DP), Radicaux Socialistes
(PRS), Socialistes (PS), Communistes (PC), Alliance Républicaine
(AD), Union Républicaine Démocratique (URD). Ce nouvel
CDL sera présidé par Guénard (FN). Ce CDL représentera
l’autorité officielle du gouvernement, à la Libération
en août 1945, en lieu et place de l’administration dissoute
du gouvernement de Vichy.
L’adoption le 15 mars 1944, par toutes les composantes de la Résistance
(y compris celles de droite) d’un « Programme du Conseil
National de la Résistance » (CNR), qui reprenait les idées
essentielles d’un document établi en août 1943 par
le Bureau Confédéral de la CGT réunifiée,
est révélateur de l’importance conquise par la résistance
ouvrière. Dans une première partie, portant sur l’action
immédiate à mener, ce programme fait sien la conception
d’une action populaire, permanente, multiforme, développée
dès les premiers jours de l’occupation par les dirigeants
ex-unitaires et devenue par la suite celle de toute la CGT. En préconisant
parmi les mesures à appliquer dès la Libération
du territoire, la mise hors d’état de nuire des «
grandes féodalités économiques », le CNR
tirait les conséquences d’une trahison globale de la classe
patronale, que la CGT clandestine n’avait cessé de dénoncer.
Enfin, en établissant un vaste programme de réformes économiques
et sociales (nationalisations, participation à la gestion, droit
au travail et au repos, garantie du pouvoir d’achat, salaire minimum,
retraite des vieux, système de sécurité sociale,
droits syndicaux, etc.) le CNR prenait à son compte de nombreux
points du programme élaboré par la CGT avant la guerre.
Selon le CNR, la Libération, fruit d’une levée en
masse de notre peuple, ne pouvait être que nationale et sociale.
Avant qu’elle ne soit effective, c’était déjà
une grande victoire du mouvement syndical.
La
CGT dans les combats de la Libération :
Réunifiées, restructurées, revivifiées par
la lutte, les organisations illégales de la CGT sont devenues
de fait les seuls syndicats représentatifs.
Le 2 juin devant l’imminence des combats décisifs, la CGT
communique ses directives pour la préparation de l’insurrection
nationale et la grève nationale. Deux idées essentielles
: la grève générale et l’insurrection «
ne peuvent être que le couronnement d’actions constantes
se développant en quantité et en qualité …
» Le fameux jour J commence chaque jour !
Ensuite ce serait une erreur grave d’abandonner la défense
des revendications immédiates : « Il y a nécessité
absolue pour la CGT d’apporter un effort toujours plus grand et
généralisé à l’application des résolutions
de la CGT sur l’organisation et la direction des actions revendicatives
et des grèves partielles… » .
Suivent deux consignes d’organisation : « le Bureau Confédéral
rappelle que les militants doivent organiser dans les entreprises les
groupes de combat et les milices patriotiques ». « Le Bureau
Confédéral décide que dans chaque département,
la direction de l’UD reconnue par la CGT, doit constituer un Comité
de grève générale… » (Se constitueront
de la même manière des comités locaux et d’entreprise).
Quelques jours plus tard, à l’aube du 6 juin, les troupes
alliées débarquent sur les plages de Normandie. Le deuxième
front tant espéré et tant attendu ouvre la dernière
étape. Est venu le moment de prendre les armes : « La première
et la plus importante des tâches de l’heure, c’est
le développement de la lutte armée contre l’ennemi
et les traîtres » (La Vie Ouvrière du 9 juin 1944).
Les grèves et les sabotages se multiplient. Les groupes armés
se multiplient dans les entreprises. A la veille du débarquement
la Seine-Inférieure disposait environ de 7000 combattants mais
ne pouvait guère en armer qu’un millier.
Le 20 juin, les FFI disposaient environ 2500 hommes mal armés
qui provenaient des FTPF, de l’ORA, du BOA, et Libé-Nord
et de divers groupes FN ou indépendants.
Le 10 août débute la grève des cheminots. Le 15
la police parisienne entre en grève. Le 16 les postiers arrêtent
le travail. Le 17, les travailleurs du Métro manifestent et l’Union
des syndicats de la région parisienne lance le mot d’ordre
de grève générale. Le 18 août, la CGT et
la CFTC constitués en Comité inter-confédéral
d’entente syndicale appellent à « la grève
pour la Libération » : « Sous les plis des drapeaux
de la Libération, unissons nous frères des usines et des
champs, plus étroitement encore, à l’ensemble de
la Nation. Reconquérons nos libertés. Frappez dur et ferme
vos oppresseurs. »
Le même jour, le Bureau du Comité Parisien de Libération,
présidé par André Tollet, secrétaire de
l’Union des Syndicats CGT clandestins de la Région parisienne,
décide le principe de l’insurrection et demande une réunion
commune avec le Bureau du Conseil National de la Résistance.
