Le conflit franco-thaïlandais 1940-1941 - La bataille de Koh Chang
Par Snakealx

En 1933, un coup d'état chassait définitivement la dynastie royale du Siam au bénéfice de régimes militaires. En 1938 arrive au pouvoir le général Phibun Songgram qui impose une politique ultra-nationaliste. Un rapprochement avec le Japon est décidé qui se transforme en alliance à la fin des années 30. En 1939, le Siam adopte une politique "panthaïe" qui l'amène à revendiquer la possession de tous les territoires où vivent des populations de langue thaïe. Le pays est rebaptisé Thaïlande.

Les visées expansionnistes thaïlandaises concernent en particulier des territoires laotiens et le Cambodge, alors sous protectorat français.


LES RELATIONS FRANCO-THAÏLANDAISES

A la fin de 1939, un pacte de non-aggression était en préparation entre la Thaïlande et la France. Ce traité est signé le 12 juin 1940. Mais, les nouvelles de l'armistice avec l'Allemagne conduisent le gouvernement de Bangkok à n'accepter la ratification du traité que si la France accepte de céder le Cambodge et une partie du Laos.

En septembre 1940, des échanges de notes à ce sujet entre Bangkok et Vichy se terminent par une rupture des discussions et la propagande siamoise se déchaîne contre la France.

LE ROLE DU JAPON

En Indochine française, après l'armistice de juin 1940, s'exerce une forte pression japonaise pour que le ravitaillement des troupes chinoises par la route du Yunan soit arrêté. Le général Catroux, gouverneur général de la colonie, accepte les demandes japonaises car il ne pense pas être en mesure de s'y opposer militairement. Ces concessions déplaisent au gouvernement du maréchal Pétain, encore basé à bordeaux, qui le relève de ses fonctions le 25 juin 1940. Par suite, l'amiral Decoux est nommé au poste de gouverneur général de l'Indochine.

Dès le 1er août 1940, le gouvernement japonais exige que 5 aérodromes du nord-Tonkin soient mis à sa disposition et que 30 000 soldats nippons soient basés dans la province française.
Un accord est trouvé par les autorités françaises sur place. Il porte sur la mise à disposition de 3 aérodromes et le stationnement de 6 000 hommes, mais les japonais, non satisfaits, attaquent la citadelle de Lang son le 22 septembre 1940, ils bombardent également Haïphong. Vichy et Tokyo négocient alors directement et les français finissent par céder à l'ensemble des demandes japonaises.

De plus, Japon et Thaïlande sont liés par un traité d'amitié. Lorsqu'en octobre 1940, les USA mettent un embargo sur les livraisons d'armes à la Thaïlande, celle-ci est aussitôt approvisionnée par les japonais.


LES FORCES EN PRESENCE :

Thaïlande

Terre : 60 000 hommes assez bien équipés (matériel américain)
300 000 hommes sont mobilisables en cas de nécessité.

Air : 150 appareils environ dont des biplans Vought et des Curtiss Hawk 75

Mer : 2 gardes-côtes cuirassés (2300 t, 15,5 nds, 4 X 203 mm)
Sri Ayuthia (lancé en 1937, construit au Japon, appelé parfois Ahidéa)
Dhonburi (lancé en 1938, construit au Japon)

2 canonnières cuirassées (900 t, 2 X 152 mm)

9 torpilleurs classe Puket (470 tonnes, 31 nds, 3 X 75 mm, construit en Italie)
dont : Chonbury (lancé en1937), Songhkla (1937) et Trad ou Trat (1935)

2 patrouilleurs classe Kantan (110 tonnes, 19 nds, 1 X 75 mm, lancés en 1937)

2 avisos classe Tachin (2000 t, 17 nds, 4 X 105 mm, lancés en 1936)

4 sous-marins classe Sinsamudar (430 t, fabrication japonaises)


France
Terre : 50 000 hommes pour toute l'Indochine (dont 12 000 européens)
Armement dépassé datant de 14-18
Peu de stock (en particulier en munitions)

Air : environ 80 appareils dépassés
20 MS 406 (la plupart sont immobilisés faute de pièces de rechange)

Mer : 1 croiseur léger de 8000 tonnes classe Duguay Trouin
Lamotte-Picquet (8 X 155 mm, 33 nds, lancé en 1924)

2 avisos coloniaux de 2 200 tonnes classe Dumont d'Urville
Dumont d'Urville (16 nds, 3 X 138 mm, lancé en 1931)
Amiral Charner (16 nds, 3 X 138 mm, lancé en 1932)

2 avisos anciens
Marne (600 t, 21 nds, 2 X 65 mm, lancé en 1918 )
Tahure (850 t, 20 nds, 2 X 138 mm, lancé en 1919)

1 sous-marin de 1 500 tonnes classe Redoutable.


Conclusion

Le rapport des forces n'est pas en faveur des français. Les forces terrestres siamoises sont mieux équipées, mieux ravitaillées alors que les troupes françaises sont constituées majoritairement d'hommes recrutés dans les provinces indochinoises (tonkinois, annamites, cambodgiens) qui constituent un ensemble assez hétéroclite.

De plus, l'obligation d'économiser le peu de matériel et munitions disponibles constitue un réel handicap pour le commandement français.

L'aviation française n'est pas en mesure de s'opposer à son homologue thaïlandaise. Ses appareils sont totalement périmés ou manquent de pièces de rechange.

Seule les forces maritimes de Vichy ont belle allure et sont prêtes à soutenir un combat. Mais la marine siamoise n'est pas à négliger. Durant les années 30, elle a été équipée de navires modernes, de construction japonaise ou italienne.


PREMIERS AFFRONTEMENTS

Les premiers incidents de frontières ont lieu en septembre 1940, après la rupture en la France et la Thaïlande au sujet du Cambodge.

En octobre, le commandement français déplace des troupes du Tonkin vers le Cambodge. La montée vers la zone de combat est réalisée avec des camions civils et des cyclo-pousses. Pendant ce temps, l'aviation thaïlandaise effectue des survols réguliers de cette région. Elle bombarde Vientiane, Thaket et Saravanne fin novembre et en décembre 1940.

Les maigres forces aériennes françaises réagissent par quelques bombardements de nuit du territoire siamois, son matériel ne lui permet pas de faire mieux.

Début janvier 1941, la concentration des troupes françaises est terminée. L'amiral Decoux, gouverneur de l'Indochine dispose de 23 bataillons d'infanterie, de 5 groupes d'artillerie. Les siamois, en face, disposent de 41 bataillons, 10 groupes d'artillerie et 2 bataillons de chars. Il décide de ne plus laisser aucun initiative thaïlandaise sans réponse.

Des plans d'offensive sont mis au point côté français, ils prévoient une vaste percée dans le secteur de Yang Dang Kum et de Phum Preav, mais, bien renseignés, les thaïlandais préparent une contre-offensive adaptée.


L'OFFENSIVE DU 16 JANVIER 1941

Sur terre.

Le 16 janvier 1941, les forces françaises, avec en pointe le 5ème régiment étranger d'infanterie (5 REI) se portent sur Yang Dang Kum où elles doivent faire face à une défense siamoise d'abord flottante puis rapidement renforcée par des chars que les légionnaires attaquent à la grenade à main.

Devant la résistance siamoise, ordre est donné en fin de journée aux troupes françaises de se replier vers leurs bases de départ pour assurer la défense de Sisophon. Dans le même temps, le commandement thaïlandais, impressionné par l'attitude agressive des légionnaires, ordonne le repli de ses forces de plusieurs kilomètres et adopte une attitude défensive.


Sur mer.

Le 9 décembre 1940, l'amiral Decoux constitue une petite escadre composée du croiseur Lamotte-Picquet, des avisos coloniaux Amiral Charner et Dumont d'Urville et des avisos anciens Marne et Tahure. L'ensemble est placé sous le commandement du capitaine de vaisseau Bérenger, commandant du Lamotte-Picquet.

Dans le but d'appuyer l'offensive terrestre du 16 janvier, ce groupement reçoit l'ordre d'effectyuer une opération de recherche et destruction des forces navales siamoises dans le golf de Siam.. Il appareille le 15 janvier vers 21h00.


LA BATAILLE DE KOH CHANG

Le 16 janvier.
Une reconnaissance aérienne par deux hydravions Loire 130 situe une part importante de la flotte thaïlandaise aux parages de l'île de Koh Chang. Sont repérés 1 garde-côtes cuirassé et 3 torpilleurs. Le commandant Bérenger décide de les attaquer le lendemain, au lever du jour.
Il prévoit de diviser son escadre en 3 groupes, (avisos Marne et Tahure, avisos Dumont d'Urville et amiral Charner, croiseur Lamotte-Picquet).