Le 19 août, c’est le lancement officiel de l’insurrection
parisienne par le CNR et le CPL, traduit dans l’ordre du Colonel
Rol :
« La mission des FFI est d’ouvrir la route de Paris aux
Alliés et de les accueillir victorieusement… »
Le 25 août, dans « Paris soi-même Libéré
», le métallo CGT Rol-Tanguy, commandant FFI de l’île
de France, et le général Leclerc reçoivent la capitulation
du Général von Choltitz.
La
Libération en Seine-Maritime :
La guérilla est déclenchée à partir du 27
août en Seine Inférieure. A partir de ce moment les FFI
peuvent agir au grand jour, et leur manque d’armes et d’expérience
du combat ne freine pas leur enthousiasme et leur courage. Leur mission
est multiple : renseignement, sabotage, récupération de
l’armement, élimination des agents de liaison (particulièrement
les motocyclistes), destruction des voitures transportant les officiers.
Attaque et incendie des camions de ravitaillement et des camions citernes,
attaque et désorganisation des petits PC, et protection des points
vitaux, comme les centrales électriques (ex : la centrale de
Yainville).
Les troupes allemandes cherchent à fuir l’encerclement
en direction du nord de la France, car la route de Paris est coupée.
Pour cela il leur faut traverser la Seine dont l’essentiel des
ponts a été détruit. A partir du 28 août
elles ne peuvent plus passer que la nuit à l’aide de moyens
de fortune en abandonnant armes, outillage et ravitaillement. En raison
de l’absence de pont facilitant le franchissement de la Seine
en aval de Rouen, les colonnes les plus importantes de l’armée
allemande en retraite sont dirigés vers la boucle de la Seine
de la capitale normande et la région d’Elbeuf afin de dégorger
les bacs saturés ou détruits.
Août
1944: Les troupes allemandes se retrouvent piégées sur
la rive gauche de la Seine à Rouen et brûlent sous les
bombardements.
Partout
elles sont harcelées par l’aviation qui multiplie les mitraillages
et les bombardements. La vallée entière tremble sous le
choc répété des bombes et des torpilles. Les ponts,
les quais et leur environ immédiat, sont les premiers visés.
Concentrées à Rouen sur la rive gauche de la Seine de
grandes forces allemandes sont mitraillées et pilonnées,
alors qu’elles sont bloquées sur les quais, les ponts ayant
été coupés. Les camions citernes pleins d’essence
brûlent et les munitions explosent. Après le centre de
Rouen en avril, le quartier St Sever est à son tour rasé.
Le réseau de chemins de fer est complètement bloqué
depuis de nombreuses semaines. Les gares et les viaducs ont été,
dès avant le débarquement, la cible de bombardements massifs.
La grève parachève la paralysie du trafic.
Le réseau
de la SNCF est particulièrement visé par les bombardements
:
Cette carte situe les points de chute des bombes tombées sur
les ateliers de Quatre-Mares à Sotteville les Rouen

Évitant
de s’en prendre directement aux concentrations de forces allemandes,
tâche qu’elle laisse aux armées alliées, la
Résistance applique strictement ses ordres et inflige des pertes
considérables à l’ennemi. Ainsi à Rouen,
tôt dans la matinée du lendemain du terrible bombardement,
un groupe composé notamment de Roland Leroy, Pierre Toutain,
Bernard Lawday, Georges Touroude, Germaine Gervais, Jeanne Malenfant,
Fernand Morel, Denise Meunier et quelques autres entre-t-il dans le
siège de l’état major des chemins de fer allemands,
boulevard de l’Yser, où il fait des prisonniers.
Le 30
août 1944, opération mixte de nettoyage à Elbeuf,
Quai de Rouen. Des prisonniers SS sont escortés par un soldat
canadien et une patrouille des FFI.
Le
Havre resta quelques jours encore sous l’autorité conjointe
des hitlériens et de la municipalité de trahison et sous
les bombes et les obus des armées alliées qui piétinaient
encore à quelques kilomètres de la ville. Elle subit un
dernier bombardement destructeur les 5 et 6 septembre.
Le centre ville reçoit une rafale de bombes qui, par les incendies
qu’elles provoquèrent, réduisirent à néant
les plus beaux quartiers de la ville. Dix mille immeubles disparurent.
Près de 80 000 personnes se retrouvèrent sans abri.
Jusqu’au 2 septembre, les pertes allemandes sont chiffrées
par le lieutenant-colonel Multrier, commandant les FFI, à 625
tués et 8649 prisonniers. Du 6 juin au 13 septembre, les pertes
FFI furent de 149 tués et 97 blessés.
C’est enfin la libération. Durant plusieurs mois, le nouveau
Préfet et le Comité départemental de libération
exercent le pouvoir. La tâche de reconstruction, de remise en
état, de redémarrage de l’économie est gigantesque
et va mobiliser toutes les énergies du mouvement syndical.
A l’appel de L’UD et de leurs syndicats respectifs, dockers,
marins, métallos, rivalisent de courage pour approvisionner les
armées, cependant que la population ouvrière travaille
à relever les ruines et à construire en hâte les
baraquements pour loger les sinistrés.
Il y a des centaines d’épaves coulées dans la Seine.
Les ponts sont détruits. Le central téléphonique
de Rouen a été saboté et entièrement brûlé
par les troupes allemandes en retraite. La ligne de chemin de fer entre
Paris et le Havre ne sera rétablie que vers la fin de l’année
1945, à la suite de la reconstruction du Pont d’Eauplet
(Sotteville) et du viaduc de Malaunay.
La ligne d’Amiens sera rétablie après la remise
en état du pont de Darnétal, inauguré le 1er mai
1946. Etc.
Locomotive
en réparation dans les ateliers de Quatre-Mares à Sotteville
après la Libération. On aperçoit l’impact
d’un obus : La Revue de Rouen N°19.
Par
la place qu’elle a tenue dans la lutte clandestine, la CGT sort
grandie de l’Occupation. Dès le départ des Allemands,
des réunions sont organisées partout dans les localités
et dans les entreprises pour reconstituer les syndicats et les unions
locales. De nombreux militants de la CGT sont morts sous l’occupation
ou sont déportés.
D’autres sont toujours prisonniers de guerre en Allemagne, car
la guerre continue. Mais l’élan est énorme. Le flot
d’adhésion est massif, d’autant que la CGT prend
à bras le corps tous les problèmes de l’heure :
relèvement du pouvoir d’achat, ravitaillement, logement,
formation accélérée des travailleurs, etc. Elle
travaille sans relâche à combattre le sabotage organisé
par certains grands patrons, l’incurie, l’inconscience,
l’esprit partisan des certains hauts fonctionnaires. Elle met
en place des comités regroupant les syndicats de diverses corporations
concernés par le même problème, pour proposer des
solutions et intervenir auprès des pouvoirs publics. Elle se
bat pour obtenir la réintégration des syndiqués
licenciés et révoqués de l’époque
1938-39, ou des clandestins la Résistance, ce qui ne va pas toujours
de soi. A la fin janvier 1945, l’Union départementale CGT
compte déjà plus de 50 000 syndiqués. Un an plus
tard, elle en comptera 130 000.
Le
Programme du Conseil National de la Résistance :
Il ouvre la voie aux grandes conquêtes sociales. Le poids de la
CGT dans le pays crée les conditions à leur concrétisation.
Tels les Comités d’Entreprises qui permettront aux travailleurs
d’être associés à la marche générale
de l’entreprise, d’y exercer un droit de regard et de contrôle,
et qui leur confieront la gestion des œuvres sociales. Telle la
Sécurité sociale ouvrant, à tous, le droit à
la santé, aux soins et à la retraite sur la base de la
solidarité nationale. Telle la Nationalisation des mines de charbon,
du gaz et de l’électricité, de certaines compagnies
d’assurance, de quatre banques de dépôts, de Renault.
Tels les Statuts des salariés, comme celui des dockers, du personnel
d’EGF, le Statut général des fonctionnaires, etc.
Les militants et syndiqués de la CGT, à côté
d’autres patriotes, ont partout participé activement à
« cette Libération du sol national ». En Seine-Maritime
Roger Sporry, représentant de la CGT au CDL, se verra confier
par toutes les forces de la résistance en Seine Inférieure,
la présidence du Comité départemental de la Libération,
le 10 janvier 1945.
L’itinéraire
SNCF, Paris Le Havre, ne sera rétabli qu’à la fin
de l’année 1945; le viaduc d'Eauplet qui permettait à
la ligne de traverse la Seine étant détruit — La
Revue de Rouen N°19
Soixante
années ont passé depuis cette époque terrible.
Rarement dans l’histoire un événement conserve une
telle puissance évocatrice et mobilisatrice. Il a été
considérable et a pesé d’un poids décisif
dans l’histoire de l’Humanité.
C’était une guerre totale par les formes multiples de ses
combats. C’était une guerre totale à cause de ses
enjeux :
la victoire nazie aurait signifié la disparition des Nations,
l’élimination raciale ou l’esclavage des peuples,
en un mot, un véritable retour de la barbarie. Les militants
de la CGT ont participé à la Résistance avec comme
d’autres Français un objectif unique : celui de libérer
la France et d’y rénover la République. Ce ne fut
pas une épopée légendaire, un mythe, ce fut un
fantastique évènement historique.