Le 17 janvier.

6h05, un hydravion français repère cette fois 2 gardes-côtes cuirassés et 3 torpilleurs au mouillage dans la zone. Il tente de les attaquer à la bombe, mais la DCA des navires le refoule.

6h14, l'ennemi repère la flotte française et ouvre le feu à une distance moyenne de 9000 m.

6h20, se repérant à la lueur des départs, le Lamotte-Picquet lance 3 torpilles sur un des attaquants.

6h30, un coup au but de torpille est observé (le garde côtes Sri Ayuthia, fortement endommagé, s'éventre sur les récif de la barre de la rivière Chantaboum).
Les avisos engagent 2 torpilleurs, pendant que le Lamotte-Picquet ouvre le feu sur un troisième.

6h38, Le Lamotte-Picquet entame un duel d'artillerie à 10 000 m avec un garde côte (le Dhonburi).

6h55, les avisos achèvent 2 torpilleurs ennemis.

7h15, les avisos coloniaux apportent le soutient de leur artillerie au Lamotte-Picquet dans son duel avec le Dhonburi.

7h48, après avoir été encadrés plusieurs fois, les navires français perdent le contact avec leur adversaire qui est en flamme et a pris une forte gîte. (Le Dhonburi, très endommagé, se précipite sur un récif et coule).

8h00, l'escadre française cesse le feu et s'éloigne à l'ouest pour retourner à Saigon.

Entre 8h48 et 9h40, les navires français essuient plusieurs attaques aériennes sans subir de dommages grâce à la vigueur de leur DCA (un éclat de bombes ayant éclaté très près sera retrouvé sur le Lamotte-Picquet).


BILAN

Pertes thaïlandaises
2 gardes-côtes cuirassés (Dhonburi et Sri Ayuthia).
Le Sri Ayuthia, échoué, sera relevé et réparé au Japon. Il reprendra du service fin 1941 et sera coulé le 3 juillet 1951 lors d'une révolution.

3 torpilleurs classe Puket (Trad, Songhkla et Chonburi).
Le Trad fut relevé et réparé, il sera décommissionné en 1976.

Les pertes en vie humaines sont très élevées, certaines sources font mention de 82 survivants sur la totalité des équipages (c'est à dire sur 550 hommes environ).

Pertes françaises
Aucune pertes en navire et vie humaine.

C'est plus du tiers de la flotte siamoise qui est détruit lors de cette bataille qui est la seule victoire navale totalement française de la seconde guerre mondiale.


LA FIN DU CONFLIT

Après le match nul des opérations terrestres et la victoire française de Koh chang, le gouvernement japonais décide de mettre fin aux hostilités. Il envoie une note aux belligérants le 22 janvier 1941 pour imposer des négociations.

Le 31 janvier, une trève de 2 semaines est signée à Saigon à bord du croiseur japonais Natori. Il est prévu, en outre, un retrait des troupes terrestres de 10 km.

Le 7 février, une conférence s'ouvre à Tokyo pour régler le problème de façon définitive. La délégation française est dirigée par le gouverneur général René Robin, les thaïlandais par le prince Varanarn. Le ministre japonais des affaires étrangère Matsuoka préside les débats.

Les Français rejettent les revendications siamoises jusqu'au 2 mars, malgré la pression japonaise. A cette date, il semble que le conflit va reprendre. Mais il semble qu'à l'arrivée de Darlan à la tête du gouvernement de Vichy (25 février) une attitude plus conciliante soit ordonnée, les instruction atteignant les représentants français le 3 mars.

Le 11 mars, un accord est signé, la Thaïlande obtient les province cambodgiennes de Battambang (en totalité), de Siem Réap, de Kompong-Thom  et de Stung Treng(en grande partie) soit plus de 50 000 km2 (le quart de son territoire, et plus de 420 000 personnes).
Le Laos cède les territoires de la rive droite du Mékong (provinces de Sayabouri et Champassak).

Ni le roi du Laos, ni celui du Cambodge n'ont été consultés.

Les territoires annexés par la Thaïlande ne seront restitués à la France qu'en novembre 1947.

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