En ce 60ème anniversaire de la Libération, célébrons
l'actualité de la Résistance, non pas au profit de causes
partisanes ou instrumentalisées par un quelconque enjeu de pouvoir,
mais pour que sa flamme et son œuvre ne s'éteignent jamais.
Célébrons l’actualité de la Résistance,
en sa dimension syndicale, sans laquelle les lendemains de la Libération
n’auraient pas connu d’aussi grands progrès sociaux
et démocratiques. Mesurons que les offensives actuelles du Medef
visent à faire disparaître l’œuvre réalisée
par le compromis historique réalisé autour du programme
du CNR.
Compléments
:
Effectifs de la Résistance en Seine-Inférieure :
15 octobre 1943, 3800 hommes et femmes,
1er juin 1944, 10 330 hommes et femmes,
Les militants et adhérents de la CGT combattirent principalement
dans les rangs des FTPF ou du FN.
Effectifs
FTPF en Seine-Inférieure le 6 juin 1944 :
Région de Rouen 750
Région d’Elbeuf 500
Région du Havre 375
Région de Dieppe 250
Région de Blangy-Aumale 125
Total : 1895
Responsables
de la CGT en Seine Inférieure fusillés, massacrés
ou morts en déportation :
Sur le monument érigé par l’Union départementale
CGT il y a 172 noms de militants fusillés ou morts en déportation.
Mais Louis Eudier estimait que ce chiffre était inférieur
à la réalité. Il avait recensé 41 noms supplémentaires,
ce qui portait le nombre à 213 personnes.
Parmi eux, il y avait beaucoup de responsables syndicaux, par exemple:
Secrétaires de syndicat: Textile d’Elbeuf, Textile du Houlme,
Textile de Rouen, Métaux de Dieppe, Métaux du Trait, Métaux
de Rouen, Marins de Dieppe, Marins de Rouen, Marine fluviale de Rouen,
Produits Chimiques du Houlme, Produits Chimiques de la Région
de Rouen, Produits Chimiques de Port Jérôme, Produits Chimiques
de Dieppe, Gaz de l’île Lacroix, Gaz de Déville,
Gaz du Havre, Bâtiment de Rouen, Bâtiment d’Elbeuf,
Voiliers et Dockers du Havre, Bois de Rouen, Section syndicale TLM le
Havre, Union locale d’Eu-Le Tréport, Union locale d’Elbeuf,
un secrétaire de l’Union départementale (Louis Canton).
Sources
:
- « La CGT en Seine-Maritime », 1993, VO Éditions
& Institut d’Histoire Sociale de la CGT
- « le Pacte germano-Soviétique et ses répercussion
en Seine Inférieure », Mémoire de maîtrise
de Nicolas Aubin, Université de Rouen, 1997.
- « En Seine Maritime de 1939 à 1945 » de Claude-Paul
Couture, CRDP Rouen, 1986,
- « CGT approches historiques » édité par
le centre confédéral d’éducation ouvrière
de la CGT, 1988,
- « Dieppe et sa région face à l’occupant
Nazi » de Jean Bellocq, Imprimerie Bertout, 1979,
- « 1944-1994 : cinquantenaire de la Libération d’Elbeuf
et de la région », Bulletin n°21 de la Société
d’Histoire d’Elbeuf.
- « Ils sont toujours vivants dans nos combats pour les libertés
et la paix ; Aux 210 communistes de Seine-Maritime morts pour la France
», brochure éditée par la fédération
de Seine-Maritime du Parti communiste français à l’occasion
du 40ème anniversaire de la Libération, EDIP, 1985.
- « Hommage aux fusillés et aux massacrés de la
Résistance en Seine-Maritime », Association départementale
des familles de fusillés et massacrés de la Résistance,
EDIP , 1992.
- « Les VO de la Nuit », d’André Tollet et
Jean-Claude Poitou, éditions de la Vie Ouvrières, 1984.
- « Depuis 70 ans la VO, chronique d’un journal pas tout
à fait comme les autres », éditions de la Vie Ouvrière,
1979.
- « Témoignages contre l’oubli », de Charles
Pieters, éditions « le Temps des Cerises », 1995.
- Mémoire Vive des Convois des 45 000 et 31 000 d’Auschwitch-Birkenau,
Assemblée Générale Haute-Normandie. Rouen, 2 décembre
2000. Cloître des Pénitents.
- « Notre combat de classe et de patriotes (1934-1945) »,
de Louis Eudier. Imprimerie Duboc, Le Havre.
- « Quelque part, ça laisse des traces », John Barzman,
publications des universités de Rouen et du Havre, 2003.
- Histoire de la Fédération CGT des PTT », Georges
Frishmann, Éditions sociales, 1969.
- « Le martyr d’Arthur Fleury », de Jacques Eberhard,
1994.
- Le Revue Maritime de Rouen N°19.
- Les Archives départementales de la Seine-